LIVRE m, CHAP. XIV
prunté ce qu'il dict. Le sage est comme celuy qui vit de ses rentes. La sagesse est un bien propre et sien : c'est un naturel bon , bien cultivé et labouré.
Tiercement les conditions sont bien autres, plus belles et plus nobles de l'une que de l'autre. 1. La science est fiere , présomptueuse, arrogante, opiniastre, indiscrette, querelleuse , scientia inflat ' : la sagesse modeste , retenue , douce et paisible. 2. La science est caqueteresse , envieuse de se monstrer, qui toutesfois ne sçait faire aucune chose , n'est point active , mais seulement propre à parler et à en compter : la sagesse faict , elle agit et gouverne tout.
La science donc et la sagesse sont choses bien différentes, et la sagesse est bien plus excellente , plus à priser et estimer que la science; car elle est nécessaire, utile partout, universelle , active , noble , honneste , gracieuse , joyeuse. La science est particulière , non nécessaire , ny gueres utile , point active : servile, mechanique, melancholique , opiniastre , présomptueuse.
Venons à l'autre poinct, qui est qu'elles ne sont pas tousjours ensemble, mais au rebours elles sont presque tousjours séparées. La raison naturelle est comme a esté dict ' , que les temperamens sont contraires : car celuy de la science et mémoire est humide , et celuy de la sagesse et du jugement est sec. Cecy aussi nous est signifié en ce qui advint aux premiers hommes , lesquels si tost qu'ils jetterent leurs yeux sur la science , et en eurent envie , ils furent despouillés de la sagesse , de laquelle ils avoient esté investis dès leur origine : par expérience nous voyons tous les jours le mesme. Les plus beaux et florissans estats , republiques, empires anciens et modernes ont esté et sont gouvernés très sagement en paix et en guerre sans aucune science. Rome , les premiers cinq cens ans qu'elle a flory en vertu
• La science enorgueillit. (S. Paul, aux Corinlhiens , Ep. i, c. viii, V. 1.)
et vaillance , estoit sans science : et si tost qu'elle a commencé à devenir sçavante, elle a commencé de se corrompre , se troubler par guerres civiles , et se ruyner. La plus belle police qui fut jamais , la lacedemonienne bastie par Lycurgue , qui a produict les plus grands personnages, n'avoit aucune profession de lettres -, c'estoit l'eschole de vertu , de sagesse , et s'est rendue victorieuse d'Athènes, la plus sçavante ville du monde, l'eschole de toutes sciences , le domicile des Muses , le magazin des philosophes. Tous ces beaux , grands et florissans royaumes Indois ' d'orient et d'occident , se sont bien passés de science par tant de siècles , voire de toutes lettres et escritures : ils apprennent maintenant plusieurs choses par la bonne grâce de leurs nouveaux maistres aux despens de leur liberté , et des vices et des finesses , dont ils n'avoient jamais ouy parler. Ce grand , et peut-estre le plus grand et florissant estât et empire qui soit maintenant au monde , c'est celuy du grand seigneur, lequel , comme le lion de toute la terre se faict craindre , redoubler par tous les princes et monarques du monde , et en cet estât , il n'y a aucune profession de science, ny eschole, ny permission de lire ny enseigner en public, non pas mesme pour la religion. Qui conduictet faict mesme prospérer cet estât? la sagesse, la prudence. Mais venons aux estats auxquels les lettres et la science sont en crédit. Qui les gouverne ? ce ne sont point les sçavans. Prenons pour exemple ce royaume, auquel la science et les lettres ont esté en plus grand honneur qu'en tout le reste du monde , et qui semble avoir succédé à la Grèce. Les principaux ofliciers de cette couronne , connestables , mareschaux , admiraux , et puis les secrétaires d'estat , qui expédient tous les afîaires , sont gens ordinairement du tout sans lettres. Certes plusieurs grands législateurs , fondateurs et princes ont banni et chassé la science , comme le venin et la
' Indiens, des Indes orientales et occidentales.