‹ De la sagesse; trois livresChapitre 371 sur 456 · LIVRE 111 , CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE 111 , CHAP. XIV

choses fort différentes, ou pour le moins qu'elles marchent tousjours ensemble, et qu'il faut avoir l'une pour avoir l'autre : ceux-cy méritent d'estre remonstrés et enseignés ; les autres y vont de malice et scavent bien ce qur en est; mais à quelque prix que ce soit , ils veulent l'art et la science, car c'est un moyen maintenant en l'Europe occidentale d'acquérir bruit, réputation, richesses. Ces gens-cy font de science mestier et marchandise, science mercenaire, pedantesque, sordide et mechanique : ils achettent de la science pour puis la revendre. Laissons ces marchands comme incurables. Au rebours je ne puis que je ne blasme et ne note icy l'opinion et la façon d'aucuns de nos gentilshommes françois (car es autres nations cette faulte n'est si apparente) qui ont à tel desdain et mespris la science, qu'ils en estiment moins un honneste homme pour ce seulement qu'il a estudié, la descrient comme chose qui semble heurter aucunement la noblesse. En quoy ils monstrent bien ce qu'ils sont, mal nays, mal sensés et vrayement ignorans de la vertu et de l'honneur : aussi le monstrent-ils bien en leurs deportemens , lasche oysiveté , impertinence et insuffisance, en leurs insolences et vanités, et en leur barbarie.

Pour enseigner les autres et descouvrir la faulte qui est en tout cecy, il faut monstrer deux choses : l'une, que la science et la sagesse sont choses fort différentes , et que la sagesse vaut mieux que toute la science du monde, comme le ciel vaut mieux que toute la terre , et l'or que le fer ; l'autre , que non seulement elles sont fort différentes , mais qu'elles ne vont presque jamais ensemble , qu'elles s'entrempeschent l'une l'autre ordinairement : qui est fort sçavant n'est gueres sage , et qui est sage n'est pas sçavant. Il y a bien quelques exceptions en cecy, mais elles sont bien rares. Ce sont des grandes âmes, riches, heureuses : il y en a eu en l'antiquité , mais il ne s'en trouve presque plus.

Pour ce faire il faut premièrement sçavoir que c'est que

science et sagesse. Science est un grand amas et provision du bien d'autruy ; c'est un soigneux recueil de ce que l'on a vu , ouy dire et lu aux livres , c'est-à-dire de beaux dicts et faicts der. grands personnages qui ont esté en toutes nations. Or le gardoir et le magazin où demeure et se garde cette grande provision , l'estuy de la science et des biens acquis, est la mémoire. Qui a bonne mémoire , il ne tient qu'à luy qu'il n'est sçavant , car il en a le moyen. La sagesse est un maniement doux et reiglé de l'ame : celuy-là est sage qui se conduict en ses désirs , pensées, opinions , paroles, faicts, reiglemens , avec mesure et proportion. Bref, en un mot , la sagesse est la reigle de l'ame -, et celuy qui manie cette reigle, c'est le jugement qui voit , juge, estime toutes choses , les arrange comme il faut , rend à chascun ce qui luy appartient. Voyons maintenant leurs différences, et de combien la sagesse vaut mieux '.

La science est un petit et stérile bien au prix de la sagesse ; car non seulement elle n'est point nécessaire , car des trois parties du monde les deux et plus s'en passent bien -, mais encores elle est peu utile et sert à peu de choses. Elle ne sert point à la vie : combien de gens riches et povres , grands et petits , vivent plaisamment et heureusement sans avoir ouy parler de science ! Il y a bien d'autres choses plus utiles au service de la vie et société humaine , comme l'honneur, la gloire, la noblesse, la dignité, qui toutesfois ne sont nécessaires. 2. Ny aux choses naturelles, lesquelles l'ignorant faict aussi bien que le sçavant ; la nature est à cela suflisante maistresse. 3. Ny à la preudehommie , et à , nous rendre meilleurs , paucis est opus literis ad bonam mentem ^ ,• plustost elle y empesche. Qui voudra bien regarder trouvera non seulement plus de gens de bien , mais

' Voyez celle queslion disculéc par Puffendorf , Droit de la nature et des gens , 1. n , c. 4 , §. 13.

' Pour avoir un 1res bon jugement , il n'est pas besoin d'être très savant dans !es lettres. (Sénèque, Epist. cvi, in fine.)

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encoies de plus excellens en toutes sortes de vertus, ijnorans que scavans , tesmoin Rome , qui a esté plus prude ' , eneores jeune et ignorante , que la vieille , fine et sçavante : simplcx illa et apcrta virtus in ohscurain et solertem scientiam versa est '. La science ne sert qu'à inventer finesses, subtilités, artifices, et toutes choses ennemyes d'innocence , laquelle loge volontiers avec la simplicité et l'ignorance. L'athéisme , les erreurs , les sectes et troubles du monde sont sortis de l'ordre des scavans. La première tentation du diable , dict la Bible , et le commencement de tout mal et de la ruyne du genre humain , a esté l'opinion , le désir et envie de science , eritis sicut Dii scientes bonum et malum^. Les Serenes'*, pour piper et attraper Ulysses en leurs filets , luy offrent en don la science , et St. Paul advertit de s'en donner garde , ne quis vos seducat per philosophiam ^. Un des plus scavans qui a esté ^, parle de la science comme de chose non seulement vaine , mais eneores nuisible , pénible et fascheuse. Bref la science nous peut rendre plus humains et courtois , mais non plus gens de bien. 4. Ne sert de rien aussi à nous addoucir ou nous deslivrer des maux qui nous pressent en ce monde ^ au rebours elle les aigrit , les enfle et grossit , tesmoin les enfans , idiots , simples , ignorans , mesurant les choses au seul goust présent, ont beaucoup meilleur marché des maux, et les supportent plus doucement que les scavans et habiles, et se laissent plus facilement tailler, inciser. La science nous anticipe les maux , tellement que le mal est

' Plus prudente, plus sage.

* La simple et franche vertu a été changée en une obscure et subtile science. (Sénèque, Epist. xcv. )

' "Vous serez comme les dieux, connoissant le bien et le mal. [Genèse , c. ni, V. 5.)

* Les Sirènes.

' Prenez garde que quelqu'un ne vous séduise par la philosophie. (S. Paul, aux Colossiens , c. ii, v. 8.)

* Salomon, dans l'Ecclésiasle, c. i.

plustost en l'ame par la science , qu'en nature. Le sage a dict que qui acquiert science , s'acquiert du travail et du tourment : l'ignorance est un bien plus propre remède contre tous maux ,

Iners malorum remedium ignorantia est ■ ;

d'où viennent ces conseils de nos amys : n'y pensez plus ; ostez cela de vostre teste et de vostre mémoire. Est-ce pas nous renvoyer et remettre entre les bras de l'ignorance , comme au meilleur abry et couvert qui soit? C'est bien une mocquerie , car le souvenir et l'oubly n'est pas en nostre puissance. Mais ils veulent faire comme les chirurgiens qui ne pouvant guérir la playe la pallient et l'endorment. Ceux qui conseillent se tuer aux maux extrêmes et irrémédiables ne renvoyent-ils pas bien à l'ignorance , stupidité , insensibilité? La sagesse est un bien nécessaire et universellement utile à toutes choses ^ elle gouverne et reigle tout ; il n'y a rien qui se puisse cacher ou desrober de sa jurisdiction et cognoissance ^ elle régente partout en paix, en guerre, en public , en privé -, elle reigle mesme les desbauches, les jeux, les danses , les banquets , et apporte de la bride et de la modération. Bref, il n'y a rien qui ne se puisse et ne se doibve faire sagement, discrettement et prudemment. Au contraire sans sagesse tout s'en va en trouble et en confusion.

Secondement, la science est servile, basse et mechanique au prix de la sagesse : c'est une chose empruntée avec peine. Le sçavant est comme la corneille revestue et parée de plumes desrobées des autres oyseaux. Il se monstre et entretient le monde : mais c'est aux despens d'autruy , et faut qu'il mette tousjours la main au bonnet, pour recognoistre et nommer avec honneur celuy de qui il a em-

' Charron rapportoit sans doute l'adjectif mers au mot ignoranlia, et alors il faisoit dire au vers : « Une lourde ignorance est un remède dans les mau\. » (Sénkque, OEdipe, acte m, se. 1.) — Ce qui est contraire au sens du texte.

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