‹ De la sagesse; trois livresChapitre 388 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XVI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XVI

occupation leur donuo vacations , et que tous ses subjects sachent et sentent qu'il est autant pour eux que par dessus eux.

Pour estre tel et bien s'acquitter, il se doibt porter comme a esté dict bien au long aux 2" et 3" chapitres de ce livre , c'est-à-dire faire et avoir provision de bon conseil , de finances, et des forces dedans son estât, d'alliance, et d'amis au dehors pour agir et commander en paix et en guerre, de telle sorte qu'il se fasse aymer et craindre tout ensemble.

Et , pour comprendre tout en peu de paroles , il doibt craindre Dieu sur-tout , estre prudent aux entreprinses , hardy aux exploits , ferme en sa parole , sage en son conseil , soigneux des subjects , secourable aux amys , terrible aux ennemys , pitoyable aux affligés , courtois aux gens de bien , effroyable aux meschans , et juste envers tous.

Le debvoir des subjects est en trois choses , rendre l'honneur aux princes , comme à ceux qui portent l'image de Dieu , ordonnés et establis par luy, dont font très mal ceux qui en detractent et en parlent mal , engeance de Cham et Chanaam. 2. Rendre obeyssance, sous laquelle sont comprins plusieurs debvoirs , comme aller à la guerre , payer les tributs et imposts mis sus par leur authorité. 3. Leur désirer tout bien et prospérité , et prier Dieu pour eux.

Mais la question est , s'il faut rendre ces trois droicts généralement à tous princes , si aux meschans , aux tyrans. La décision de cecy ne se peut faire en un mot : il faut distinguer. Le prince est tyran et meschant , ou à l'entrée , ou en exercice. Si à l'entrée , c'est-à-dire qu'il envahisse la souveraineté par force et de sa propre authorité , sans droict aucun , soit-il au reste bon ou meschant ( et c'est en ce sens que se doibt prendre ce mot de tyran ) c'est sans doubte qu'il lui faut résister, ou par voye de justice , s'il y a temps et lieu, ou par voye de faict^ et y avoit anciennement entre les Grecs , dict Ciceron , loyers et honneurs décernés à ceux

qui en deslivroient le public '. Et ne se peut dire que ce soit résister au prince , ne l'estant encores ny de droict ny de faict , puis qu'il n'est receu ny recognu.

Si en l'exercice , c'est-à-dire qu'il soit entré duement , mais qu'il commande induement , cruellement et meschamment , c'est-à-dire , selon le jargon du vulgaire , tyranniquement , il vient encores à distinguer : car il peut estre tel en trois manières , et à chascun y a advis particulier. 1 . L'une est en violant les loix de Dieu et de nature , c'est-à-dire contre la religion du pays , commandemens de Dieu , et forçant les consciences. En ce cas il ne luy faut pas rendre l'obeyssance , suyvant les axiomes saincts , qu'il faut plustost obeyr à Dieu qu'aux hommes , et plus craindre celuy qui a puissance sur l'homme entier, que ceux qui n'en ont que sur la moindre partie. Mais aussi ne se faut-il pas eslever contre lui par voye de faict qui est l'autre extrémité ; ains tenir la voye du milieu , qui est s'enfuyr ou souffrir, fiigere aulpati"^, les deux remèdes nommés par la doctrine de vérité en telles extrémités. 2. L'autre moins mauvaise , qui ne touche les consciences , mais seulement les corps et les biens , est en abusant des subjects , leur déniant justice , ravissant la liberté des personnes et la propriété des biens. Auquel cas il faut avec patience et recognoissance de l'ire de Dieu , rendre les trois debvoirs susdicts, honneur, obeyssance, vœux et prières, et se souvenir de trois choses , que toute puissance est de Dieu , et qui résiste à la puissance , résiste à l'ordonnance de Dieu 5 principi summum rerum. judicium DU dederunt. Subditis ohsequii gloria relicta est : — bonos principes voto expetere , qualescumque tolerare ^ : et qu'il ne faut pas

■ Grœci homines Deorum honores tribuunt Us viris qui lyrannos necaverunt. (Cicéron, pro Milone, n» 80.)

» Fuir ou souffrir. ( Tertullien , de Fugà in persecutione. ) ' Les Dieux ont donné au prince l'autorité suprême : ils ont laissé aux sujets la gloire de l'obéissance. — On peut faire des vœux pour que les princes soient bons, mais il faut les supporter quels qu'ils soient. (Tacite , Annal., 1. vi , c. 8 ; Hist., 1. iv, c. 8. )

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