‹ De la sagesse; trois livresChapitre 389 sur 456 · LIVRE III , CHAP. XVI · texte numérisé non relu

LIVRE III , CHAP. XVI

obeyr au supérieur, pour ce qu'il est digne et dignement commande, mais pour ce qu'il est supérieur-, non pour ce qu'il est bon , mais pour ce qu'il est vray et légitime. Il y a bien grande difTerence entre vray et bon , tout ainsi qu'il faut obeyr à la loy, non pour ce qu'elle est bonne et juste, mais tout simplement pour ce qu'elle est loy. 2. Que Dieu faict régner l'hypocrite pour les péchés du peuple , et l'impie au jour de sa fureur; que le meschant prince est l'instrument de sa justice , dont le faut souffrir comme les autres maux que le ciel nous envoyé : quomodô sterilitatem aut nimios imbres et cœlera naturœ màla. sic luxum et avaritiam dominantium tolerare '. 3. Les exemples de Saul , Nabuchodonosor, de plusieurs empereurs avant Constantin , et quelques autres depuis luy, meschans , tyrans au possible : auxquels toutesfois ces trois debvoirs ont esté rendus par les gens de bien, et enjoinct de leur rendre parles prophètes et docteurs de ces temps , jouxte l'oracle du grand docteur de vérité % qui porte d 'obeyr à ceux qui sont assis en la chaire ; nonobstant qu'ils imposent fardeaux insupportables, et qu'ils gouvernent mal.

La troisiesme concerne tout Testât, quand il le veut changer, ruyner, le voulant rendre d'électif héréditaire, ou bien d'aristocratique ou de démocratique le faire monarchique ou autrement. En ce cas il luy faut résister, et l'empescher par voye de justice ou autrement -, car il n'est pas le maistre de Testât, mais seulement gardien et dépositaire. Mais cet affaire n'appartient pas à tous , ains aux tuteurs de Testât , ou qui y ont interest , comme aux électeurs es estats électifs , aux princes parens es estats héréditaires , aux estats généraux es estats qui ont loix fondamentales : et c'est le seul cas auquel il est loysible de résister au tyran. Et tout

' Il faut supporter le luxe et l'avarice de ceux qui commandent , comme on supporte les trop grandes sécheresses ou les pluies excessives, et tous les autres fléaux du ciel. (Tacite, Hisl., 1. iv, c. 14. )

' S. Paul. P'oyez son ÉpUre aux Romains.

cecy est dict des subjects, auxquels n'est jamais permis d'attenter contre le prince souverain pour quelque cause que ce soit , et est coupable de mort celuy qui attente , qui donne conseil , qui le veut et le pense seulement , disent les loix. « Bien est-il permis à l'estranger, voire c'est chose très belle et magnifique à un prince de prendre les armes pour venger tout un peuple injustement opprimé , et le deslivrer de la tyrannie , comme fit Hercules , et depuis Dion , Timoleon , et Tamerlan prince des Tartares , qui défit Bajazet turc assiégeant Constantinople. »

Ce sont les debvoirs des subjects envers leurs souverains vivans -, mais « c'est acte de justice après leur mort d'examiner leur vie. C'est une usance juste , très utile , qui apporte de grandes commodités aux nations où elle s'observe , et qui est désirable à tous bons princes qui ont à se plaindre de ce qu'on traicte la mémoire des meschans comme la leur. Les souverains sont compagnons , sinon maistres des loix ; ce que la justice n'a pu sur leurs testes , c'est raison qu'elle l'ait sur leur réputation et sur les biens de leurs successeurs. Nous debvons la subjection et obeyssance également à tous rois , car elle regarde leur office -, mais l'estimation et affection , nous ne la debvons qu'à leur vertu. Souffrons-les patiemment tels et indignes qu'ils sont^ selon leurs vices, car leur authorité et l'ordre politique où nous vivons a besoing de nostre commun appuy, mais après qu'ils s'en sont allés , ce n'est pas raison de refuser à la justice et à nostre liberté l'expression de nos vrais ressentimens ; voire c'est un très bon et utile exemple que nous donnons à la postérité, d'obeyr fidèlement à un maistre duquel les imperfections sont bien cognues. Ceux qui , pour quelque obligation privée , espousent la mémoire d'un prince meschant , font justice particulière aux despens de la publique. O la belle leçon pour le successeur, si cecy estoit bien observé

' Tout ce paragraphe est tiré de Montaigne, ). i , c. 3.

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