LIVRE III, CHAP. XX
sens plus et moins griefs , poisans et dangereux que les privés , qui ont leur cause cognue. Ils le sont plus , car ils viennent à la foule , assaillent plus impétueusement avec plus de bruict , de tempeste et de furie , ont plus grande suitte et traisnée, sont plus esclatans, produisent plus de desordre et confusion. Ils le sont moins, car la généralité et communauté semble rendre à chascun son mal moindre 5 c'est espèce de soûlas de n'estre seul en peine : Ton pense que c'est plustost malheur commun, ou le cours du monde , et que la cause en est naturelle , qu'affliction personnelle. Et de faict ceux que l'homme nous faict, picquent plus fort, navrent au vif, et nous altèrent beaucoup plus. Toutes les deux sortes ont leurs remèdes et consolations.
Contre les maux publics , il faut considérer de qui et par qui ils sont envoyés , et regarder à leur cause. C'est Dieu , sa providence , de laquelle vient et despend une nécessité absolue qui gouverne et modère tout , à laquelle tout est subject. Ce ne sont pas , à vray dire , deux loix distinctes en essence , que la providence et la destinée ou nécessité , srpo'vaia xet) «va'yxjj ' , ne sout qu'uuc. La divcrsité est seulement en la considération et raison différente. Or gronder et se tourmenter au contraire , c'est premièrement impieté telle qu'elle ne se trouve point ailleurs ; car toutes choses obeyssent doucement , l'homme seul faict l'enragé. Et puis c'est folie , car c'est en vain et sans rien advancer. Si l'on ne veut suyvre cette souveraine et absolue maistresse de gré à gré , elle entraisnera et emportera tout par force : ad hoc sacramentum adacti sumus ferre mortalia, nec perturbari Us quœ vitare nostrce potestatis non est : in regno nati sumus , Deo parère libertas est ^
' iT/iovoia est la providence , iva.yx.vi est la nécessité.
' C'est pour tout mortel une obligation de supporter tout ce qui peut atteindre les mortels; il ne doit point se laisser troubler par les maux qu'il n'est pas en sa puissance d'éviter. Nous naissons tous sujets de Dieu ; lui ubéir, c'est encore être libre. (Sénèque, de Vilâ bealà, 1. xv, in fine. )
Desine lala Deum flecli sperare querendo '.
11 n'y a point de meilleur remède que de vouloir ce qu'elle veut , et selon l'advis de sagesse , faire de nécessité vertu : non est aliud effugium necessitatis , quàm velle quod ipsa cogat '. En nous voulant escrimer ou disputer contre elle, nous ne faisons qu'aigrir et irriter le mal. Lœto animo ferre quidqaid acciderit , quasi tibi volueris accidere ,• débuts ses enim velle, si scisses ex decreto Dei fieri^. Outre que nous en aurons meilleur marché , nous ferons ce que nous debvons , qui est de suyvre nostre gênerai et souverain qui l'a ainsi ordonné : optimum pati quod emendare non possis , et Deum, quo authore cuncta proveniunt , sine murmuratione comitari. Malus miles est qui imperatorem gemens sequitur ^. Et sans contester, trouver bon ce qu'il veut. C'est grandeur de courage de se donner à luy : magnus animus qui se Deo tradidit ^. C'est lascheté et désertion que gronder et disputer : pusillus et degener qui obluctatur, de ordine mundi malè existlmat, et emendare mavult Deum quàm se ^.
Contre les maux privés qui nous viennent du faict d'au-
' Cesse d'espérer que tes plaintes pourront changer les décrets des dieux. (Virgile, JEneiô,., 1. vi, v. 37C.)— Il y a dans Virgile, precando.
* SÉNÈQUE, Episl. Liv. La traduction précède. Voici le passage de Senèque, que Charron a changé pour l'adapter à son sens : Wihil invilus facil sapiens, necessitatem elfugit .• quia vuU quod ipsa coaclura est.
^ Supporte gaîment tout ce qui pourra t'atteindre, et même comme si lu eusses désiré que cela arrivât. Et, en effet, n'aurois-tu pas dû vouloir tel ou tel événement, si tu avois été persuadé que Dieu l'avoit ainsi résolu, (SÉNÈQUE, Nalural. Quœsl., 1. m, in Prœfat. )
'* Le mieux est de souffrir ce qu'on ne peut empêcher, de se soumettre à Dieu, de qui seul tout provient, et de suivre, sans murmurer, sa bannière. C'est un mauvais soldat, que celui qui suit son chef en gémissant. (SÉNÈQUE, Epis t. cvii.)
' SÉNÈQUE, Episl. cvii. La traduction précède.
'* Résister, en cas pareil , c'est foiblesse cl lâcheté ; c'est présumer nuil de l'ordre établi dans l'univers; c'est vouloir corriger Dieu plutôt que soi-même. (Sénèque, Epist. cmï.)