LIVRE m, CHAP. XX
truy , et nous pénètrent plus , il faut premièrement bien les distinguer, aflin de ne se mescompter. Il y a desplaisir, il y a offense. JN ous recepvons souvent desplaisir d'autruy , qui toutesfois ne nous a point offensés de faict ni de volonté , comme quand il nous a demandé ou refusé quelque chose avec raison , mais qui estoit lors mal à propos pour nous. De telles choses c'est trop grande simplesse de s'en fascher, puisque ne sont offenses. Or les offenses sont de deux sortes : les unes traversent nos affaires contre équité 5 c'est nous faire tort : les autres s'adressent à la personne qui est par elle mesprisée et traictée autrement qu'il n'appartient , soit de faict ou de parole ^ celles icy sont plus aigres et plus difficiles à supporter que toute autre sorte d'affliction.
Le premier et gênerai advis contre toutes ces sortes de maux, est d'estre ferme et résolu à ne se laisser aller à l'opinion commune , mais considérer sans passion ce que portent et poisent les choses, selon vérité et raison. Le monde se laisse persuader et mener par impression. Combien y en a-t-il qui font moins de cas de recepvoir une grande playe qu'un petit soufflet ' , plus de cas d'une parole que delà mort! Bref, tout se mesure par opinion, et l'opinion offense plus que le mal; et nostre impatience nous faict plus de mal que ceux desquels nous nous plaignons.
Les autres plus particuliers advis et remèdes se tirent premièrement de nous-mesmes ( et c'est où il faut premièrement jetter ses yeux et sa pensée)-, ces offenses prétendues naissent peut-estre de nos deffauts , faultes et foiblesses. Ce n'est peut-estre qu'une gausserie fondée sur quelque deffaut qui est en nostre personne , que quelqu'un veut contrefaire par mocquerie. C'est folie de se fascher et se soucier de ce qui ne vient pas de sa faulte. Le moyen d'oster aux
' Tel esclave , dit Sénèque, aimera mieux être fouetté que souffleté : Sic inverties serTum qui flageUis quant colapMs cœdi malit. [De Conslantiâ sapicnt., c. iv.) La fin de ce chapitre est tirée de cf* philosophe, et surtout du traité que nous venons de citer.
autres occasion d'en faire leurs contes , est d'en parler le premier et monstrer qu'on le sait bien : si c'est de nostre faulte que l'injure a prins sa naissance , et qu'avons donné occasion à cet affront , pourquoy nous en courrouceronsnous? Ce n'est pas offense , c'est correction , laquelle il faut recevoir , et s'en servir comme d'un chastiment : mais bien souvent elle vient de nostre propre foiblesse , qui nous rend trop douillets. Or il se faut deffaire de toutes ces tendres délicatesses qui nous font vivre mal à nostre ayse, mais d'un courage masle , fort et ferme, mespriser et fouler aux pieds les indiscrétions et folies d'autruy. Ce n'est pas signe qu'un homme soit sain , quand il s'écrie à chasque fois qu'on le touche. Jamais vous ne serez en repos, si vous vous formalisez de tout ce qui se présente.
Ils se tirent aussi de la personne qui offense. Représentons-nous en gênerai les mœurs et humeurs des personnes avec lesquelles il nous faut vivre au monde. La pluspart des hommes ne prend plaisir qu'à mal faire , ne mesure sa puissance, que par le desdain et injure d'autruy. Tant peu y en a qui prennent plaisir à bien faire. Il faut donc faire estât que de quelque costé que nous nous tournions , nous trouverons qui nous heurtera et offensera. Par-tout où nous trouverons des hommes , nous trouverons des injures. Cela est si certain et si nécessaire , que les législateurs mesmes qui ont voulu reigler le commerce et les affaires du monde, ont convié et permis en la justice dislributive et comrautative plusieurs passe-droicts. Ils ont permis de se décevoir et blesser jusques à la moitié de juste prix. Cette nécessité de s'entre-heurter et offenser vient premièrement de la contrariété et incompatibilité d'humeurs et de volontés. D'où vient que l'on s'offense sans le vouloir faire , puis de la concurrence et opposition des affaires, qui porte que le plaisir, proffit et bien des uns est le desplaisir , dommage et mal des autres : et ne peut faire autrement , suivant cette commune et générale peincture du monde : si celuy qui vous offense