CHAPITRE XXI
Des maux externes considérés en leurs eftects et fruicts.
Après les causes des maux, venons aux effects et fruicts, où se trouveront aussi des vrays antidotes et remèdes. Ces effects sont plusieurs, sont grands , sont généraux et particuliers. Les généraux regardent le bien , maintien et culture de l'univers. Premièrement le monde 5'estoufferoit , se pouriroit et perdroit, s'il n'estoit changé, remué et renouvelle par ces grands accidens de peste , famine , guerre , mortalité, qui moissonnent , taillent, esmondent, affîn de sauver le reste , et mettre le total plus au large et à l'ayse. Sans iceux l'onnepourroiticy se remuer ny demeurer. Dadvantage, outre la variété, vicissitude et changement alternatif qu'ils apportent à la beauté et ornement de cet univers, encores toute partie du monde s'accommode. Les barbares et farouches sont polies et policées , les arts et les sciences sont respandues et communiquées à tous. C'est comme un grand plantier ' , auquel certains arbres sont transplantés , d'autres entés , autres coupés et arrachés , le tout pour le bien et la beauté du verger. Ces belles et universelles considérations doibvent arrester et accoiser tout esprit raisonnable et honneste, et empescher que l'on ne trouve ces grands et esclatans accidens si estranges et sauvages , puisque ce sont œuvres de Dieu et de nature , et qu'ils font un si notable service au gros et gênerai du monde : car il faut penser que ce qui semble estre perte en un endroict est gain en l'autre. Et pour mieux dire, rien ne se perd, mais ainsi le monde change et s'accommode. Vir sapiens nihil indtgnetur sibi accidere , sciatque illa ipsa qiiibus lœdi videtur, ad conservationem universi pertinere , et exhis esse quœ cursum mundi officiumque consummant ^
' Pépinière; du latin j}lanlarium.
" Que le sage ne s'indigne jamais des événements fâcheux dont il est
Les ' particuliers sont divers , selon les divers esprits et estats de ceux qui les reçoivent ; car ils exercent les bons , relèvent et redressent les tombés et desvoyés , punissent les meschans. De chascun un mot , car il en a esté traicté ailleurs. Ces maux externes sont aux bons un très utile exercice et très belle eschole, en laquelle (comme les athlètes et escrimeurs , les mariniers en la tempeste , les soldats aux dangers , les philosophes en l'académie , et toutes autres sortes de gens en l'exercice sérieux de leur profession ) ils sont instruicts , duicts , faicts et formés à la vertu , à la constance et vaillance , à la victoire du monde et de la fortune. Ils apprennent à se cognoistre, ils s'essayent et voyent la mesure de leur valeur, la force et portée de leurs reins , jusques où ils doibvent espérer et promettre d'eux-mesmes , puis s'encouragent et s'affermissent à mieux , s'accoustument et s'endurcissent à tout , se rendent résolus , déterminés et invincibles , ou au contraire le long calme de la prospérité les relasche , r'amolit et apoltronit : dont disoit Demetrius qu'il n'y avoit gens plus misérables que ceux qui n'avoient jamais senti de traverse et d'affliction , appelant leur vie la mer morte \
Aux faultiers ^ et delinquans , une bride pour les retenir et empescher qu'ils ne bronchent-, ou une réprimande et
atteint : il doit savoir que ces prétendus maux dérivent des lois établies pour la conservation de l'univers, et sont des effets nécessaires des causes générales qui régissent toutes choses. (Sénèque, Epist. lxxiv. )
' Sous-entendu maux.
' Cela est tiré de Sénèque. Inter multa magnifica, dit-il, Demelrii nostri et hœc vox est à quâ recens sum. Sonat adhuc et vibrât in auribus meis -. Nihil, inquit, mihi videtur infelicius eo qui nihil unquam evenit adversi. (Sénèque, de Providentiâ, cap. m.) Et dans un autre endroit: Hoc loco Demetrius noster occurrit, qui vitam securam et sine ullis fortunœ incursionibus , mare mortuum vocal. {Epist. lxtii.) — Ajoutons ce vers de Publius Syrus:
Miseium le judico , quod nunquàm fueris miser.
' A ceux qui font des fautes. • ,