‹ De la sagesse; trois livresChapitre 403 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XX

est un insolent, fol et téméraire (comme il est, car un homme de bien no faict jamais tort à personne) , pourquoy vous plaignez-vous , puisqu'il n'est non plus à soy qu'un insensé? Vous supportez bien d'un furieux sans vous plaindre , voire en avez pitié \ d'un bouffon , d'un enfant , d'une femme , vous vous en riez : un fol , y vrogne , cholere , indiscret ne vaut pas mieux. Parquoy quand telles gens vous attaquent de paroles , ne leur faut point respondre. Il se faut taire et les quitter là. C'est une belle et glorieuse revanche et cruelle pour un fol , que de n'en faire compte -, car c'est luy oster le plaisir qu'il pense prendre en vous faschant-, puis par vostre silence il est condamné d'impertinence , sa témérité luy demeure en la bouche ; si l'on luy respond , on se compare à luy , c'est l'estimer trop et faire tort à soy. Malè loquuntur, quia benê loqiii nesciunt ; faciunt quod soient et sciant, malè quia mali, et secundum se '.

Voicy donc pour conclusion l'advis et conseil de sagesse : il faut avoir esgard à vous et à celuy qui vous offensera. Quant à vous , advisez ne faire chose indigne et messeante de vous laisser vaincre. L'imprudent et deffiant de soy , se passionnant sans cause , s'estime en cela digne que l'on luy face affront. C'est faulte de cueur ne sçavoir mespriser l'offense : l'homme de bien n'est subject à injure '', il est inviolable. Une chose inviolable n'est pas seulement celle qu'on ne peut frapper, mais qui estant frappée ne reçoit playe ny blesseure. C'est le plus fort rempart contre tous accidens que cette resolution , que nous ne pouvons recevoir mal que de nous-mesmes. Si nostre raison est telle qu'elle doibt, nous sommes invulnérables. Et pour ce nous

' Ils parlent mal parcequ'ils ne savent pas bien parler. Ils agissent comme ils savent agir, comme c'est leur habitude; mal, parcequ'ils sont méchants, et qu'ils suivent leur naturel.

' Sénèque a fait un traité pour prouver cette thèse. Il est intitulé : Quod in sapientem non cadit injuria.

disons tousjours avec le sage Socrates : Anitus et Melitus me peuvent bien faire mourir ; mais ils ne me sçauroient mal faire '. Ainsi l'homme de bien , comme il ne donne jamais occasion à personne de l'injurier, aussi ne peut-il recepvoir injure : lœdere enim lœdique conjunctum est ^ C'est un mur d'airain que l'on ne sçauroit pénétrer^ les brocards, les injures, n'arrivent point jusques à luy. Joinct qu'il n'y aura celuy qui n'estime l'agresseur meschant, et luy pour homme de bien ne méritant tel outrage. Quant à celuy qui vous a offensé , si vous le jugez impertinent et mal sage , traictez-le comme tel , et le laissez là -, s'il est autre, excusez-le , présumez qu'il en a eu occasion , que ce n'a pas esté par malice , mais par inadvertance et mesgarde : il en est fasché luy-môme , et voudroit ne l'avoir pas faict. Encores diray-je que comme bons mesnagers nous debvons faire nostre proffit , et nous servir de la commodité que nous présentent les injures et offenses. Ce que nous pouvons pour le moins en deux sortes , qui regardent l'offensant et l'offensé : l'une , qu'elles nous font cognoistre ceux qui nous les font , pour les fuyr une autre fois -, tel a mesdit de vous, concluez, il est malin ^ et ne vous fiez plus à luy : l'autre, qu'elles nous monstrent nostre infirmité et l'endroict par lequel nous sommes battables, affîn de le remparer, amender le deffaut , aflîn qu'un autre n'aye subject de nous en dire autant ou plus. Quelle plus belle vengeance peut-on prendre de ses ennemys , que de proflîter de leurs injures , et en conduire mieux et plus seurement ses affaires I

" Voyez Plut ARQUE , du Repos de l'esprit.

' Car pour blesser il faut pouvoir être blessé ; l'un ne va point sans l'autre. (Sénèque, Epist. xcv.)

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