‹ De la sagesse; trois livresChapitre 408 sur 456 · LIVRE m, CHAP. XXII · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAP. XXII

santé ^ et où il y a plus d'occasion de louange , il n'y a pas moins de bien. Si le corps est instrument de l'esprit , qui se plaindra quand l'instrument s'usera en servant celuy à qui il est destiné? Le corps est fait pour servir à l'esprit. Si l'esprit s'alîligeoit pour ce qui arrive au corps , l'esprit serviroit au corps. Celuy-là ne seroit-il pas trop délicat qui crieroit et hueroit , pource que l'on luy auroit gasté sa robbe , que quelque espine la luy auroit accrochée , quelqu'un en passant la lui auroit deschirée? Un vil frippier peut-estre s'en plaindroit, qui en voudroit faire son proflît; mais un grand et riche s'en riroit , et n'en feroit compte , comparant cette perte au reste des biens qu'il a. Or ce corps n'est qu'une robbe empruntée, pour faire paroistre pour un temps nostre esprit sur ce bas et tumultuaire théâtre , duquel seul debvons faire cas, et procurer son honneur et son repos. Et d'où vient que l'on souffre avec tant d'impatience la douleur! c'est que l'on n'est pas accoustumé de chercher son contentement en l'ame , non assueverunt animo esse contenu, nimium illis cum corpore fuit^. L'on a trop de commerce avec le corps. II semble que la douleur s'enorgueillisse , nous voyant trembler soubs elle \ »

Elle nous apprend à nous degouster de ce qu'il nous faut laisser, et à nous desprendre de la pipperie de ce monde, service très notable.

La joye et le plaisir de la santé recouvrée , après que la douleur aura faict son cours , ce sera comme une lumière belle et claire , tellement qu'il semble que nature nous aye preste la douleur pour l'honneur et service de la volupté et de l'indolence.

Or sus donc si la douleur est médiocre , la patience sera facile ^ si elle est grande , la gloire le sera aussi ; si elle semble trop dure , accusons nostre mollesse et lascheté 5 si

' SÉNÈQUE, Episl. Lxxvui. La traduction précède et suit le texte. * Tout ce qui est ici indiqué par des guillcmeits est pris de la Philosophie morale des Slotqucs, par Du Vair, p. 889.

peu y en a qui la puissent souffrir, soyons de ce peu. N'accusons nature de nous avoir faicts trop foibles , car il n'en est rien : mais nous sommes trop délicats. Si nous la fuyons, elle nous suyvra ^ si nous nous rendons à elle laschement et nous laissons vaincre , nous n'en serons traictés que plus rudement, et le reproche nous en demeurera. Elle nous veut faire peur, tenons bon , et qu'elle nous trouve plus résolus qu'elle ne pense. Nostre tendreur luy apporte cette aigreur et dureté. S tare fidenter : non quia difficilia, non audemus-, sed quia non audemus, difficilia sunt\

Mais affîn que l'on ne pense pas que ce soyent de beaux mots de rhétorique , mais que la practique en est impossible, nous avons les exemples tant frequens et tant riches, non seulement d'hommes , mais de femmes et enfans , qui non seulement ont soustenu de longues et douloureuses maladies avec tant de constance , que la douleur leur a plustost emporté la vie que le courage , mais qui ont attendu, ont supporté avec gayeté, voire ont cherché les grandes douleurs et les exquis tourmens. En Lacedemone les jeunes enfans s'entrefouettoient vivement, quelquefois jusques à la mort , sans monstrer en leur visage aucun ressentiment de douleur, pour s'accoustumer à endurer pour le pays '\ Le page d'Alexandre se laissa brusler d'un charbon sans faire frime aucune ny contenance de se plaindre , pour ne troubler le sacrifice^; et un garçon de Lacedemone se laissa ronger le ventre à un renard, plustost que de descouvrir son larcin 4. Pompée surpris par le roi Gentius , qui

' Ayons plus de conflance en nous-mêmes. Nous n'osons pas , parceque lés choses nous paroissent trop difRciles ; mais elles ne sont difficiles que parceque nous n'osons pas. (Sénèque, Epist. civ. )

' C'est ce que Cicéron, dans ses Tusculanes (1. v, c. xxvii), témoigne avoir vu lui-même. Ployez aussi Lucien, dialogue des Exercices du corps.

^ Valère-Maxime attribue tout l'honneur de celte action à un enfant macédonien. Voyez Valère-Maxime, 1. iii, c. 3, in extern.

* Plutarque, Vie de Lycurgue, c. xiv.

Page 1