CHAPITRE XXIV
Du bannissement et exil.
Exil est un changement de lieu% qui n'apporte aucun mal , sinon par opinion , et est une plaincte et une affliction purement imaginaire ; car selon raison il n'y a aucun mal : par-tout tout est de mesme , ce qui est comprins en deux mots, nature et vertu : Duo quœ pulcherrima sunt, quocumque nos moverimus, sequenlur, nalura cornmunis et propria virtus^.
Par-tout se trouve la mesme nature commune, mesme ciel, mesmes elemens. Par-tout le ciel et les estoilles nous
son que nous sortons. Car, dans le monde, sont dos ténèbres bien plus profondes qui offusquent le cœur des hommes; le monde nous charge de chaînes bien plus pesantes qui compriment les âmes elles-mêmes ; il s'exhale des passions des hommes des vapeurs plus délétères; enfin, l'espèce humaine y offre un bien plus grand nombre de coupables. (Tertul- UEN, a Martyr as.)
' Dans une prison , l'esprit gagne plus de vigueur que le corps n'en perd. (Tertullien, ad Marlyras.)
' Videamus, dit Sénèquc, qMid sit exilium ; nempè loci commutalio est. ( Consolât, ad Helviam, c. vi.)
3 En quelque lieu que nous nous transportions, deux très belles choses nous suivront toujours, la nature et notre vertu. (Sénèque, Consolât, ad Helviam, c. vui. ) — C'est dans cette source que Charron a tiré presque tout ce chapitre.
paroissent en mesme grandeur, estendue, et c'est cela qui est principalement à considérer, et non ce qui est dessous et foulons aux pieds. Aussi ne pouvons-nous voir de terre que dix ou douze lieues d'une vue : angustus animus quem terrena délectant^. « Mais la face de ce grand ciel aziiré , paré et contrepoincté de tant de beaux et reluisans diamans , se monstre tousjours à nous , et afiîn que le puissions tout voir, il tourne continuellement autour de nous*.» Il se monstre tout à tous et en tous endroicts en un jour, en une nuict. La terre qui avec les mers et tout ce qu'elle embrasse n'est pas la cent soixantiesme partie de la grandeur du soleil, ne se monstre à nous qu'à l'endroictoù nous l'habitons -, mais encores ce changement du plancher de dessoubs n'est rien. « Qu'importe estre nay en un lieu et vivre en un autre? Nostre mère se pou voit accoucher ailleurs 5 c'est rencontre que nous naissions çà ou là. Dadvantage toute terre porte , produict et nourrit des hommes , fournit tout ce qui est nécessaire. Toute terre porte des parens -, la nature nous a tous conjoincts de sang et de charité. Toute terre porte des amys \ il n'y a qu'à en faire , et se les concilier par vertu et sagesse. Toute terre est pays à l'homme 5age ^, ou plustost nulle terre ne luy est pays. C'est se faire tort , c'est foiblesse et bassesse de cueur de se porter ou penser estranger en quelque lieu'*. » Il faut user de son droict , et par-tout vivre comme chez soy et sur le sien , omnes terras tanquam suas videre, et suas tanquam
omnium °.
' Les objets purement terrestres ne plaisent qu'aux petits esprits. ' Du Vair, Philosophie morale des Stoïques, p. 893. ^ C'est ce que dit Ovide :
Omne solum forti patria est
(Fastor.,\.i, V. 493.)
" Du Vair, Philosophie morale des Stoïques, p. 894. ' Regarder comme siennes les terres des autres, et comme aux autres ses propres terres. (Sénèque, de f^ilâ beatâ, c. xx.)