LIVRE III, CHAP. XXIV
Et puis quel changement ou incommodité nous apporte la diversité du lieu? ne portons-nous pas tousjours nostre mesme esprit et vertu ? Qui peut empescher, disoit Brutus , que le banny n'emporte avec soy ses vertus '? L'esprit ny la vertu n'est point subject ou enfermé en aucun lieu , est partout également et indifféremment , l'honneste homme est citoyen du monde, libre, franc, joyeux et content par-tout, tousjours chez soy, en son quarré , et tousjours mesme, encores que son estuy se remue et tracasse : animus sacer et œternus ubiqUe est , dits cognatus, omni miindo et œvo par''. C'est estre chez soy et en son pays, partout où l'on se trouve bien ^ Or se trouver bien ne despend point du lieu , mais de soy-mesme.
Combien de gens se sont bannis volontairement pour diverses considérations! Combien d'autres, qui s'estant bannis par la violence d'autruy, puis après rappelles, n'ont point voulu retourner, et ont eu leur exil non seulement tolerable , mais doux et voluptueux , et n'ont pensé avoir vescu que le temps qu'ils ont esté bannis , comme ces généreux Romains , Rutilius, Marcellus! Combien d'autres ont esté tirés par la main de la bonne fortune hors de leur pays , pour estre grands et puissans en terre estrangere !
' SÉNÈQUE, Consolât, ad Helv., c. viii.
* L'esprit, substance éternelle et sacrée, en quelque lieu qu'il soit, sait se rapprocher de la Divinité, et plane au-dessus des mondes et des siècles. (SÉNÈQUE, Consolât, ad Helv.,c. xi.)
^ Palria est ubicumquè est benè. (Apud Cicer., Tuscul. Quœsl., 1. i,n»108.)