LIVRE m, CHAP. XXV
perdre nos riches meubles , n'avoir pas un lict mollet , la viande bien apprestée, estre privé de ses commodités; en un mot c'est délicatesse qui nous tient , c'est nostre vraye maladie. Or cette plaincte est injuste -, car telle povreté est plus à souhaiter qu'à craindre 5 aussi estoit-elle demandée par le sage , mendicitatem nec divitias, sed nccessaria \ Elle est bien plus juste , plus riche , plus douce , paisible et asseurée , que l'abondance que l'on désire tant. « Plus juste*, l'homme vient nud , nemo nascitur dives'', et s'en retourne nud de ce monde : peut-il dire quelque chose vrayement sienne de ce qu'il n'apporte ny n'emporte avec soy ? Les biens de ce monde sont comme les meubles d'une hostellerie : nous ne nous en debvons soucier que tant que nous y sommes et en avons besoing. » Plus riche ^^ c'est un royaume, une ample seigneurie , magnœ dlvitiœ lege nalurœ composita paupertas ^. — Magnus qucestus pietas cum sufficientiâ '". Plus paisible et asseurée 5 elle ne crainct rien ; se peut deffendre soy-mesme contre tous ses ennemys , etiam in obsessâ via paupertas pax est ^. Un petit corps, qui se peut recueillir et couvrir soubs un bouclier, va bien plus seurement que ne faict un bien grand , qui est descouvert et opportun aux coups. Elle n'est subjecte à recepvoir de grands dommages ny charges de grands travaux. Dont ceux qui sont en cet estât sont tousjours plus gais et joyeux -, car ils n'ont pas tant de soucy et craignent moins la tempeste.
' Ni l'indigence, ni les richesses, mais le nécessaire. [Prov., c. xxx, V. 8.)
' Personne ne naît riche. (Sénèque, Epist. xx.)
^ C'est-à-dire, la pauvreté (telle qu'il l'a décrite précédemment) est. plus riche.
* C'est une grande richesse qu'une pauvreté où l'on jouit de tout ce que réclament les besoins de la nature. (Sénèque, Epist. iv.)
* C'est une grande richesse que d'avoir de la piété , et de savoir se contenter de ce que l'on a. [yîcl. ^dposlol., Epist. i ad Timoth., c. vi, v. 6.)
*" La pauvreté marche en paix, même dans une route couverte d'ennemis. (SÉNÈQUE, Epist. XIV.)
Cette telle povreté est délivrée , gaye , asseurée , nous rend vrayement maistres de nos vies , dont les affaires , les querelles, les procez qui accompagnent nécessairement les riches , emportent la meilleure partie. Eh ! quel bien est-ce là , d'où nous viennent tant de maux , qui nous faict endurer des injures , qui nous rend esclaves, qui trouble le repos de l'esprit, qui apporte tant de jalousies, soupçons, crainctes, frayeurs , désirs ? Qui se fasche de la perte de ses biens est bien misérable , car il perd et les biens et l'esprit tout ensemble. « La vie des povres est semblable à ceux qui naviguent terre à terre ; celle des riches à ceux qui se jettent en pleine mer. Ceux-cy ne peuvent prendre terre , quelque envie qu'ils en ayent , il faut attendre le vent et la marée -, ceux-là viennent à bord quand ils veulent. »
Finalement , il faut se représenter tant de grands et généreux personnages qui se sont ry de telles pertes , voire les ont prins à leur advantage , et ont remercié Dieu , comme Zenon après son naufrage , les Fabrices \ les Serrans , les Curies. Ce doibt bien estre quelque chose d'excellent et divin que la povreté , puisqu'elle convient aux Dieux imaginés nuds , puisque les sages l'ont embrassé , au moins l'ont souffert avec grand contentement. Et pour achever en un mot , « entre personnes non passionnées elle est louable, mais entre quels que ce soit elle est supportable. »