LIVRE III, CHAP. XXXVIII
et enfin qu'est-ce que la félicité dernière et souveraine , sinon volupté certaine et perpétuelle ? Inehriabuntur ah uhertate domus tuœ, et torrente voluptatis tuœ potahis eos \ Suis contenta finibus res est divina voluptas \ Et de faict les plus reiglés philosophes et plus grands professeurs de vertu, Zeno, Caton, Scipion, Epaminondas , Platon , Socrates mesme , ont esté par effect et amoureux et buveurs, danseurs , joueurs : et ont traicté , parlé , escrit de l'amour et autres voluptés.
Parquoy cecy ne se vide pas en un mot et tout simplement : faut distinguer, les voluptés sont diverses. Il y en a de naturelles et non naturelles : cette distinction comme plus importante sera tantost plus considérée. Il y en a de glorieuses , fastueuses , difficiles ; d'autres sombres, doucereuses, faciles et prestes. Combien qu'à la vérité dire , la volupté est une qualité peu ambitieuse , elle s'estime assez riche de soy sans y mesler le prix de la réputation , et s'ayme mieux à l'ombre. Celles aussi qui sont tant faciles et prestes , sontlasches et morfondues, s'il n'y a de la malaisance et difficulté, laquelle est un allechement , une amorce , un aiguillon à icelles. La cérémonie , la vergongne et difficulté qu'il y a de parvenir aux derniers exploits de l'amour, sont ses aiguisemens et allumettes , c'est ce qui lui donne le prix et la poincte. Il y en a de spirituelles et corporelles : non qu'à vray dire elles soient séparées ^ car elles sont toutes de l'homme entier et de tout le subject composé , et une partie de nous n'en a point de si propres que l'autre ne s'en sente , tant que dure le mariage et amoureuse liaison de l'esprit et du corps en ce monde. Mais bien y en a auxquelles l'esprit a plus de part que le corps , dont conviennent mieux à l'homme qu'aux
■ Ils seront enivrés de l'abondante félicité de votre maison , et vous les abreuverez au torrent de vos délices. [Psaume xxxv, v. 9.)
» La volupté qui ne cherche point à franchir les bornes est une chosfr vraiment divine.
bestes , et sont plus durables , comme celles qui entrent en nous par les sens de la vue et de l'ouye , qui sont deux portes de l'esprit 5 car ne faisant que passer par-là , l'esprit les reçoit, les cuit et digère , s'en paist et délecte long-temps ^ le corps s'en sent peu. D'autres , où le corps a plus de part , comme celle du goust et de l'attouchement, plus grossières et matérielles , esquelles les bestes nous font compagnie : telles voluptés se traictent , exploictent , s'usent et achèvent au corps mesme , l'esprit n'y a que l'assistance et compagnie, et sont courtes, c'est feu de paille '.
Le principal en cecy est sçavoir comment il se faut comporter et gouverner aux voluptés , ce que la sagesse nous apprendra : et c'est l'office de la vertu de tempérance. Il faut premièrement faire grande et notable différence entre les- naturelles et non naturelles. Par les non naturelles nous n'entendons pas seulement celles qui sont contre nature et le droict usage approuvé par les loix : mais encores les naturelles mesme , si elles desgenerent en trop grand excès et superfluité , qui n'est point du roolle de la nature , qui se contente de remédier à la nécessité , à quoy l'on peust encores adjouster la bienséance et honnesteté commune. C'est bien volupté naturelle d'estre clos et couvert par maison et vestemens , contre la rigueur des elemens et injures des meschans : mais que ce soit d'or, d'argent , de jaspe et porphyre, il n'est pas naturel. Ou bien si elles arrivent par autre voye que naturelle , comme si elles sont recherchées et procurées par artifice , par medicamens et autres moyens non naturels , ou bien qu'elles se forgent premièrement en l'esprit , suscitées par passion , et puis de là viennent au corps , qui est un ordre renversé : car l'ordre de nature est que les voluptés entrent au corps , et soient désirées par luy, et puis de là montent en l'esprit. Et tout ainsi que le rire qui est par le
' Aussi Sénèque dit-il très bien : Longior /Ideliorque est memoria voluptalum quàm prcesenlia. (Sénèque, Consolai, ad Polyb., c. xxix.)