‹ De la sagesse; trois livresChapitre 438 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XXXVIII

chatouillement des aysselles, n'est point naturel ny doux, c'est plustost une convulsion, aussi la volupté qui est recherchée et allumée par l'ame, n'est point naturelle.

Or la première reigle de sagesse aux voluptés est celle-cy, chasser et condamner tout-à-faict les non naturelles , comme vitieuses , baslardes ( car ainsi que ceux qui viennent au banquet sans y estre conviés , sont à refuser : aussi les voluptés qui d'elles-mesmes , sans estre mandées et conviées par la nature , se présentent , sont à rejeter ) ; admettre et recepvoir les naturelles , mais avec reigle et modération : et voylà l'oflice de tempérance en gênerai , chasser les non naturelles , reigler les naturelles.

Or la reigle des naturelles est en trois poincts : premièrement que' soit sans olTense, scandale, dommages et préjudice d'autruy.

Le second que soit sans préjudice sien , de son honneur, sa santé , son loysir, son debvoir, ses fonctions.

Le tiers ^ que soit avec modération , ne les prendre trop à cueur, non plus qu'à contre-cueur, ne les courir ni fuyr : mais les recepvoir et prendre comme on faict le miel , avec le bout du doigt, non en pleine main ^, non s'y engager par trop, ny en faire son propre faict et principal affaire 5 moins s'y asservir, en faire une nécessité , c'est l'extresme misère : ce doibt estre l'accessoire, une récréation pour mieux se remettre , comme le sommeil qui nous renforce et nous donne haleine pour retourner plus gayement à l'œuvre. Bref en user et non jouyr. Mais sur-tout se faut garder de leur trahison : car il y en a qui se donnent trop chèrement , nous rendent plus de mal et desplaisir : mais c'est traistreusement; car elles marchent devant nous pour nous amuser et tromper, et nous cachent leur suittes-, <« cruelles, nous chatouil-

' Que ce soit.

' Le troisième, que ce soit, etc.

' C'est un proverbe ancien : 3Iel summo digilo, non cavâ manu, gu»tandum. ( Philostrate, 1. i , de P^iliis Sophislarnm.]

lent et nous embrassent pour nous estrangler. Le plaisir de boire va devant le mal de teste ' 5 » tels sont les plaisirs et voluptés de l'indiscrette et bouillante jeunesse, qui enyvrent. « Nous nous plongeons dedans , mais en la vieillesse elles nous laissent comme tous noyés , ainsi que la mer sur la grève en son retins : les douceurs que nous avons avallées si glouttement ' se fondent puis ^ en amertumes et repentirs , et remplissent nos esprits d'un humeur venimeux qui les infecte et corrompt +. >»

Or comme la m.oderation et reigle aux voluptés est chose très belle et utile selon Dieu , nature , raison : aussi l'excès et desreiglement est la plus pernicieuse de toutes au public et au particulier. La volupté mal prise ramollit et relasche la vigueur de l'esprit et du corps , debilitatem induxere deliciœ, hlandissimœ dominœ^ : apoltronit et efféminé les plus courageux, tesmoin Annibal, dont les Lacedemoniens, qui faisoient profession de mespriser toutes voluptés , estoient appelles hommes , et les Athéniens mois et délicats , femmes ^ Xerces , pour punir les Babyloniens révoltés , et s'asseurer d'eux à l'avenir, leur osta les armes et exercices pénibles et difficiles , et permit tous plaisirs et délices. Secondement elle chasse et bannit les vertus principales , qui ne peuvent durer soubs un empire si mol et efféminé : maximas vir tûtes jacere oportet voluptate dominante^ Tiercement elle desgenere bientost à son contraire , qui est la douleur, le desplaisir, le repentir : comme les rivières

' C'est une phrase de Montaigne , Essais, 1. i , c. 38 , et Montaigne traduisoit ici Sénèque, Epiai, u.

' Si gloutonnement.

' Ensuite.

< Du Vair , de la Sainte Philosophie , p. 1073.

* Les voluptés , ces trop flatteuses maîtresses , nous font tomber dans un honteux affoiblissement. (Sénèque, Episl. lv.)

'^ Plut ARQUE, Dits des rois . princes et capitaines.

' Où la volupté domine, les plus grandes vertus ne peuvent exister. (CicÉRON, de Finit, bonor. et tnalor., 1. 11 , c. 35.)

Page 1