LIVRE III , CHAP. XLI
en ses actions par excès ou deffaillance sans malice. Ce qui la descrie et rend tant dangereuse , c'est qu'elle n'est presque jamais seule : mais ordinairement accompagnée et suyvie d'autres plus grandes fouîtes , infectée de meschantes et vilaines circonstances des personnes , lieux , temps prohibés, exercée par mauvais moyens, menteries, impostures, subornations , trahisons 5 outre la perte du temps , distractions de ses fonctions, d'où il advient après de grands scandales.
« Et pource que c'est une passion violente et ensemble piperesse , il se faut remparer contre elle , et se garder de ses appasts ^ plus elle nous mignarde , plus defflons-nousen : car elle nous veust embrasser pour nous estrangler, elle nous appaste de miel pour nous saouler de fiel. Parquoy considérons ces choses. La beauté d'autruy est<îhose qui est hors de nous , c'est chose qui tourne aussi-tost en mal qu'au bien : ce n'est en somme qu'une fleur qui passe, chose bien mince , et quasi rien que la couleur d'un corps. Recognoissant en la beauté la délicate main de nature , la faut priser comme le soleil et la lune, pour l'excellence qui y est : et venant à la jouyssance par tous moyens honnestes , se souvenir tousjours que l'usage immodéré de ce plaisir use le corps, amollit l'ame, affoiblit l'esprit : et que plusieurs pour s'y estre adonnés , ont perdu les uns la vie, les autres la fortune , les autres leur esprit : et au contraire qu'il y a plus de plaisir et de gloire de vaincre la volupté , qu'à la posséder ; que la continence d'Alexandre et de Scipion a esté plus haut louée , que les beaux visages des filles et des femmes qu'ils ont prins captives'. »
Il y a plusieurs sortes et degrés de continence et incontinence. La conjugale est celle qui importe plus de toutes, qui est plus requise et nécessaire pour le public et pour le particulier ^ parquoy elle doibt estre de toutes en plus
' Tout ce paragraphe est ;)ri« de Du Vair, Philosophie morale des Sloiques , p. 875.
grande recommandation. « Il se faut retenir dedans le chaste sein de la partie qui nous a esté destinée pour compagne. Qui faict autrement , viole non seulement son corps , le faisant vaisseau d'ordure, mais toutes loix : la loi de Dieu, qui commande chasteté : de nature , qui defîend de faire commun ce qui est propre à un, et commande de garder sa foy : du pays , qui a introduit les mariages : le droit des familles, transférant injustement le labeur d'autruy à un estranger : la justice, apportant des incertitudes , jalousies et querelles entre les parens , desrobe aux enfans l'amour des pères, et aux parens la pieté des enfans '. »