‹ De la sagesse; trois livresChapitre 448 sur 456 · LIVRE III, CHAP. XLIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XLIII

celuy que la prudence et discrétion nous dicte debvoir estre supprimé.

■< Or, comme la parole rend l'homme plus excellent que les bestes , aussi l'éloquence rend ses professeurs plus excellens que les autres hommes : car c'est la profession de la parole , c'est une plus exquise communication du discours et de la raison , le gouvernail des âmes , qui dispose les cueurs et les affections , comme certains tons , pour en faire un accord mélodieux '. »

L'éloquence n'est pas seulement une clarté , pureté , élégance de langage , que les mots soient bien choisis , proprement ageancés , tombant en une juste cadence : mais elle doibt estre aussi pleine d'ornemens , de grâce , de mouvemens ; que les paroles soient animées , premièrement d'une voix claire , ronde et distincte , s'eslevant et s'abaissant peu à peu ; « puis d'une grave et naifve action , où l'on voye le visage , les mains et les membres de l'orateur parler avec sa bouche, suyvre de .leur mouvement celuy de l'esprit, et représenter les affections : car l'orateur doibt vestir le premier les passions dont il veut frapper les autres. Comme Brasidas tira de sa propre playe le dard dont il tua son ennemy =• -, ainsi la passion s'estant conceue en nostre cueur, se forme incontinent en nostre parole , et par elle sortant de nous, entre en autruy , et y donne semblable impression que nous avons nous-mesmes par une subtile et vive contagion \ » Par-là se voit qu'une fort douce nature est mal propre à l'éloquence , car elle ne conçoit pas les passions fortes et courageuses , telles qu'il les faut pour bien animer l'oraison : tellement que quand il faut desployer les maistresses voiles de l'éloquence en une grande et véhémente action, ces gens-là demeurent beaucoup au dessoubs-,

• Ce paragraphe est pris dans Du Vair, de l'Éloquence françoisc, p. 3CG ,

* PLt'TABQUE, Dits dcs Liicédémoniens.

- Du Vair, de l'Éloquence françoisc, p. 3G6.

Too DE LA SAGESSE,

comme sceul bien reprocher Cieeron à Callidius , qui accusoit Gallus avec une voix et action si froide et lasche : Tu nisi fingeres , sic ageres ' ? Mais estant aussi vigoureuse et garnie de ce qu'a esté dict, elle n'auroit pas moins de force et violence , que les commandemens des tyrans , environnés de leurs gardes et satellites : elle ne meine pas seulement l'auditeur, mais elle l'entraisne, reigne parmi les peuples, s'establit un violent empire sur les esprits.

L'on peut dire contre l'éloquence , que la vérité se soustient et deffend bien de soy-mesme , qu'il n'y a rien plus éloquent qu'elle-, ce qui est vray où les esprits sont purs, vuides et nets de passions. Mais la pluspart du monde, par nature, ou par art et mauvaise instruction , est préoccupé, malnay et disposé à la vertu et vérité , dont il est requis de traicter les hommes comme le fer qu'il faut amollir avec le feu avant que le tremper en l'eau 5 aussi par les chaleureux mouvemens de l'éloquence, il les faut rendre souples et maniables, capables de prendre la trempe de la .vérité. C'est à quoy doibt tendre l'éloquence 5 et son vray fruict est armer la vertu contre le vice , la vérité contre le mensonge et la calomnie. L'orateur, dict Theophraste , est le vray médecin des esprits , auquel appartient de guérir la morsure des serpens par le chant des flustes , c'est-à-dire les calomnies des meschans par l'harmonie de la raison. Or, puisque l'on ne peut empescher que l'on ne s'empare de l'éloquence pour exécuter ses pernicieux desseins , que peut-on moins faire que nous deifendre des mesmes armes ? Si nous ne nous en voulons aider, et nous présentons nuds au combat, ne trahissons-nous pas la vertu et la vérité? Mais plusieurs ont abusé de l'éloquence à de meschans desseins et à la ruine de leur pays. C'est vray, et pour cela n'est-elle à mespriser : cela luy est commun avec toutes les plus excellentes choses

' Est-ce ainsi que tu agirois, si tu étois convaincu de la vérité de l'acfusation? (Cicéron, in Brulo, num. 278. )

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