‹ De la sagesse; trois livresChapitre 450 sur 456 · DE LA SAGESSE, VARIANTES · texte numérisé non relu

DE LA SAGESSE, VARIANTES

une altentive imitation d'autruy, quelqu'un se comportast modcremi-nt en toutes choses , ignorant cependant et mescognoissant soy-mesmc, et l'humaine condition , ce qu'il a et ce qu'il n'a pas ; il ne seroit pourtant sage , veu que sagesse n'est pas sans cognoissance, sans discours , et sans estude. L'on n'accordera pas peut-estre cette proposition : car il semble bien que l'on ne peut reiglement et constamment se comporter par-tout sans se cognoistre , et suis de cet advis. Jlais je dis que , combien qu'ils aillent inséparablement ensemble, sine laissent-ils d'estrc deux choses distinctes : dont il les faut séparément exprimer en la description de sagesse, comme ses deux offices , dont se cognoistre est le premier, et est dit le commencement de sagesse. Parquoy nous disons sage, celuy qui cognoissant bien ce qu'il est , son bien et son mal , combien et jusques où nature l'a estrené et favorisé, et où elle lui a defaiily, cstudie parle beneflce de la philosophie, et par l'elTort de la vertu, à corriger et redresser ce qu'elle luy a donné de mauvais, reveiller et roidir ce qui est de foible et languissant, faire valoir ce qui est bon, adjouter ce qui deffaut, et tant que faire se peut la secourir ; et par tel estude se règle et conduict bien en toutes choses.

Suivant cette briefve déclaration, nostre dessein en cet œuvre de trois livres est premièrement enseigner l'homme à se bien cognoistre, et l'humaine condition, le prenant en tout sens, et regardant à tous visages; c'est au premier livre : puis l'instruire à se bien régler et modérer en toutes choses; ce que nous ferons en gros par advis et moyens généraux et communs au second livre , et particulièrement au troisiesme, par les quatre vertus morales, soubs lesquelles est comprise toute l'instruction de la vie humaine , et toutes les parties du devoir et de l'honneste. Voilà pourquoy cet œuvre, qui instruit la vie et les mœurs, à bien vivre et bien mourir, est intitulé sagesse, comme le nostre précèdent, qui instruisoit à bien croire, a esté appelle vérité, ou bien les trois vérités, y ayant trois livres en cettuy-cy comme en celuy-là. J'adjouste icy deux ou trois mots de bonne foy ; l'un , que j'ai questé par-cy par-là , et tiré la pluspart des matériaux de cet ouvrage des meilleurs autheurs qui ont traitté cette matière morale et politique, vraye science de l'homme , tant anciens , spécialement Seneque et Plutarque, grands docteurs en icelle, que modernes. C'est le recueil d'une partie de mes esludes ; la forme et l'ordre sont à moi. Si je l'ay arrangé et ageancé avec jugement et à propos, les sages en jugeront: car meshuy en ce subject autres ne peuvent estre mes juges, et de ceux-là volontiers recevrai la réprimande ; et ce que j'ai prins d'autruy, je l'ay mis en leurs propres termes, ne le pouvant dire mieux qu'eux. Le second , que j'ay icy usé d'une grande liberté et franchise à dire mes advis, et à heurter les opinions contraires , bien que toutes vulgaires et communément receues, et trop grandes, ce m'ont dit aucuns de mes amys, ausquels j'ay respondu que je ne formols icy ou instruisois un homme pour le cloistre , mais pour le monde , la vie commune et civile ; ny ne faisois icy le théologien, ny le calhedrant, ou dogmatisant, ne m'assujettissant scru-

pulcusement à leurs formes , règles, style , ains usois de la liberté académique et philosophique. La foiblesse populaire , et délicatesse féminine , qui s'offense de cette hardiesse et liberté de paroles, est indigne d'entendre chose qui vaille. A la suite de cecy, je dis encorcs que je trailte et agis icy non pedantesquement , selon les règles ordinaires de l'eschole, ny avec estendue de discours, et appareil d'éloquence , ou aucun artifice. La sagesse , quœ si oculis ipsis cerneretur, mirabiles excilarel amores sui, n'a que faire de toutes ces façons pour sa recommandation, elle est trop noble et glorieuse; les vérités et propositions y sont espesses, mais souvent toutes sèches et crues, comme aphorismes, ouvertures et semences de discours. J'y ay parsemé des sentences latines, métis courtes, fortes et poétiques, tirées de très bonne part, et qui n'interrompent, ny ne troublent le fil du texte françois. Car je n'ay pu encores estre induict à trouver meilleur de tourner toutes telles allégations en françois (comme aucuns veulent) avec tel déchet et perte de la grâce et énergie qu'elles ont en leur naturel et original , qui ne se peut jamais bien représenter en autre langage. ( Pariante Urée de la Préface de la l" édition.)

Il semble, pour mieux et plus expressément représenter, recognoistre l'homme, qu'au premier coup l'on peut remarquer trois choses en l'homme, l'esprit, l'ame, etc. ( Chap. ix de la 1" édition, 1601.)

Le corps humain est formé avec le temps , et de tel ordre que premièrement sont basties les trois plus nobles et héroïques parties : le foye, le cœur, le cerveau, distantes en long, et se tenant par joinctures desliées, qui puis se remplissent tout à la façon d'un formy ' , où y a trois parties plus grosses et enflées, joinctes par entre-deux desliées. Selon ces trois parties principales viennent à considérer trois estages en l'homme (image raccourcie du monde) qui rcspondent aux trois estages et régions de l'univers. La basse du foye , racine des venes, ofBcine des esprits naturels , et le lieu de l'ame concupiscible ; en laquelle sont contenus le ventricule, ou l'estomach , les boyaux , les reins , la ratte, et toutes les parties génitales, respond à la région élémentaire où se font toutes les générations et corruptions. Celle du milieu où maistrise le cœur, la tige des artères, et des esprits vitaux , et le siège de l'ame irascible, séparée de celle d'en bas par la toile tendue du diaphragme, et de celle d'en haut par le destroit de la gorge, en laquelle sont aussi les poulmons , respond à la région œtherée. Celle d'en haut, où loge le cerveau spongieux, source des nerfs et esprits animaux , du mouvement et sentiment, et le throsne de l'ame rai-

' D'une fourmi.

sonnable, %ihi scdctpro tribunali, respond à la région céleste et inlollectuelle. {Chap. x de la 1" édilion.)

L'homme en son corps a plusieurs choses qui luy sont peculieres privativementaux besles. 1. Stature droite, 2. forme belle, 3. visage proprement dit, 4. nudité naturelle , 5. mouvement tant divers des membres, 6. soupplesse et mobilité de la main ouvrière de tant de choses, c'est un miracle, 7. grosseur et abondance de cerveau, 8. le genouil, qui est en l'homme seul au devant , 9. si grande longueur du pied au devant, et qui est si court au derrière, 10. saignée du nez, chose estrange, veu qu'il a la teste droitte et les bestes baissée, 11. rougira la honte, 12. pallir à la crainte, 13. les causes ou raisons de toutes ces singularités sont belles , mais ne sont de ce nostre pris faict.

Les biens du corps sont la santé, la beauté , l'alegresse , la force , la vigueur, l'adresse et disposition ; mais la santé passe tout.

Les principales et plus nobles pièces des externes, sont les sens corporels ; et des internes , le cerveau , le cœur, le foye , et puis les genitoires et les poulmons.

L'excellence du corps est généralement en la forme, droitture, et port d'iceluy : spécialement et particulièrement en la face et aux mains, qui sont les deux parties que nous laissons par honneur nues. Certe les sages mesme stoiques ont tant fait de cas de la forme humaine , qu'ils ont dit vouloir mieux estrefol en la forme humaine, que sage en la forme brutaie , preferans la forme corporelle à la sagesse.

Le corps de l'homme touche fort peu la terre ; il est droit , tendu au ciel , où il regarde , se voit et se cognoist , comme en son miroir : les plantes tout au rebours ont la teste et racine toute dedans la terre , les bestes comme au milieu l'ont entre deux , mais plus et moins. La cause de cette droitture n'est pas proprement l'ame raisonnable, comme il se voit aux courbés, bossus, boiteux; non la ligne droitte de l'espine du dos, qui est aussi aux serpens ; non la chaleur naturelle ou vitale, qui est pareille ou plus grande en certaines bestes, combien que tout cela y peut servir de quelque chose : cette droitture convient à l'homme, et comme homme, et comme roy d'icy bas. Aux petites et particulières royautés y a une marque, et majesté , comme il se voit au daulphin couronné , au serpent basilizé , au lyon avec son collier, sa couleur de poil , et ses yeux , en l'aigle , au roy des abeilles. xMais l'homme roy universel d'icy bas marche la teste droitte, comme un maistre en sa maison , régente tout et en vient à bout par amour ou par force , domptant ou apprivoisant.

Comme il y en a qui ont des contenances, gestes et mouvemens artificiels tl affectés , aussi y en a qui en ont de si naturels et si propres , qu'ils ce les sentent ny ne les recognoissent point , comme pencher la teste , rin-

cer le nais. Mais lou.s en avons , qui ne partent point de nostre discours , ains d'une pure, nalurciic et prompte impulsion , comme mettre la main au devant en noscheutes. ( Chap. x de la 1" édUion.)

Nous debvrions, selon le conseil de Socralcs, nous rendre plus attentifs et assidus à considérer les beautés des esprits , et y prendre le mesme plai sii que nous faisons aux beautés du corps , et par4à , nous approcher, rai lier, conjoindre et concilier en amitié; mais il faudroit à cela des yeuv propres et philosophiques. ( Chap. xs de la i" édUion.)

Voicy une matière difficile sur toutes, traittée et agitée par les plus sça vans et sages, mais avec une grande diversité d'opinions, selon les diverses nations, religions, professions et raisons , sans accord et résolution certaine. Les principaux poincts sont de l'origine et de la fin des âmes , leur entrée et sortie des corps d'où elles viennent, quand elles y entrent , cl où elles vont quand elles en sortent; de leur nature, estât , action, et s'il y en a plusieurs en l'homme ou une seule.

De l'origine des amcs humaines, il y a de tout tems eu très grande dispute et diversité d'opinions entre les philosophes et les théologiens. Il y a eu quatre opinions célèbres : selon la première qui est des Stoïciens, tenue par Philon juif, puis par les Manichéens, elles sont extraites etproduicles comme parcelles de la substance de Dieu , qui les inspire aux corps : lo seconde d'Aristote, tenue par Tertullien, Apollinaris, les Lucifericns et autres chrestiens , dit qu'elles viennent et dérivent des âmes des parens avec la semence , ainsi que les corps , à la façon des âmes brutales, végétatives et sensitives : la troisiesmc des Pythagoriciens et Platoniciens , tenue par plusieurs rabins et docteurs juifs, puis parOrigene et autres docteurs chrestiens , dit qu'elles ont esté du commencement toutes créées de Dieu, faites de rien, et réservées au ciel, puis envoyées icy-bas, selon qu'il est besoing aux corps formés et disposés à les recevoir : la quatriesmc receue en la chrestienté, est qu'elles sont créées de Dieu et infuses aux corps préparés, tellement que sa création et infusion se fasse en mesme instant. Ces quatre opinions sont affirmatives : car il y en a une cinquiesnie plus retenue qui ne definist rien , et se contente de dire que c'est une chose secrette et incognue aux hommes, de laquelle opinion ont esté SS. Augustin , Grégoire de Nyssc et autres, qui toutesfois ont trouvé les deux dernières affirmatives plus vraysemblabics que les deux premières.

Le siège de l'ame raisonnable , nbi scdet pro (ribtouiU ', c'est le cer-

' Où elle siège comme sur un tribunal.

veau cl non pas le cœur, comme avant Platon et Hipviooralos, l'on avoit pensé communément; car le cœur a sentiment et n'est capable de sapience. Or le cerveau qui est beaucoup plus grand en l'homme qu'en tous autres animaux , pour eslre bien fait et disposé, afin que l'ame raisonnable agisse bien, doibt approcher de la forme d'un navire, et n'estrc point rond , ny par trop grand , ou par trop petit , bien que le plus grand soit moins vicieux ; composé de substance et de parties subtiles , délicates et desliées , bien joincles et unies sans séparation , ny enlre-<leux , ayant quatre petits creux ou ventres , dont les trois sont au milieu rangés de front et collatéraux entre eux , et derrière eux , tirant au derrière de la teste , le quatriesme seul , auquel se faict la préparation et concoction des esprits vitaux , pour estre puis ' faicts animaux , et portés aux trois creux de devant, ausquels l'ame raisonnable faict et exerce ces facultés, qui sont trois, entendement, mémoire, imagination, lesquelles ne s'exercent point séparément et distinctement, chascune en chascun creux ou ventre , comme aucuns vulgairement ont pensé , mais communément et par ensemble toutes trois en tous trois et chascun d'eux , à la façon des sens externes qui sont doubles , et ont deux creux , en chascun desquels le sens s'exerce tout entier : d'où vient que celuy qui est blessé en l'un ou deux de ces trois ventres, comme le paralytique, ne laisse pas d'exercer toutes les trois, l)ien que plus foiblement , ce qu'il ne feroit si chascune faculté avoit son creux à part.

Aucuns ont pensé que l'ame raisonnable n'estoit point organique, et n'avoit besoing pour faire ses fonctions d'aucun instrument corporel, pensant bien par là prouver l'immortalité de l'ame : mais sans entrer en un labyrinthe de discours , l'expérience oculaire et ordinaire dément cette opinion, et convainq du contraire : car l'on sçait que tous hommes n'entendent ny ne raisonnent de mesme et esgalement, ains avec très grande diversité : et un mesme homme aussi change , et en un temps raisonne mieux qu'en un autre , en un aage , en un estât et certaine disposition qu'en un autre , tel mieux en santé qu'en maladie , et tel autre mieux en maladie qu'en santé : un mesme en un temps prévaudra en jugement , et sera foible en imagination. D'où peuvent venir toutes ces diversités et changemens sinon de l'organe et instrument changeant d'estat? Et d'où vient que l'yvrognerie, la morsure du chien enragé, une fièvre ardente, un coup en teste, une fumée montant de l'estomach, et autres accidens, feront culbutter, et renverseront entièrement le jugement, tout l'esprit intellectuel , et toute la sagesse de Grèce , voire contraindront l'ame de desloger du corps? Ces accidens purement corporels ne peuvent toucher ny arriver à cette haute faculté spirituelle de l'ame raisonnable, mais seulement aux organes et instrumens, lesquels cstans détraqués et desbauchés, l'ame ne peut bien et règlement agir, et estans par trop forcés et

' Pour être ensuite faits.

violentés, est conlraincle de s'absenler et s'en aller. Au reste se servir «l'iiislrument ne prejudjcie point à l'immortalité, car Dieu s'en sert bien cl y accommode ses actions. Et comme selon la diversité de l'air, région et climat , Dieu produict hommes fort divers en esprit et suffisance naturelle ; car en Grèce et en Italie, il les produict bien plus ingénieux qu'en Moscovie et Tartarie : aussy l'esprit, selon la diversité des dispositions organiques, des instrumens corporels, raisonne mieux ou moins. Or l'instrument de l'ame raisonnable, c'est le cerveau et 1« tempérament d'iceluy, duquel nous avons à parler.

Tempérament est la mixtion et proportion des quatre premières qualités, chaud , froid , sec et humide, ou bien une cinquiesme et comme l'harmonie résultante <ie ces quatre. Or du tempérament du cerveau vient et despend tout Testât et l'action de l'ame raisonnable : mais ce qui cause et apporte une grande misère à l'homme, est que les trois facultés de l'ame raisonnable, entendement, mémoire, imagination, requièrent et s'exercent par temperaraens contraires. Le tempérament de l'entendement est sec, d'où vient que les advancés en aage prévalent en entendement par dessus les jeunes, d'autant que le cerveau s'cssuye et s'asseiche tousjours plus : aussi les melancholiques secs, les affligés indigens, et qui sont à jeun (car la tristesse et le jeusne desseiche), sont prudens et ingenieuv. Splcndm- siccus , animns sapienlissiinus. F'exalio dat inlelleclum ' . VA les bestes de tempérament plus sec, comme fourmis, abeilles, ele • phans, sont prudentes et ingénieuses (comme les humides, tesmoin le pourceau, sont stupides, sans esprit) ; et les méridionaux, secs et modérés en chaleur interne du cerveau, à cause du violent chaux externe. Le tempérament de la mémoire est humide (d'où vient que les enfans l'ont meilleure que' les vieillards) , et le matin après l'humidité acquise par le dormir de la nuict, plus propre à la mémoire, laquelle est aussi plus vigoureuse aux septentrionaux. J'entends icy une humidité non aqueuse , coulante, en laquelle ne se puisse tenir aucune impression ; mais aërée, gluante, grasse et huileuse, qui facilement reçoit et retient fort, comme se voit aux peintures faites en huile. Le tempérament de l'imagination est chaud , d'où vient que les frénétiques , maniaques et malades de maladies ardentes, sont excellens en ce qui est de l'imagination, poésie, divination , et qu'elle est forte en la jeunesse et adolescence ( les poètes et prophètes ont fleury en cet aage ) , et aux lieux mitoyens entre septentrion et midy.

De la diversité des temperamens , il advient que l'on peut estre médiocre en toutes les trois facultés, mais non pas excellent, et que qui est excellent en l'une des trois, est foible es autres. Que les temperamens de la mémoire et l'entendement soient fort differens et contraires, cela est

' Tempérament sec, esprit très sage. Les peines qu'on éprouve augmentent l'iutelligeiice.

clair, comme le sec el l'humide : de l'imaginalion qu'il soil contraire aux autres il ne le semble pas tant ; car la chaleur n'est pas inconipalil)le avec le sec et l'humide , et toutesfois l'expérience monstre que les excellens en l'imagiDation sont malades en reulcndcment et mémoire, et tenus pour fols et furieux ; mais cela vient que la c'aaleur grande qui sert à l'imagination, consomme et l'humidité qui sert à la mémoire, et la subtilité des esprits et figures, qui doit cstre en la sécheresse qui sert à l'enlendemenl, et ainsi est contraire et destruict les autres deux.

De tout cecy il est évident qu'il n'y a que trois principaux temperamens qui servent et facent agir l'ame raisonnable , et distinguent les esprits , sçavolr le chaud , le sec et l'humide : le froid ne vaut à rien , n'est point actif, et ne sert qu'à empescher tous les mouvemens et fonctions de l'ame : et quand il se lit souvent aux autheurs que le froid sert à l'entendement ; que les froids de cerveau , comme les melancholiques et les méridionaux , sont prudens , sages , ingénieux ; là le froid se prend non simplement , mais pour une grande modération de chaleur ; car il n'y a rien plus contraire à l'entendement el sagesse que la grande chaleur, laquelle au contraire sert à l'imagination : et selon les trois temperamens il y a trois facultés de l'ame raisonnable. Mais, comme les temperamens , aussi les facultés reçoivent divers degrés, subdivisions et distinctions.

Il y a trois principaux offices et différences d'entendement, inférer, distinguer, eslire. Les sciences qui appartiennent à l'entendement sont la théologie scholastique , la théorique de médecine, la dialectique, la philosophie naturelle et morale. 11 y a trois sortes de différences de mémoire ; recevoir et perdre facilement les figures; recevoir facilenient et difficilement perdre ; difficilement recevoir et facilement perdre. Les sciences de la mémoire sont la grammaire , théorique de jurisprudence, et théologie positive , cosmographie , arithmétique.

De l'imagination y a plusieurs différences el en beaucoup plus grand nombre que de la mémoire et de l'entendement; à elle appartiennent proprement les inventions , les facéties et brocards, les poinctes et subtilités , les fictions et mensonges, les figures el comparaisons , la propriété , netteté , élégance , gentillesse. Parquoy appartiennent à elle la poésie , l'éloquence , musique , el généralement tout ce qui consiste en figure , correspondance , harmonie el proportion.

De tout cecy appert que la vivacité , subtilité , promptitude , el ce que le commun appelle esprit , est à l'imagination chaude ; la solidité , maturité , vérité , est à l'entendement sec. L'imagination est active, bruyante ; c'est elle qui remue tout et met tous les autres en besongne. L'entendement est action morne et sombre. La mémoire est purement passive , el voicy comment : l'imagination premièrement recueille les espèces et figures des choses tant présentes par le service des cinq sens, qu'absentes par le bénéfice du sens commun ; puis les représente , si elle veusl , à l'entendement , qui les considère , examine , cuit el juge : puis ellc-mesme les met

en deposl el conserve en la mémoire , comme l'escrivain au papier, pour de rechef, quand besoing sera , les en tirer et extraire (ce que l'on appelle réminiscence ) , ou bien si elle veust les recommande à la mémoire , avant les présenter à l'entendement. Parquoy recueillir, représenter à l'entendement , mettre en la mémoire , et les extraire , sont tous œuvres de l'imagination. Et ainsi à elle apartient le sens commun , la réminiscence , et ne sont point puissances séparées d'elle , coranA aucuns veulent , pour faire plus de trois facultés de l'ame raisonnable.

Le vulgaire , qui ne juge jamais bien , estime et faict plus de feste de la mémoire que des deux autres ; pource qu'elle en compte fort , a plus de monstre et fait plus de bruit en public ; et pense-t-il que pour avoir bonne mémoire l'on est fort savant, et estime plus la science que la sagesse ; c'est toutesfois la moindre des trois , qui peust estre avec la folie et l'impertinence ; mais très rarement elle excelle avec l'entendement et sagesse, car leurs temperamens sont contraires. De cette erreur populaire est venue la mauvaise instruction de la jeunesse, qui se voyt par-tout '. Ils sont tousjours après à luy faire apprendre par cœur ( ainsi parlent-ils ) ce que les livres disent , afDn de les pouvoir alléguer, et à luy remplir et charger la mémoire du bien d'autruy, et ne se soucient de luy reveiller et esguiser l'entendement , et former le jugement, pour lui faire valoir son propre bien et ses facultés naturelles , pour le faire sage et habile à toutes choses. Aussi voyons-nous que les plus scavans qui ont tout Aristotc et Ciceron en la teste , sont plus sols et plus ineptes aux affaires , et que le monde est mené et gouverné par ceux qui n'en sçavent rien. Par l'advis de tous les sages, l'entendement est le premier, la plus excellente et principale pièce du harnois. Si elle joue bien , tout va bien , et l'homme est sage ; et au rebours , si elle se mescompte, tout va de travers. En second lieu est l'imagination : la mémoire est la dernière.

Toutes ces différences s'entendront peut-estre encores mieux par cette similitude qui est une peincture ou imitation de l'ame raisonnable. En toute cour de justice y a trois ordres et estages : le plus haut , des juges , auquel y a peu de bruit , mais grande action ; car sans s'esmouvoir et agiter, ils jugent, décident, ordonnent, déterminent de toutes choses : c'est l'image du jugement, plus haute partie de l'ame. Le second , des advocals et procureurs, auquel y a grande agitation et bruit sans action : car ils ne peuvent rien vuider ny ordonner, seulement secouer les affaires : c'est la peincture de l'imagination , faculté remuante , inquiète , qui ne s'arrestc jamais, non pas pour le dormir profond, et fait un bruit-au cerveau comme un pot qui boult, mais qui ne resoult et n'arreste rien. Le troisiesme et dernier estagc est du greffe et registre de la cour, où n'y a bruit ny action ; c'est une pure passion , un gardoir et réservoir de toutes choses, qui représente bien la mémoire.

' Voyez 1. m, c. li,

variantp:s. 71 1

L'aine, qui est la nature el la forme de Joui animal , est de soy toute sçavaule , sans eslrc apprinse , el ne faut point à produire ce quelle sçail , cl bien exercer ses fondions comme il faut, si elle ii'esl empeschée,et moyennant que ses instrumens soient bien disposés : dont a cslé bieu et vrayeraent dict par les sages que nature est sage , sçavanle , industrieuse , et rend habile à toutes choses, ce qui esl aisé à monstrerpar induction. L'ame végétative de soy sans instruction forme le corps en la matrice tant excellemmenl, puis le nourrit et le faict croistre, attirant la viande, la retenant cl cuysant , et rejettant les excremens; elle r'cngendre et refaict les parties qui défaillent : ce sont choses qui se voyenl aux plantes , bestes, et en l'homme. La sensitive de soy sans instruction , faict aux besles et en l'homme remuer les pieds , les mains , el autres membres , les gratter, frotter, secouer, tctter, démener les lèvres, pleurer, rire. La raisonnable de mesme , non selon l'opinion de Platon , par réminiscence de ce qu'elle sçavoit avant entrer au corps, comme si elle estoil plus aagée que le corps ; ny selon Aristolc , par réception el acquisition venant de dehors par les sens, estant de soy une carte blanche et vuide : mais de soy el sans instruction , imagine , entend , retient, raisonne et discourt, El pource que celle proposition semble plus diCBcile à croire de la raisonnable que des autres, elle se prouve premièrement par le dire des plus grands philosophes, qui tons ont dict que les semences des grandes vertus el sciences esloienl esparses naturellement en l'ame ; puis par raison Urée de l'expérience, les bestes raisonnent , discourent , font plusieurs choses de prudence et d'entendement, comme il a esté bien prouvé cy-dessus. Ce qu'advouanl mesme Arislote, a rendu la nature des besles plus excellente que l'humaine, laquelle il faict vuide el ignorante du tout : mais les ignorans appellent cela instinct naturel, qui ne sont que des mots en l'air; car après ils ne sçavent déclarer qu'est-ce qu'instinct naturel. Les hommes melancholiques, maniaques, phrenetiques el atteints de certaines maladies qu'Hippocrates appelle divines, sans l'avoir apprins, parlent latin, font des vers, discourenl prudemment et hautement , devinent les choses secrettes et à venir ( lesquelles choses les sots ignorans altribueronl au diable ou esprit familier) bien qu'ils fussent auparavant idiots el rustiques, el qui depuis sont retournés tels après la guarison. Item y a des enfans qui bienlosl après eslre nays , ont parlé , comme ceux qui sont venus de parens vieils : d'où ont-ils apprins el tiré tout cela , tant les besles que les hommes ?

Si toute science venoil , comme veusl Aristolc , des sens , il s'ensuivroil que ceux qui ont les sens plus entiers el plus vifs , seroienl plus ingénieux cl plus sçavans; el se voyt le contraire souvent, qu'ils ont l'espril plus lourd el sont plus mal-habiles ; el plusieurs se sont privés à escient de l'usage d'iceux, affin que lame ûsl mieux cl plus librement ses affaires. Et seroil chose honteuse el absurde , que l'ame tant haute el divine , queslasl son bien des choses si viles el caduques, comme les sens ; car c'est au re-

bours que les sens ont tout de l'ame , et sans elle ne sont et ne peuvent rien. Et puis enfin que peuvent appercevoir les sens , si non les accidens et superficies des choses ? Car les natures , formes, les Ihresors et secrets de nature, nullement.

Mais on demandera , pourquoy donc ces choses ne se font-elles tousjours par l'ame ? Pourquoy ne faict-ell# en tout temps ses propres fonctions , et que plus foiblement et plus mal elle les faict en un temps qu'autre? L'ame raisonnable agit plus foiblement en la jeunesse qu'en la vieillesse; et au contraire la végétative, forte et vigoureuse en la jeunesse , est foible en la vieillesse , en laquelle elle ne peust refaire les dents tombées comme en la jeunesse. La raisonnable faict en certaines maladies ce qu'elle ne peust en santé , et au rebours en santé ce qu'elle ne peust en maladie. A quoy pour tout la response ( touchée cy-dessus ) est que les înstrumens, desquels l'ame a besoing pour agir, ne sont ny ne peuvent lousjours estre disposés comme il faut pour exercer toutes fonctions , et faire tous efifects , voyre ils sont contraires et s'entr'empeschent : et pour le dire plus court et plus clairement , c'est que le tempérament du cerveau , duquel a esté tant parlé cy-dessus , par lequel et selon lequel l'ame agit, est divers et changeant; et estant bon pour une fonction d'ame, est contraire à l'autre; estant chaud et humide en la jeunesse, est bon pour la végétative et mal pour la raisonnable ; et au contraire froid et sec en la vieillesse, est bon pour la raisonnable, mal pour la végétative. Par maladie ardente fort eschaufé et subtilisé , est propre à l'invention et divination , mais impropre à maturité et solidité de Jugement et sagesse.

De l'unité et singularité ou pluralité des âmes en l'homme, les opinions et raisons sont fort diverses entre les sages. Qu'il y en aye trois essentiellement distinctes, c'est l'opinion des Egyptiens, et d'aucuns Grecs comme Platoniciens. Mais c'est chose estrange qu'une mesme chose aye plusieurs formes essentielles. Que les âmes soient singulières, et à chascun homme la sienne; c'est l'opinion de plusieurs, contre laquelle l'on dict qu'il faudroit ou qu'elle f ust toute mortelle , ou bien en partie mortelle en la végétative et sensitive, et en partie immortelle en la raisonnable, et ainsi scroit divisible. Qu'il n'y en aye qu'une seule raisonnable généralement de tous hommes, c'est l'opinion des Arabes, venue de Themistius grec, mais refutée par plusieurs. La plus commune opinion est qu'il n'y en a en chascun homme qu'une en substance , cause de la vie et de toutes les actions ; laquelle est tout en tout, et toute en chaque partie : mais elle est garnie et enrichie d'un très grand nombre de diverses facultés et puissances, merveilleusement différentes, voyre contraires les unes aux autres, selon la diversité des vaisseaux et instrumens où elle est retenue, el des objects qui lui sont proposés. Elle exerce l'ame sensitive et raisonnable au cerveau ; la vitale et irascible au cœur ; la naturelle végétative et concupiscible au foye ; la génitale aux gcniloires; ce sont les principales et capitales , ne plus ne moins que le soleil un en son essence , des-

partant ses rayons en divers endroicts, eschaufe en un lieu , esclaire en un autre, fond la cire, seiche la terre , blanehlst la neige, nourrist la peau , dissipe les nuées, tarrist les estangs : mais quand et comment: si toute entière et en un coup , ou si successivement elle arrive au corps : c'est une question. La commune opinion venue d'Aristote, est que l'ame végétative et sensitive, qui est toute matérielle et corporelle , est en la semence , et avec elle descendue des parens ; laquelle conforme le corps en la matrice , et iceluy faict, arrive la raisonnable de dehors; et que pour cela il n'y a deux ny trois âmes , ny ensemble ny successivement, et ne se corrompt la végétative par l'arrivée de la sensitive , ny la sensitive par l'arrivée de la raisonnable : ce n'est qu'une qui se faict, s'achève et se parfaict avec le temps et par degrés , comme la forme artificielle de l'homme, qui se peindroit par pièces l'une après l'autre, la teste, puis la gorge , le ventre , etc. Autres veulent qu'elle y entre toute entière avec toutes ses facultés en un coup , sçavoir lorsque le corps est tout organisé , formé et tout achevé d'estre faict, et qu'auparavant n'y a eu aucune ame, mais seulement une vertu et énergie naturelle, forme essentielle de la semence , laquelle agissant par les esprits qui sont en ladite semence , comme par instrumens , forme et bastit le corps , et agence tous les membres ; ce qu'estant faict, cette énergie s'évanouit et se perd , et par ainsi la semence cesse d'eslre semence , perdant sa forme par l'arrivée d'une autre plus noble , qui est l'ame humaine : laquelle faict que ce qui estoit semence est maintenant homme.

L'immortalité de l'ame est la chose la plus universellement, religieusement et plausiblement receue par tout le monde (j'entends d'une externe et publique profession , non d'une interne , sérieuse et vraye créance , de quoy sera parlé cy-après ) , la plus utilement creue , la plus faiblement prouvée et estàblie par raisons et moyens humains ' . Il semble y avoir une inclination et disposition de nature à la croire , car l'homme désire naturellement allonger et perpétuer son eslre, d'où vient aussi ce grand et furieux soin et amour de nostre postérité et succession. Puis deux choses servent à la faire valoir et rendre plausible : l'une est l'espérance de gloire et réputation, et le désir de l'immortalité du nom , qui, tout vain qu'il est, a un merveilleux crédit au monde : l'autre est l'impression que les vices qui se desrobent de la veue et cognoissance de l'humaine justice , demeurent tousjours en butte à la divine, qui les chastiera, voyre après la mort. ( Chap. xv de la 1" édition.)

Au reste la veue passe tous les autres en promptitude, allant jusques au ciel en un moment; car elle agist en l'air, peincl de la lumière sans mouvement : aucun des autres ne peust sans mouvement recevoir : or tout

' Voyez ci-aprèb , 1, ii , c. 5.

mouvement requiert du temps : et combien que tous soient capables de plaisir et de flooleur, si est-ce que l'attouchement peust recevoir très grand douleur et presque point de plaisir ; et le goust au contraire grand plaisir et presque point de douleur. ( Chap. xii de la 1« cdUion.)

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