LIVRE I, CHAP. XV
La facilité subtile, et alegre promptitude à faire toutes ces choses , et pénétrer avant en icelles , s'appelle esprit , ingenium, dont les ingénieux, aigus, subtils, pointus, c'est tout un.
La répétition, et ceste action de ruminer, recuire', repasser par l'eslamine de la raison , et encores plus elabourer, pour en faire une resolution plus solide , c'est le jugement.
L'effect enfin de l'entendement , c'est la cognoissance , intelligence, resolution.
L'action qui suit ceste cognoissance g\ resolution qui est à s'estendre , pousser et avancer à la chose cognue , c'est volonté, intellectus extensus et promotus ^ .
Parquoy toutes ces choses , entendement, imagination, raison, discours, esprit, jugement, intelligence, volonté, sont une mesme en essence , mais toutes diverses en force, vertu et action, tesmoin qu'un est excellent en l'une d'icelles , et foible en l'autre : souvent qui excelle en esprit et subtilité , est moindre en jugement et solidité.
Je n'empesche pas que l'on ne chante les louanges et grandeurs de l'esprit humain , de sa capacité , vivacité , vitesse : je consens que l'on l'appelle image de Dieu vive , un degoust^ de l'immortelle substance, une fluxion de la divinité, un esclair céleste auquel Dieu a donné la raison comme un timon animé pour le mouvoir avec reigle et mesure , et que ce soit un instrument d'une complette harmonie -, que par luy y a parentage entre Dieu et l'homme 5 et que pour le luy ramentevoir il luy a tourné les racines vers le ciel , afïîn qu'il eust tousjours sa veue vers le lieu de sa naissance ; bref qu'il n'y a rien de grand en la terre que l'homme , rien de grand en l'homme que l'esprit. Si l'on monte jus-
' Du latin recoquere, cuire une seconde fois. ' L'intellect qui s'étend au dehors et se meut en avant. ' Degoust. qu'on devroit écrire degoul, puisqu'il vient de goutte, gutta, signifie ici une émanation.
ques là , l'on monte au-dessus du ciel : ce sont tous mots plausibles dont retentissent les escholes et les chaires.
Mais je désire qu'après tout cela l'on vienne à bien sonder et estudier à cognoistre cet esprit -, car nous trouverons qu'après tout , c'est et à soy et à autruy un très dangereux outil , un furet qui est à craindre , un petit brouillon et troublefeste, un esmerillonfascheux et importun, et qui, comme un affronteur et joueur de passe-passe, sous ombre de quelque gentil mouvement subtil et gaillard, forge, invente, et cause tous les maux du monde , et n'y en a que par luy.
II y a beaucoup plus grande diversité d'esprits que de corps ^ aussi y a-t-il plus grand champ , plus de pièces et plus de façon : nous en pouvons faire trois classes , dont chascune a encore plusieurs degrés •. En celle d'en bas sont les petits , foibles et comme brutaux, tous voisins des bestes , soit que cela advienne de la première trempe , c'est-àdire de la semence et tempérament du cerveau trop froid et humide , comme entre les bestes les poissons sont infimes ; ou pour n'avoir esté aucunement remués et reveillés , mais abandonnés à la rouille et stupidité : de ceux-là ne faut faire mise ny recepte , et ne s'en peust dresser ny establir une compagnie constante ; car ils ne peuvent pas seulement suffire pour eux-mesmes en leur particulier, et faut qu'ils soient tousjours en la tutelle d'autruy : c'est le commun et bas peuple, qui vigilans s ter lit, mortua oui vita est, propejam vivo atque videnti'', qui ne se sent, ne se juge. En celle d'en haut sont les grands et très rares esprits, plustost démons que hommes communs , esprits bien nés , forts et vigoureux : de ceux icy ne s'en pourroit bastir en tous les siècles une republique entière. En celle du milieu sont tous les médiocres , qui sont en infinité de degrés : de ceux icy est composé presque tout le monde (de ceste distinc-
' f^oyez ceci plus développé au chapitre xuii.
" Qui tout en veillant dort...., dont la vie ressemble à la mort, qui pareil seulement près de vivre et de voir. (Lucrèce, ui, 1059 et 106 K)