LIVRE 1, CHAP. XV
tion et autres, cy-après plus au long). Mais il nous faut toucher plus particulièrement les conditions et le naturel de cet esprit , autant difficile à cognoistre , comme un visage à peindre au vif, lequel sans cesse se remueroit.
Premièrement c'est un agent perpétuel : l'esprit ne peust estre sans agir -, il se forge plustost des subjects faux et fantastiques , se pippant ' à son escient , et allant contre sa propre créance, que d'estre sans agir. Comme les terres oisives, si elles sont grasses et fertiles , foisonnent en mille sortes d'herbes sauvages et inutiles , et les faut assubjectir à certaines semences ^ et les femmes seules produisent des amas et pièces de chair informes : ainsi l'esprit, si l'on ne l'occupe à certain subject , il se desbande et se jette dedans le vague des imaginations , et n'est folie ny resverie qu'il ne produise : s'il n'a de but estably, il se perd et s'esgare 5 car estre par-tout , c'est n'estre en aucun lieu : l'agitation est vrayement la vie de l'esprit et sa grâce ; mais elle doibt venir d'ailleurs que de soy : s'il va tout seul , il ne faict que traisner et languir, et ne doibt estre violenté-, car ceste trop grande contention d'esprit trop bandé, tendu et pressé, le rompt et le trouble.
Il est aussi universel, qui se mesle partout^ il n'a point de subject ni de ressort limité-, il n'y a chose où il ne puisse jouer son roolle , aussi bien aux subjects vains et de néant , comme aux nobles et de poids , et en ceux que nous pouvons entendre , que ceux que nous n'entendons -, car recognoistre que l'on ne le peust entendre ny pénétrer au dedans, et qu'il faut demeurer au bord et à l'escorce, c'est très beau traict de jugement^ la science, voyre la vérité, peuvent loger chez nous sans jugement , et le jugement sans elles-, voyre recognoistre son ignorance, c'est un beau tesmoignage de jugement.
Tiercement, il est prompt et soudain, courant en un
' Se trompant sciemment.
moment d'un bout du monde à l'autre, sans arrest, sans repos, s'agitant, pénétrant et perçant partout : Nobilis et inquiéta mens homini data est : numquam se tenet , spargitur vaga , quietis impatiens , novitate rerum lœlissima • non mirum, ex illo cœlesti spiritu descendit, cœlestimn autem natura semper in motu est \ Geste si grande soudaineté et vitesse, ceste poincte et agilité est d'une part admirable et des plus grandes merveilles qui soient en l'esprit; mais c'est d'ailleurs chose très dangereuse, une grande disposition et propension à la folie et manie , comme se dira tantost.
Pour ces trois conditions , d'agent perpétuel sans repos , universel , si prompt et soudain , il a esté estimé immortel , et avoir en soy quelque marque et estincelle de divinité.
Or, son action est tousjours quester, fureter, tournoyer sans cesse comme aflTamé de sçavoir, enquérir et rechercher, ainsi appelle Homère les hommes «A(p;?s-7«? \ \\ n'y a point de fin en nos inquisitions : les poursuites de l'esprit humain sont sans terme, sans forme : son aliment est doubte, ambiguité; c'est un mouvement perpétuel, sans arrest et sans but : le monde est une eschole d'inquisition ; l'agitation et la chasse est proprement de nostre gibbier : prendre ou faillir à la prinse , c'est autre chose.
Mais il agist et poursuit ses entreprinses témérairement et desreiglement , sans ordre et sans mesure : c'est un outil vagabond, muable , divers, contournable : c'est un instrument de plomb et de cire 5 il plie , il s'allonge , s'accorde à tout, plus souple, plus facile que l'eau, que l'air. Flexihilis , omni humore ohsequentior , et ut spiritus
' Un esprit noble et inquiet a été donné à l'homme : ne sachant point s'arrêter, il erre sans cesse, impatient du repos, et ne se plaît que dans la nouveauté. Faut-it^?^n étonner? Il émane de l'esprit divin, et la nature des esprits célestes est d'être toujours en mouvement. » (Sénèque» Consol. ad Helviam, vi.)
' Ce mot est l'accusatif pluriel A'à.'K<^)i<rl-^ç, inventeur.