CHAPITRE Xyil
De l'imagination et opinion '.
L'imagination est une très puissante chose , c'est celle qui faict tout le bruict , l'esclat : le remuement du monde
' On trouve dans Montaigne toutes les idées de Charron sur la mémoire et sur les menteurs, bien mieux développées. [Foyez les Essais, 1. i, c. 9.)
' Il faut qu'un menteur ait de la mémoire. — Corneille, dans son Menteur, rend ainsi cette maxime de Publius Syrus :
Il faut bonne mémoire après avoir menti. ' royes Montaigne, 1. i, c. 20, de la Force de l'Imagination.
LI\RE 1, CllAP. XVII. 79
vient d'elle ( comme nous avons dict cy-dessus estre la faculté de l'ame seule , ou bien la plus active et remuante ). Ses effects sont merveilleux et estranges : elle agist non seulement en son corps et son ame propre , mais encore en celle d'autruy : et produict effects contraires. Elle faict rougir, pâlir, trembler, trémousser, tressuer, ce sont les moindres et plus doux : elle oste la puissance et l'usage des parties génitales , voire lorsqu'il en est plus besoing , et que l'on y est plus aspre , non seulement à soy-mesme , mais à autruy ; tesmoins les liaisons dont le monde est plein , qui sont pour la pluspart impressions de l'appréhension et de la crainte : et au contraire sans effort , sans object et en songe , elle assouvist les amoureux désirs , faict changer de sexe ; tesmoin Luciiis Cossitius , que Pline dict avoir veu estre changé de femme en homme le jour de ses nopces, et tant d'autres : marque honteusement , voire ' tue et avorte le fruict dedans le ventre : faict perdre la parole , et la donne à qui ne l'a jamais eue , comme au fils de Cresus : oste le mouvement, sentiment, respiration. \ oylà au corps. Elle faict perdre le sens, la cognoissance , le jugement : faict devenir fol et insensé; tesmoins Gallus Vibius, qui, pour avoir trop bandé son esprit à comprendre l'essence et les mouvemens de la folie , disloca et desnoua son jugement si qu'il ne le peust remettre : faict deviner les choses secrettes et à venir, et cause les enthousiasmes , les prédictions et merveilleuses inventions , et ravit en extase : réellement tue et faict mourir; tesmoin celuy à qui l'on desbanda les yeux pour luy lire sa grâce , et fust trouvé roide mort sur l'eschafaut. Bref c'est d'elle que vient la pluspart des choses que le vulgaire appelle miracles , visions , enchantemens. Ce n'est pas tousjours le diable * ou esprit familier, comme incontinent l'ignorant pense , quand il ne peut trouver le ressort de ce qu'il voyt , ny aussi tousjours l'esprit de Dieu ( à ces
■ Même tue et fait avorter.
* Ployez la /Variante IX, à la fin du volume
mouvemens surnaturels on ne touche point ici) \ mais le plus souvent c'est l'effect de l'imagination , ou de celle de l'agent qui dict et faict telles choses , ou du patient et spectateur qui pense voyr ce qui n'est point : ce qui est requis en tel cas , et qui est excellent , est de sçavoir prudemment discerner quel ressort joue, naturel ou surnaturel, vray ou fauls, discretio spirituum^ , et ne précipiter son jugement comme faict la pluspart mesmes des populaires = qui n'en ont gueres.
En ceste partie et faculté d'ame se tient et loge l'opinion , qui est un vain et léger, crud et imparfaict jugement des choses , tiré et puisé des sens extérieurs , et du bruict commun et vulgaire, s'arrestant et tenant bon en l'imagination , et n'arrivant jamais jusques à l'entendement, pour y estre examiné , cuict et elabouréet en estre faict raison , qui est un vray, entier et solide jugement des choses : dont elle est inconstante , incertaine , volage , trompeuse , un très mauvais et dangereux.guide , et qui faict teste à la raison , de laquelle elle est une ombre et image , mais vaine et faulse : elle est mère de tous maux, confusion, desordres-, d'elle viennent toutes passions et les troubles ^ c'est le guide des fols , des sots , du vulgaire , comme la raison des sages et habiles.
Ce n'est pas la vérité ni le naturel des choses qui nous remue et agite ainsi l'ame , c'est l'opinion , selon un dire ancien. Les hommes sont tourmentés par les opinions qu'ils ont des choses , non par les choses mesmes : opinione sœpius quam re lahoramus • plura sunt quœ nos tenent quam quœ prémuni ^ La vérité et l'estre des choses n'entre ny ne loge chez nous de soy-mesme , de sa propre force et authorité : s'il estoit ainsi , toutes choses seroient reçeues de tous , toutes
' Le discernement des esprits.
^ Des gens du peuple.
^ Nous sommes tourmentés plus souvent par l'opinion que par la chose même; il y a plus de choses qui nous occupent et nous inquiètent, qu'il n'y en a qui nous oppriment réellement. (Sénèque, Episl. xiii.)