‹ De la sagesse; trois livresChapitre 63 sur 456 · CHAPITRE XYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIII

Volonté.

La volonté est une grande pièce de très grande importance , et doibt l'homme estudier surtout à la bien reigler ^ car d'icelle despend presque tout son estât et son bien : elle seule est vrayement nostre et en nostre puissance 5 tout le reste , entendement , mémoire , imagination , nous peust estre osté , altéré , troublé par mille accidens , et non la volonté. Secondement, c'est elle qui entraisne et emporte l'homme tout entier : qui a donné sa volonté n'est plus à soy, et n'a plus rien de propre. Tiercement , c'est celle qui nous rend et nous dénomme bons ou meschans , qui nous donne la trempe et la teincture. Comme de tous les biens qui sont en l'homme , la preud'hommie est le premier et principal , et qui de loing passe la science , l'habileté ; aussi faut-il dire que la volonté où loge la bonté et vertu , est la plus excellente de toutes : et de faict pour entendre et sçavoir les belles , bonnes et honnestes choses , ou meschantes et deshonnestes , l'homme n'est bon ny meschant, honneste ny deshonneste -, mais pour les vouloir et aymer : l'entendement a bien d'autres prééminences 5 car il est à la volonté comme le mary à la femme , le guide et flambeau au voyager -, mais en celles icy il cède à la volonté,

La vraye différence de ces facultés est en ce que par l'entendement les choses entrent en l'ame, et elle les reçoit, comme portent les mots d'apprendre, concevoir, comprendre, vrays offices d'icelui : et y entrent non entières et telles qu'elles sont , mais à la proportion , portée et capacité de l'entendement , dont les grandes et hautes se racourcissent et abaissent aucunement par ceste entrée , comme l'Océan n'entre tout entier en la mer Méditerranée , mais à la proportion de l'embouchure du destroit de Gibraltar. Par la

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volonté au contraire , l'ame sort hors de soy et va se loger et vivre ailleurs en la chose aimée , en laquelle elle se transforme , et en porte le nom , le tiltre et la livrée , estant appelée vertueuse , vitieuse, spirituelle, charnelle 5 dont s'ensuit que la volonté s'anoblit, aymant les choses dignes et hautes, s'avilit s'adonnant aux moindres et indignes, comme la femme selon le party et mary qu'elle prend.

L'expérience nous apprend que trois choses esguisent nostre volonté , la difficulté, la rareté et l'absence ou bien crainte de perdre la chose ; comme les trois contraires la relaschent, l'aisance, l'abondance ou satiété, et l'assiduelle ' présence et jouyssance asseurée : les trois premiers donnent prix aux choses , les autres trois engendrent mespris. Nostre volonté s'esguise par le contraste , se despite contre le desny : au rebours nostre appétit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main , pour courir à ce qu'il n'a pas :

Permissum Gt vile nefas

Quod licet ingratum est , quod non licet acriùs urit '.

\oire cela se voyt en toutes sortes de voluptés : omnium rerum voluptas ipso quo débet fugari periculo cresciiK Tellement que les deux extrémités , la faulte -♦ et l'abondance , le désir et la jouyssance , nous mettent en mesmo peine : cela faict que les choses ne sont pas estimées justement comme il faut , et que nul prophète en son pays.

Comment il faut mener et reigler sa volonté se dira cy après ^.

' L'assidue et continuelle.

• Une chose défendue n'a plus de prix quand elle est permise. (Gal- Lus, Eleg. m, 77.) — Chose permise est sans attrait, la défense aiguil lonne le désir. (Ovid., Am(yr., i, 19, 3.)

' En toutes choses le plaisir croît par le péril même qu'il y a à s'y livrer. (SÉsÈQUE, de Benef., 1. vu, c. 9.)

" La disette (ce qui fait faute).

' L. II, c. 6.

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