‹ De la sagesse; trois livresChapitre 70 sur 456 · LIVRE I , CHAP. XXI · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. XXI

L'%abition a sa semence et sa racine naturelle en nous : il y a un proverbe qui dict que nature se contente de peu , et Viï autre tout contraire, que nature n'est jamais saoule y contente, tousjours désire, veust monter et s'enrichir, et ne va point seulement le pas , mais court à bride abbatue, et se rue à la grandeur et à la gloire. Natura nostra imperii est mida, et ad implendam cupiditatem prcrceps \ Et de force qu'ils courent , souvent se rompent le col , comme tant de grands hommes à la veille et sur le poinct d'entrer et jouyr de la grandeur qui leur avoit tant cousté ; c'est une passion naturelle , très puissante , et enfin qui nous laisse bien tard, dont quelqu'un l'appelle la chemise de l'ame ; car c'est le dernier vice duquel elle se despouille. Etiam sapientibus cupido gloriœ novissima exuitur '\

L'ambition , comme c'est la plus forte et puissante passion qui soit, aussi est-elle la plus noble et hautaine^ sa force et puissance se monstre en ce qu'elle maistrise et surmonte toutes autres choses , et les plus fortes du monde , toutes autres passions et cupidités , mesmes celle de l'amour, qui semble toutesfois contester de la primauté avec ceste-cy. Comme nous voyons en tous les grands, Alexandre, Scipion , Pompée , et tant d'autres qui ont courageusement refusé de toucher les plus belles dames qui estoient en leur puissance , bruslant au reste d'ambition : voire ceste victoire de l'amour servoit à leur ambition , sur-tout en César, car jamais homme ne fut plus adonné aux plaisirs amoureux, et de tout sexe et de toutes sortes, tesmoins tant d'exploits, et à Rome et aux pays estrangers , ny aussi plus soigneux et curieux de sa personne : toutesfois l'ambition l'emportoit tousjours , jamais les plaisirs amoureux ne lui firent perdre une heure du temps qu'il pouvoit employer à

' La nature de l'homme est d'être avide de commander, et rien ne l'arrête pour satisfaire cette passion. (Salluste, Jugurlh., vi.)

' La passion de la gloire est la dernière dont les sages mêmes se dépouillent. (Tacite, Hisl.. 1. iv, r. 6.)

son agrandissement -, l'ambition regentoit en luy souverainement, et le possedoit pleinement. Nous trouvons au rebours qu'en Marc Antoine , et autres , la force de l'amour a faict oublier le soin et la conduicte des affaires. Mais quand toutes deux seroient en esgale balance, l'ambition emporteroit le prix. Ceux qui veulent l'amour plus forte , disent qu'elle tient à l'ame et au corps , et que tout l'homme en est possédé, voire que la santé en despend. Mais au contraire il semble que l'ambition est plus forte , à cause qu'elle est toute spirituelle. Et de ce que l'amour tient aussi au corps , elle en est plus foible , car elle est subjecte à satiété , et puis est capable de remèdes corporels , naturels et estrangers , comme l'expérience le monstre de plusieurs , qui par divers moyens ont adoucy , voire esteint l'ardeur et la force de ceste passion. Mais l'ambition n'est capable de satiété, voire elle s'esguise par la jouissance, et n'y a remède pour l'esteindre, estant toute en l'ame mesme et en la raison.

Elle vainq aussi l'amour , non seulement de sa santé , de son repos (car la gloire et le repos sont choses qui ne peuvent loger ensemble), mais encore de sa propre vie, comme monstra Agrippina , mère de Néron , laquelle désirant et consultant pour faire son fils empereur, et ayant entendu qu'il le seroit , mais qu'il luy cousteroit la vie , respondist le vray mot d'ambition : Occidat , modo imperet l '

Tiercement l'ambition force toutes les loix , et la conscience mesme, disant les docteurs de l'ambition , qu'il faut estre par-tout homme de bien, et perpétuellement obeyr aux loix, sauf aupoinctde régner, qui seul mérite dispense, estant un si friand morceau , qu'il vaut bien que l'on en rompe son jeusne : Si violandiim est jus, regnandi causa violandum est; in cœteris pietatem colas ^

• Qu'il me tue, pourvu qu'il règne! (Tacite, Ann., xiv, 9.)

' S'il faut violer la loi, il faut la violer pour régner; en toute autre

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