‹ De la sagesse; trois livresChapitre 73 sur 456 · CHAPITRE XXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXn

De l'avarice et sa contraire passion.

Aymer et affectionner les richesses , c'est avarice -, nonseulement l'amour et l'affection , mais encore tout soing curieux entour les richesses, sent son avarice, leur dispensation mesme , et la libéralité trop attentivement ordonnée et artificielle ; car elles ne valent pas une attention , ny un soing pénible.

Le désir des biens et le plaisir à les posséder, n'a racine qu'en l'opinion -, le desreiglé désir d'en avoir est une gangrené en nostre ame , qui , avec une venimeuse ardeur, consomme nos naturelles affections pour nous remplir de

virulentes humeurs. Sitost qu'elle s'est logée en nostre cœur, l'honneste et naturelle affection que nous devons à nos parens et amis , et à nous-mesmes, s'enfuit. Tout le reste comparé à nostre profit ne nous semble rien : nous oublions enfin et mesprisons nous-mesmes nostre corps et nostre esprit pour ces biens ^ et comme l'on dict , nous vendons nostre cheval pour avoir du foin.

Avarice est passion vilaine etlasche des sots populaires, qui estiment les richesses comme le souverain bien de l'homme , et craignent la pouvreté comme son plus grand mal , ne se contente jamais des moyens nécessaires qui ne sont refusés à personne -, ils poisent les biens dedans les balances des orphevres , mais nature nous apprend à les mesurer à l'aulne de la nécessité. Mais quelle folie que d'adorer ce que nature mesme a mis soubs nos pieds , et caché soubs terre , comme indigne d'estre veu , mais qu'il faut fouler et mespriser ; ce -que le seul vice de l'homme a arraché des entrailles de la terre , et mis en lumière pour s'entretuer ! In lucem propter quœ pugnafemus excutimus : non erubescimus summa apud nos haberi, quœ fuerunt ima terrarum \ La nature semble en la naissance de l'or avoir aucunement presagi la misère de ceux qui le dévoient aymer : car elle a faict qu'es terres où il croist , il ne vient ny herbes , ny plantes , ny autre chose qui vaille , comme nous annonçant qu'es esprits où le désir de ce metail naistra , il ne demeurera aucune scintille ' d'honneur ny de vertu. Que^* se dégrader jusques-là que de servir et demourer esclave de ce qui nous doibt estre sub-

' Nous ne craignons point de produire au grand jour des objets qui doivent être pour nous des sujets de dissensions et de combats; nous ne Tougissons point de mettre un grand prix , de l'honneur même, à posséder •ce qui étoit caché dans les entrailles de la terre.

^ Étincelle , du latin scintilla.

^ C'eét-à-dire : Quelle folie que de se dégrader, etc. Et plus bas .- Quelle folie que d'aimer, etc. Les mots quelle folie sont sous-entendus, parcequ'iis ont été placés trois phrases plus haut.

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