LIVRE I, CHAP. XXXII
qui est en cette passion couarde, basse et lasche, aflïn d'apprendre à la hayr et fuir de toute sa puissance, comme très indigne des sages , selon la doctrine des Stoïciens ; ce qui n'est pas du tout tant aisé à faire, car elle s'excuse et se couvre de belles couleurs , de nature , pieté , bonté , voire la pluspart du monde tasche à l'honorer et f{^yoriser : ils en habillent la sagesse , la vertu , la conscience.
Or premièrement, tant s'en faut qu'elle soit nalurelle , comme elle veust faire croire , qu'elle est partie formelle et ennemie de la nature , ce qui est aisé à monstrer. Quant aux tristesses cérémonieuses et deuils publics tant affectés et practiqués par les anciens , et encores à présent presque par-tout (ceci ne touche point l'honnesteté et modération des obsèques et funérailles, ni ce qui est de la pieté et religion), quelle plus grande imposture et plus vilaine happelourde ■ pourroit-on trouver par-tout ailleurs ? Combien de feinctes et mines contreHiictes et artificielles , avec coust et despense, et en ceux-là à qui le faict touche et qui jouent le jeu, et aux autres qui s'en approchent et font les officieux? Mais encores pour accroistre la fourbe ' on loue des gens pour venir pleurer et jetter des cris et des plainctes qui sont , au sceu de tous , toutes feinctes et extorquées avec argent; et larmes qui ne sont jetlées que pour estro veues , et tarissent silost qu'elles ne sont plus regardées; où est-ce que nature apprend cela? Mais qu'est-ce que nature abhorre et condamne plus? c'est l'opinion (mère nourrice, comme dictest, de la pluspart des passions) tyrannique , faulse et populaire, qui enseigne qu'il faut pleurer en tel cas. Et si l'on ne peust trouver des larmes et tristes mines chez soy , il en faut acheter à beaux deniers comptans chez autruy ; tellement que pour bien satisfaire à cette opinion , faut entrer en grande despense, de laquelle nature, si nous la voulions croire , nous deschargeroit volontiers. Est-ce
' Chose qui n' attrape et ne trompe que les lourdauds. ' La fiyurberie.
pas volontairement et tout publiquement trahir la raison , forcer et corrompre la nature, prostituer sa virilité, et se mocquer du monde et de soy-mesme , pour s'asservir au vulgaire , qui ne produict qu'erreur , et n'estime rien qui ne soit fardé et desguisé? Les autres tristesses particulières ne sont non plus de la nature , comme il semble à plusieurs -, car si elles procedoient de la nature , elles seroient communes à tous hommes , et les toucheroient à peu près tous également : or nous voyons que les mesmes choses qui attristent les uns resjouissent les autres, qu'une province et une personne rient de ce dont l'autre pleure \ que ceux qui sont près des autres qui se lamentent , les exhortent à se resouldre et quitter leurs larmes. Escoutez la pluspart de ceux qui se tourmentent, quand vous avez parlé à eux, ou qu'eux-mesmes ont prins le loisir de discourir sur leurs passions , ils confessent que c'est folie que de s'attrister ainsi , et loueront ceux qui , en leurs adversités , auront faict teste à la fortune , et opposé un courage masle et généreux à leurs afflictions. Et il est certain que les hommes n'accommodent pas leur deuil à leur douleur, mais à l'opinion de ceux avec lesquels ils vivent ; et si l'on y regarde bien , l'on remarquera que c'est l'opinion qui , pour nous ennuyer, nous représente les choses qui nous tourmentent, ou plustost qu'elles ne doibvent, par anticipation, crainte et appréhension de l'advenir-, ou plus qu'elles ne doibvent. Mais elle est bien contre nature , puisqu'elle enlaidist et efface tout ce que nature a mis en nous de beau et d'aymable , qui se fond à la force de cette passion , comme la beauté d'une perle se dissoult dedans le vinaigre : c'est pitié lors de nous voyr ^ nous nous en allons la teste baissée, les yeux fichés en terre , la bouche sans parole , les membres sans mouvemens , les yeux ne nous servent que pour pleurer \ et diriez que nous ne sommes rien que des statues suantes , et comme N iobé , que les poètes disent avoir esté convertie en pierre par force de pleurer.