LIVRE 1, c:HAP. XXXII
Or elle n'est pas seulement contraire et ennemie de nature, mais elle s'attaque encores à Dieu ; car qu'est-elle autre chose qu'une plaincte téméraire et outrageuse contre le Seigneur de l'univers , et la loy commune du monde , qui porte que toutes choses qui sont soubs le ciel de la lune sont muables et périssables? Si nous sçavons cette loy, pourquoy nous tourmentons-nous! si nous ne la sçavons, de quoy nous plaignons-nous , sinon de nostre ignorance de ne sçavoir ce que nature a escrit par tous les coings du monde? INous sommes icy, non pour donner la loy, mais pour la recevoir, et suyvre ce que nous y trouvons estably ^ et nous tourmentant au contraire , ne sert que nous donner double peine.
Après tout cela elle est très pernicieuse et dommageable à l'homme , et d'autant plus dangereuse , qu'elle nuit soubs couleur de profiter ; soubs un faux semblant de nous secourir, elle nous offense j de nous tirer le fer de la playe , l'enfonce jusques au cueur ; et ses coups sont d'autant plus difticiles à parer, et ses entreprinses à rompre , que c'est un ennemy domestique , rourry et eslevé chez nous, que nous avons mesme engendré pour nostre peine.
Au dehors par sa deformité et contenance nouvelle, toute altérée et contrefaicte, elle deshonore et infâme l'homme : prenez garde quand elle entre chez nous , elle nous remplit de honte tellement que nous n'osons nous monstrer en public , voire mesme en particulier à nos amis : depuis que nous sommes une fois saisis de cette passion , nous ne cherchons que quelque coing pour nous accroupir et musser de la veue des hommes. Qu'est-ce à dire cela , sinon qu'elle se condamne soy-mesme , et recognoist combien elle est indécente? Ne diriez-vous pas que c'est quelque femme surprinse en desbauche, qui se cache et craint d'estre recognue? Après regardez ses vestemens et ses habits de deuil, estranges et efféminés , qui montrent que la tristesse oste tout ce qu'il y a de masle et généreux , et nous donne toutes
les contenances et infirmités des femmes. Aussi les ïhraces habilloient en femmes les hommes qui estoient en deuil : et dict quelqu'un que la tristesse rend les hommes eunuques. Les loix romaines premières plus masles et généreuses desfendoient ces efféminées lamentations , trouvant horrible de se desnaturer de cette façon , et faire chose contraire à la virilité, permettant seulement ces premières larmes qui sortent de la première poincte , d'une fresche et récente douleur , qui peuvent tomber mesme des yeux des philosophes qui gardent avec l'humanité la dignité , qui peuvent tomber des yeux sans que la vertu tombe du cueur.
Or, non seulement elle fane le visage, change et desguise deshonnestement l'homme au dehors^ mais pénétrant jusques à la mouelle des os, tristitia exsiccat ossa ' , Iletrist aussi l'ame , trouble son repos , rend l'homme inepte aux choses bonnes et dignes d'honneur, luy ostant le goust, l'envie , et la disposition à faire chose qui vaille, et pour soy et pour autruy , et non seulement à faire le bien , mais encores à le recevoir. Car mesme les bonnes fortunes qui luy arrivent luy desplaisent , tout s'aigrist en son esprit comme les viandes en l'estomach desbauché ^ bref elle enfielle nostre vie et empoisonne toutes nos actions.
Elle a ses degrés. La grande et extresme, ou bien qui n'est pas du tout telle de soy , mais qui est arrivée subitement par surprinse et chaulde allarme , saisit , transit , rend perclus de mouvement et sentiment comme une pierre, à l'instar de cette misérable mère Niobé :
Diriguit visu in medio , calor ossa reliquil , Labiiur, et longo vix tandem tempore falur'.
Dont le peintre représentant diversement et par degrés le deuil des parens et amis d'Iphigenia en son sacrifice ,
' La tristesse dessèche les os. [Prov., xvii, 22.)
" Elle demeure immobile; son sang se glace; elle tombe, el ce n'est que long-temps après qu'elle parvient à recouvrer la voix. (Virgile. Enéide, m, 308, 309.)