EFFETS PHYSIOLOGIQUES
Il est peu de méthodes thérapeutiques qui aient rempli un rôle plus important que la saignée. Depuis l'origine de la médecine jusqu'à nos jours, la saignée a été d'une pratique journalière dans tous les pays. Ses indications étaient nettes, précises, si bien qu’on a essayé de les soumettre à une formule presque mathématique; et cependant, malgré la tradition séculaire, nous assistons à un spectacle étrange, bien fait pour étonner ceux de nos confrères qui ont fait leurs études médicales au moment où la doctrine broussaisienne imposait sa terrible influence. La saignée qui était pour la plupart des médecins un auxiliaire sine quà non, après avoir été vigoureusement attaquée dans les trois pays qui sont à la tête du grand mouvement scientifique, l’Angleterre, l’Allemagne et la France, a presque complètement disparu de la pratique, et l’on a été jusqu’à la proscrire d’une façon absolue. Qu’y a-t-il de fondé dans ces attaques? La réaction n’a-t-elle pas été excessive? C’est ce que nous allons examiner.
Cette étude a surtout pour but de montrer que les récents progrès de la chimie et de la physiologie, en rectifiant plusieurs erreurs relatives aux effets de la saignée propagées par les anciens, n’ont fait que confirmer, en y apportant leur appui, les tendances actuelles de la thérapeutique vis-à-vis de la saignée, et porter le dernier coup à la pratique antiphlogistique.
Les travaux de Marey sur la circulation, les recherches des mé-
decins anglais qui n’ont fait que vérifier les découvertes de nos compatriotes, les recherches thermométriques entreprises d’une façon méthodique en Allemagne, ont surtout contribué à faire entrer la thérapeutique dans cette voie nouvelle qui, nous l’espérons, sera féconde en résultats.
L’exploration de la chaleur dans les maladies a prouvé d’une façon irréfragable ce que tous les médecins sages, depuis Hippocrate, avaient deviné, grâce à leur observation patiente, à savoir : que la plupart des maladies aiguës ont une marche régulière, fixe, comme l’indique la courbe thermométrique. D’où deux grandes indications principales, qui doivent se présenter à l’esprit de tout médecin au début d’une maladie aiguë :
1“ Ne pas troubler l’évolution de la maladie qu’il doit connaître, qu’il doit prévoir et qu’il peut suivre le thermomètre en main, ce guide qui l’avertira du moindre accident et le tiendra en éveil;
2° Soutenir les forces du malade et, autant que possible, ne pas le mettre dans des conditions autres que celles de sa santé habituelle. N’est-ce pas implicitement exclure la diète, les émissions sanguines, en un mot toute médication spoliative? Comme les organes digestifs participent au trouble digestif, l’absorption est compromise. Il est donc rationnel de laisser le malade avec toute sa force de résistance. Or ne faut-il pas considérer le sang comme le principal élément de son soutien pour le présent et du travail de réparation qui se fera au moment de la convalescence ?
Puis, par une coïncidence heureuse, la méthode de Todd, importée en France par le professeur Béhier, en montrant les bons effets des alcooliques dans les maladies aiguës, vint apporter le puissant témoignage des faits. Todd et l’école anglaise ont prouvé par la pratique ce que les travaux de Claude Bernard avaient fait prévoir; c’est qu’on s’était trompé sur la nature de la fièvre et des phlegmasies. Là où Broussais voyait de l’irritation, la physiologie nous enseigne qu’il y a, au contraire, un défaut de stimulus, succédant parfois, il est vrai, à une excitation réflexe, pour employer une expression consacrée, et que les phlegmasies sont dues à une paralysie des nerfs vaso-moteurs qui président aux circulations locales. Du reste Laennec, en homme de génie, à qui rien n’é-
chappe, l’avait déjà dit : L’alcool est parfois un antiphlogistique puissant (^).
Nous allons passer en revue les effets physiologiques de la saignée en étudiant successivement son influence sur les diverses fonctions; nous exposerons ce que, grâce 'à la physiologie et à la pathologie expérimentale, nous savons actuellement des perles de sang sur le fonctionnement des divers appareils organiques, et nous chercherons à en déduire les principales applications qui découlent de nos connaissances sur l’action de la saignée.
Il est de notre devoir de dire que nous avons fait pour la rédaction de cet article de mombreux emprunts à la thèse de M. Journal élève de la Faculté de Strasbourg, et à des notes que nous avons recueillies au cours de M. Sée, professeur de thérapeutique.
Bistoriqve. L’histoire de la saignée montre qu’elle a passé par des péripéties nombreuses, et pour abréger l’on peut dire qu’elle comprend trois périodes :
1“ Période de vicissitude;
2° Période de grandeur;
3“ Période de décadence : c’est la période actuelle.
Le jour où un observateur a vu un malade soulagé par un épistaxis, un hémorrhoïdaire soulagé par un flux hémorrhoïdal, la saignée thérapeutique était découverte, aussi remonte-t-elle aux premiers âges de la médecine.
Le premier exemple connu d’un médecin qui ait pratiqué la saignée, est fourni par Podalire, un des fils d’Esculape , qui vivait du temps de la prise de Troie (H84 ans avant J. -G.).
Hippocrate en parle comme d’une médication déjà ancienne, et se montre un de ses ardents défenseurs. Dans certains cas, il conseille d’ouvrir deux veines à la fois, et il n’hésitait pas à piquer à la veine jugulaire. Il recommande la saignée dans une foule de maladies, mais principalement dans les maladies spéciales à son pays. Dans la plupart des cas, il recommandait de faire la saignée
(1) Laennec, t. II, p. 88, Ir® édit.
(2) Quelques considérations sur les principaux effets physiologiques de la saignée dite générale, par E. Journal (Th. de Strasbourg, 1867).
le plus près possible des parties malades, croyant que c’était le moyen le plus certain et le plus facile de détourner l’irritation.
La tradition hippocratique a été précieusement conservée et suivie par l’école dogmatique ; mais arriveÉrasistrate, qui fait table rase de la saignée et borne sa médication à la diète et aux purgatifs. Érasistrate en cela n’était que l’écho fidèle deChrysippe, de Gnide, qui, imbu des doctrines pythagoriciennes, chercha à inculquer aux médecins de son temps l’horreur de la saignée. Sans doute, il rejetait cette dernière, parce qu’à l’instar des pythagoriciens il plaçait le siège de l’âme dans le sang. Il était tellement prévenu contre cette opération, qu’il appliqua un bandage à un malade atteint d’un crachement de sang, croyant se dispenser ainsi de pratiquer la saignée.
C’est la même méthode qu’Asclépiade transporta à Rome en lui faisant subir toutefois une modification. Au lieu des purgatifs, il avait recours aux vomitifs.
Galien releva la saignée, et depuis cette doctrine a traversé tous les siècles sans encombre jusqu’au dix-huitième. Fernel, Raillou n’eurent pas d’autre règle de conduite, et ce fut en vain que l’école vitaliste, représentée par Stoll, essaya de réagir contre cette tendance.
Citons aussi, parmi les adversaires de la saignée, un médecin qui, malgré ses théories bizarres, n’en fut pas moins un praticien des plus habiles : c’est van Helmont. « Van Helmont, dit Sprengel (*) fut le plus grand hématophobe qui ait jamais existé. Il rendit à la médecine pratique l’inappréciable service de démontrer jusqu’à l’évidence les suites fâcheuses qu’entraîne l’ahus de la phlébotomie, et surtout de faire bien sentir l’inconvénient qu’a cette opération d’occasionner une faiblesse extrême et d’empêcher souvent les crises de se manifester. »
Devançant de près de trois siècles Todd et son école, van Helmont assurait avoir opéré un grand nombre de cures heureuses à l’aide du vin (^).
Quelque temps après van Helmont, parut en Italie l’ouvrage de
{') Histoire de la médecine, par Springel, t. V, p, 18.
0 Lire sur van Helmont les études remarquables de Rommelaere et de Mandon (de Limoges), mémoires tous les deux couronnés par l’Académie de Belgique.
Lucas-Antoine Portius, qui déclara la saignée inutile et dangereuse. Il n’a jamais été élevé contre cette opération des déclamations aussi fortes que celles qui se trouvent dans son livre, auquel il a donné la forme d’un entretien entre Galien et Erasistrate, Willis et van Helmont.
Enfin, n’oublions pas le nom de Guillaume Baillou, doyen de la Faculté de médecine, le fondateur delà science épidémiologique, qui, bien que partisan de la saignée, ale courage d’avouerquebien des fois, dans l’inflammation asthénique, la phlébotomie lui a paru nuisible.
Nous arrivons à la deuxième période où la saignée règne autocratiquement. En France comme eu Angleterre règne un système’ complet et unique de toutes les maladies par saignée.
En Angleterre, dès 1670, Willis, grand observateur, mais praticien médiocre, avait mis la saignée en honneur ; mais ce fut Sydenham, le grand praticien, l’Hippocrale anglais, comme on l’a appelé, qui érigea en principe qu’il fallait, au début de toutes les maladies, employer la saignée pour évacuer les humeurs peccantes et les esprits animaux ; il faisait saigner même dans les fièvres éruptives, et Charles II a pu dire de lui avec raison, qu’il lui avait enlevé plus d’hommes que toutes les guerres des partisans.
En France, nous voyons un médecin italien, Prota, enlever en quelques jours cinq à dix livres de sang à ses malades, puis les médecins de l’époque suivre cet exemple, et saigner sans cesse : au début de la maladie pour la faire avorter, dans la période d’état pour appeler sa guérison, et à la fin pour accélérer la convalescence. Parmi eux, nous citerons Botal, Riolan, un des adversaires d’Harvey, saignant ses malades à outrance. Gui Patin, qui publia des volumes en faveur de la saignée ; il faisait mieux, il prêchait d’exemple et se faisait ouvrir la veine de cinq à dix fois par an, enfin, Chirac, qui saignait toujours et partout : saignée de précaution quand vous étiez bien portant, pour prévenir la maladie; saignée pour la détruire, une fois que vous étiez atteint. L’engouement pour la saignée était tel, que les malades allaient eux mêmes la réclamer, et nous voyons Vdltaire se faire traiter par Silva, un des élèves de Chirac.
Notre siècle a vu Broussais, grand systématique et grand démolisseur, professer que toute maladie résidait dans l’inflammation et l’irritation, et qu’il fallait la traiter par la saignée et les sangsues.
Actuellement, il n’y a qu’un seul homme, un maître qui soit resté le fidèle défenseur de la saignée, c’est le professeur Bouillaud ; mais il a rendu le service immense de préciser les indications de la saignée, et loin de la prescrire d’une façon absolue dans toutes les maladies, il a pris soin d’indiquer les espèces morbides auxquelles ce traitement convenait le mieux.
Dans la troisième période, il s’élève contre la saignée une réaction telle, qu’elle est pour ainsi dire méprisée et réduite à néant. Déjà, au siècle dernier, Stoil avait essayé de la combattre, mais le plus rude coup lui fut porté par les travaux des hématologistes, à la tête desquels il faut placer Andral et Gavarret.
La saignée était vaincue du jour où les analyses du sang montrèrent que les saignées répétées enlevaient à ce liquide ses globules et tous ses matériaux les plus utiles.
Les solidistes (Chomel et ses élèves), les numéristes (Louis et son école) lui portèrent les derniers coups, et l’on vit se former une nouvelle école, les expectants qui, en France et en Allemagne, enseignèrent et pratiquèrent cette maxime, qu’il valait mieux ne rien faire que de tirer du sang aux malades.
La saignée est donc perdue, honnie, conspuée, on l’accable de tous côtés, on lui reproche ses méfaits, on les exagère même; mais la réaction a été très-forte. La saignée ne doit pas être rayée du cadre thérapeutique comme l’auraient voulu quelques médecins, elle a une certaine valeur, mais dans des conditions assez restreintes, et ce sont ces indications que nous chercherons à bien préciser.
Chose curieuse, après seize cents ans, nous voilà revenus à l’opinion de Galien, qui, à propos de la saignée, insiste sur la différence des individus, leurs tempéraments divers et sur la résistance inégale des races ; il dit expressément qu’il a remarqué qu’il ne faut pas saigner les Gaulois.
Effets physiologiques. — La saignée produit deux grands effets physiologiques :
1“ Elle est avant tout un moyen mécanique de déplétion, qu’elle produit en diminuant la masse du sang ; on conçoit quelle est l’action puissante de cette déplétion, si l’on considère qu’elle porte sur le liquide le plus précieux de notre économie, sur celui qui est la source de tous les autres et le principe de l’excitation de
tous les solides ; aussi peut-on dire, avec Hufeland, que l’effet fondamental de la saignée est l’affaiblissement de la vie.
2“ Elle est un moyen de dénutrition. Elle agit sur le sang, principalement sur les globules, dont elle diminue la quantité, diminue de la sorte les oxydations, par suite, la température, et est ainsi un antiphlogistique par excellence.
Quand on fait une saignée à une personne quelconque, saine ou malade, il se produit tout d’abord un trouble de la circulation qui porte en même temps sur le système de la circulation générale et capillaire. Les anciens avaient fait cette remarque, et ils croyaient avoir ainsi trouvé le moyen de faire sortir le sang des organes où il était accumulé ; pour eux, qu’on se le rappelle, la saignée avait une triple action déplétive, révulsive et dérivative.
Examinons successivement les divers phénomènes qui se passent dans le système de la circulation.
Influence de la soignée sur la circulation. — Lorsque la lancette ouvre la veine, le sang jaillit, parce qu’il n’y a plus de pression en ce point du système nerveux; les veines voisines se vident d’abord, puis celles de tout le corps; mais ce serait une erreur de croire que les organes voisins se décongestionnent plus facilement, que la saignée du bras soulage le poumon, par exemple : c’est un moyen de déplétion qui agit sur tout le système vasculaire, voilà tout. Les anciens croyaient à cet effet dérivatif de la saignée, et de là des divergences sur les divers lieux d’élection de la phlébotomie, des discussions interminables pour décider si dans la pneumonie il faut saigner le bras du côté malade ou du côté opposé.
Il faut donc bien savoir que l’action déplétive des saignées se répartit, sur la totalité des organes qui ont des vaisseaux sanguins, d’une manière proportionnelle à la quantité de sang qu’ils contenaient chacun avant l’opération.
En même temps, il se produit une diminution soudaine de la masse sanguine au moment où la saignée est faite. L’autopsie de ceux qui ont succombé à des pertes de sang offre, comme résultat de cette déplétion vasculaire directe, l’état exsangue du cadavre, la décoloration de tous les tissus, la vacuité du cœur et des gros vaisseaux. Mais cet effet n’est que passager. La réparation est si prompte, qu’il est difficile d’obtenir une diminution duralile dans
toute la masse, dans la quantité du sang, mais nous verrons tout à l’heure qu’il n’en est pas de même de sa qualité, et qu’à la suite de la saignée, le sang est modifié dans sa composition chimique et perd ainsi ses propriétés vitales.
On ne peut donc compter sur la saignée si l’on veut obtenir une déplétion efficace par sa durée. Ce point spécial a, du reste, été déjà traité par notre cher maître le docteur Jaccoud dans ce recueil, mais nous croyons utile de rappeler le passage où il parle de la saignée comme moyen de combattre la dyspnée dans la pneumonie : « La saignée, dit-il, soulage merveilleusement le symptôme le plus pénible de la pneumonie, la dyspnée; et si l’on répète le remède à mesure que le mal se reproduit, on peut ainsi donner au patient le bénéfice d’un soulagement durable, grâce auquel il traverse plus paisiblement les phases naturelles de sa maladie. Mais le premier devoir du médecin n’est pas de soulager, c’est de guérir, ou, pour dire plus vrai, d’aider le malade à guérir. Si la saignée était un moyen parfaitement inoffensif, cette réflexion n’aurait plus de raison d’être, mais il n’en est pas ainsi. Ce soulagement que vous procurez au malade n’est point un don gratuit, c’est lui qui en fait les frais et le paye du sang que vous lui enlevez. Reste donc à savoir s’il est en état de supporter cette dépense (^). »
Immédiatement après, et même pendant la saignée, il se produit presque constamment un fait des plus importants, c’est l’accélération de la circulation, en vertu de ce principe que, la tension vasculaire diminuant, la circulation s’accélère, car le cœur trouvant moins de résistance lance le sang avec plus de vitesse ; en même temps la circulation capillaire s’accélère, comme on peut s’en convaincre facilement en examinant au microscope la membrane interdigitale d’une grenouille à laquelle on pratique une saignée. Ce phénomène d’accélération de la circulation capillaire est un des effets les plus favorables que l’on puisse obtenir, car on peut avoi” ainsi, si l’on arrive à temps, la jésobstruction des capillaires par stase, ce qui constitue la première période de l’inflammation : et nous verrons tout à l’heure sur cette base reposer la plus importante des indications de la saignée générale et des saignées locales, c’est- (*)
(*) Des indications de la saignée dans le traitement de la pneumonie. Leçons cliniques de la Charité, par Jaccoud. Voir Bull, de Thërap., l. LXXII, p. 438.
à-dire leur emploi dans les hyperémies simples non phlegmasiques du professeur Monneret et dans la période hyperémique des phlegmasies, car, une fois la période exsudative commencée, la saignée est impuissante et, par suite, inutile.
Faisons aussi une réserve qui s’applique surtout à la saignée générale, beaucoup plus spoliatrice que la saignée locale, presque toujours moins abondante. Il n’est pas si facile qu’on pourrait le croire d’agir sur les hyperémies locales môme superficielles, comme sont les phlegmons par cause directe : c’est que la circulation capillaire est plus complexe qu’elle ne le paraît au premier abord, et nos organes qui sont le plus souvent le siège de ces fluxions sanguines ont au moins deux circulations indépendantes pour assurer la régularité de leurs fonctions : le foie, par exemple, a une circulation capillaire destinée au fonctionnement (capillaires delà veine porte), et à côté se trouvent les radicules terminaux de l’artère hépatique destinée à la nutrition de l’organe. Sait-on comment agit une émission sanguine pratiquée contre une lésion du tissu hépatique? laquelle des deux circulations est modifiée? Le sont-elles toutes les deux ? On l’ignore. — Le poumon a la circulation de l’artère pulmonaire destinée à l’hématose et celle des artères bronchiques à la nutrition. — Dans le rein, il y a des artérioles qui ne fournissent exclusivement qu’aux glomérules de Malpighi, et, dans les cas de congestion rénale alcoolique ou due à des diurétiques, ces capillaires sont seuls atteints. Enfin, même dans les membres, il existe une circulation capillaire indépendante, comme l’ont montré les rechercbes deM. Sucquet. Le dégorgement delà circulation capillaire par les émissions sanguines n’est donc pas nettement établi ; il doit cependant être tenté, mais il n’y a qu'un effet bien réellement établi, c’est l’effet déplétif.
Nous demandons au lecteur la permission de nous arrêter un peu sur cette accélération de la circulation, car la question a été fort controversée. De tout temps on a professé l’opinion que le ralentissement du pouls suivait immédiatement l’émission sanguine, et elle se trouve nettement formulée dans le Dictionnaire en 2Q volumes — d’où la conclusion que la saignée était antifébrile. — Mais évidemment il y a eu erreur, car il n’y a ralentissement du pouls que dans les deux conditions suivantes : 1“ quand une saignée est pratiquée dans les cas d’asphyxie imminente, alors que le malade est haletant,
que le pouls est précipité, petit. Le premier effet de l’émission de sang est de faire disparaître l’angoisse et de régulariser la fonction de l’hématose et, par suite, de diminuer la fréquence du pouls; mais si les causes de ras|)hyxie persistent, la saignée est impuissante ; 2" à la suite de certaines hémorrhagies, on voit le pouls perdre de sa fréquence, cela arrive dans les cas où il survient un état nauséeux et une tendance à la syncope : il se produit alors, comme l’a démontré J. Hunter, une contraction des petits vaisseaux qui retient le sang dans le système artériel et y relève la pression.
Tous les physiologistes depuis Haies ont pu observer ce fait qu’une hémorrhagie abondante faite sur un cheval abaisse la pression du sang au quart environ de son degré normal. Dans ces conditions, le pouls de l’animal, qui battait quarante fois par minute avant l’hémorrhagie, s’élève immédiatement après à cent pulsations. Les cliniciens l’ont maintes fois observé sur l’homme comme résultat d’hémorrhagies considérables ou de saignées trop copieuses. Les accoucheurs n’en sont que trop souvent témoins dans les hémorrhagies puerpérales, et, comme le dit Marey (^), c’est un des faits les plus incontestablement acquis à la science que l’augmentation de fréquence du pouls par l’hémorrhagie.
Une simple soustraction de sang suffit chez l’homme pour accélérer le pouls. Pour en donner une preuve manifeste, nous reproduisons deux tracés sphygmographiques, empruntés à l’ouvrage de Marey, recueillis, l’un avant, l’autre après la saignée, chez un homme à qui l’on avait retiré seulement 400 grammes de sang.
Tracé du pouls pris avant la saifttiéi-.
(') Physiologie médicale de la circulation du sang, par Marey, p. 211.
Influence sur la pression vasculaire et le pouls. — La pression vasculaire diminue sous l’influence de la saignée, parce que la quantité du sang a diminué soudainement dans l’appareil circulatoire, et la motilité du cœur est troublée parce que cet organe reçoit moins de sang, son excitant naturel. Il faut aussi tenir compte de la diminution des globules du sang, qui par ce fait même devient plus excitant pour les nerfs en général et le nerf dépresseur en particulier. On sait en effet que l’excitation de ce nerf diminue la tension vasculaire par action réflexe (‘).
Par suite, les artères, recevant moins de sang, sont moins distendues, se contractent avec moins d’énergie et, par conséquent, sont affectées dans leur ressort élastique. Alors le pouls paraît plus large, plus ample, plus grand — l’explication est très-simple. La tension vasculaire diminuant, l’artère se laisse plus facilement distendre, et voilà ainsi expliqué ce fait qui a souvent trompé nos devanciers, qui avaient grand soin de faire ressortir que la saignée relève le pouls. Les anciens médecins, bons observateurs au lit du malade, avaient parfaitement remarqué que chez un grand nombre de malades atteints de pneumonie et qui présentaient un pouls petit, serré, peu développé, la saignée avait pour effet immédiat de le rendre plus grand, plus mou, plus souple. — Et en agissant ainsi ils croyaient avoir remédié à l’oppression des forces. — Là était l’erreur. Ce qu’ils ne savaient pas et ce que nous savons maintenant, grâce aux travaux du jeune et déjà célèbre physiologiste que nous citions tout à l’heure, c’est que les signes fournis par le pouls, tels que nous les donne le palper classique, sont tout à fait insuffisants et sujets à induire en erreur. Les anciens ont parfaitement vu que la petitesse du pouls n’est pas toujours une contreindication de la saignée, paice qu’elle n’est pas toujours un signe de faiblesse. Mais, d’un autre côté, il est des cas plus nombreux encore où la petitesse du pouls, se liant à une débilité réelle, devient
(') Les récents travaux de Betzol,de Cyon. ont démontré que, si le sang a perdu ses globules, les nerfs dépresseiirs se trouvent surexcités, d’oii il résulte une dépression vasculaire Les nerfs dépresseurs sont les nerfs que le cœur reçoit des ganglions cervicaux inférieurs et dorsaux supérieurs du grand sympathique. Ces nerfs exercent sur le cœur une action accélératrice. Ils sont donc antagonistes des pneurao-gastriques.
une contre-indication positive de la saignée. — Le même phénomène symptomatique fourni par le pouls peut donc fournir deux conditions opposées, et c’est ailleurs qu’il faut chercher les indications de la saignée.
C’est au spliygmographe de Marey que nous devons l’explication de ce fait : la saignée relève le pouls. — Que fait la saignée? elle soustrait du sang : alors la tension vasculaire diminue et le pouls présente non-seulement un dicrotisme plus considérable, mais encore une amplitude plus grande et appréciable au doigt. La saignée qui diminue la tension vasculaire fait cesser cet état et soulage le malade ; mais dans ce cas elle agit comme palliatif temporaire et n’abrége nullement lâ durée de la maladie. Son indication n’en est pas moins précieuse.
Influence sur le cœur. — En même temps que les artères, le cœur subit l’influence de la saignée (^), et si l’on saigne un individu assis ou debout, on voit assez souvent la syncope. Pour quelle raison? La voici : quand un homme est dans la position verticale, le sang artériel, en vertu des lois de la pesanteur, circule avec plus de facilité dans les membres inférieurs, et la tête, où le courant sanguin aune direction opposée, en reçoit moins ; le centre du nerf vague, privé de son aliment en quantité suffisante, est excité et il y a ari’êt du cœur par cause indirecte. Couchez le malade syncopé dans la position horizontale, le sang affluera au cerveau et la syncope disparaîtra.
La saignée affaiblit en outre les contractions cardiaques, les rend irrégulières et favorise 1e développement des palpitations dites anémiques. Ces battements précipités du cœur sont quelquefois le résultat d’une seule hémorrhagie si elle est abondante, mais plus habituellement on les rencontre dans l’anémie chronique.
Influence sur la respiration. — Sous l’influence de la saignée, la respiration change de type et le malade paraît soulagé, ce qui explique la grande vogue de ce mode de traitement dans les ma-
(') Il est bien compris que nous n’étudions en ce moment que les effets physiologiques de la saignée, car dans certaines affections du cœur se traduisant par l’asyslolie, une émission sanguine faite à propos régularise les mouvements du cœur.
ladies de l’appareil respiratoire. Mais le malade ne respire pas plus facilement; il respire autrement, et le soulagement n’est qu’apparent. C’est qu’en effet, la saignée, en agissant sur la masse du sang, diminue brusquement la quantité de ce liquide que recevait le nœud vital, d’où excitation de l’origine respiratoire du pneumogastrique et, par suite, ralentissement de la respiration, qui devient plus lente et plus profonde.
Influence sur le système nerveux. — Quant aux troubles cérébraux qu’éprouvent quelques personnes pendant la saignée : vertiges, éblouissements, tintements d’oreille, hallucinations, ils sont dus à l’anémie cérébrale, comme le montrent d’une façon trèsnette les expériences faites sur les animaux.
Or tous ces phénomènes que nous venons de passer en revue, il faut bien le noter, ne sont que passagers, essentiellement transitoires, car bientôt l’équilibre un moment ébranlé se rétablit dans le système vasculaire. C’est ce qu’avaient remarqué tous les bons observateurs qui préconisaient la saignée ; ils avaient bien vu que l’amélioration qui suit l’émission sanguine n’était que d’une courte durée; aussi recommandaient-ils d’y revenir souvent jusqu’à deux ou trois fois par jour.
Quant aux effets nerveux produits par les saignées répétées, ils varient extrêmement, comme la susceptibilité nerveuse elle-même. Cependant on peut dire que l’excitabilité du système nerveux augmente en raison des pertes éprouvées, et que les émissions sanguines ne sont pas un moyen de calmer la surexcitation de ce système. Voici, d’après MM. Trousseau et Pidoux, l’ordre dans letjuel les effets se manifestent d’habitude; Si la déperdition est abondante, elle donne naissance à un éréthisme général ; alors apparaissent des névroses de tout genre, spasmes, mouvements et sensations sans but, sans destination. Si la soustraction est plus grande, on voit d’abord des lésions des fonctions de relation (cerveau, sens, appareil locomoteur) puis la syncope. Quand la spoliation est lente, l’action se porte’ d’abord sur l’estomac et sur le cœur (gastrite de Broussais et palpitations).
La saignée ayant tant de puissance sur le système nerveux, rationnellement on devra le plus possible l’exclure du traitement des névroses qui sont d’ordinaire produites ou entretenues par
un fond anémique, et aussi des affections ataxiques {délire aigu, pyrexies, alcoolisme). Le sang, a-t-on dit, est l’antispasmodique par excellence. L’agiobulie qui succède à sa soustraction, loin de calmer ces affections, les exalterait, car elle détermine, même à l’état normal, l’excitation des fonctions nerveusesj traduite par des manifestations énergiques, mais irrégulières. « La simple diminution de l’afflux sanguin normal dans la moelle, dit Vulpian, semble être plutôt une cause d’exaltation de son excitabilité qu’une cause de dépression. La tendance aux convulsions qu’on observe chez les anémiques pourrait nous servir ici de preuve, mais nous préférons interroger l’expérimentation. Trèssouvent, lorsqu’on a soustrait une très-grande quantité de sang à un animal, il y a une période convulsive qui se manifeste lorsque la perte de sang est sur le point d’amener la syncope, n
Influence sur les qualités du sang, — La saignée apporte à la constitution chimique de ce liquide des modifications nombreuses qui portent sur tous ses éléments et changent ses propriétés physiques. Tout d’abord, le nombre des globules rouges diminue. Or on sait l’importance de ces éléments; c’est à eux que sont attachées les principales propriétés du sang qui doit nourrirtout l’organisme ; ils sont chargés spécialement de la fonction respiratoire, et ce sont eux qui portent l’oxygène dans toute l’économie et la débarrassent de l’acide carbonique.
La perte des globules est lente à se réparer ; aussi voit-on souvent tous les symptômes de l’anémie globulaire, si fréquente chez les convalescents, surtout quand ils ont été traités par les émissions sanguines.
Quant aux globules blancs, leurs fonctions ne sont pas encore bien connues, mais il est probable, comme on l’a dit, que les pertes de sang augmentent le nombre de leucocytes, car la leucémie offre le type de ces maladies cachectiques, que l’on peut reproduire artificiellement sur les animaux par des saignées répétées.
La fibrine du sang épi’ouve aussi des modifications sur lesquelles tous les physiologistes ne sont pas encore d’accord. Tout ce que l’on sait de positif, c’est que la quantité de fibrine augmente par les saignées. Est-ce une augmentation absolue, comme cela existe dans les phlegmasies? Est-ce une augmentation relative par dimi-
nutiondes autres éléments constitutifs du sang? Les deux cas peuvent se présenter, à notre avis. De plus, les émissions sanguines auraient une action sur la qualité de la fibrine; du moins, les expériences de Magendie le prouvent. La fibrine de la première saignée paraît bonne; elle se coagule vite, et, une fois coagulée, on ne peut plus la dissoudre; mais il n’en est plus de même de la fibrine des saignées suivantes : la fibrine se coagule lentement, et en la chauffant elle se dissout comme du blanc d’œuf.
L’eau se renouvelle très-rapidement après une saignée, tandis que la reproduction des autres éléments du sang n’est pas aussi prompte. Il se produit donc une hydrémie compensatrice qui comble le vide intra-vasculaire. Cette proportion relative plus considérable de la partie aqueuse fait prédominer la sérosité et amène la dilution du plasma. Aussi Beau regardait-il la pléthore ou cachexie séreuse comme le caractère chimique de l’anémie. Cet excès d’eau est momentané; il dure jusqu’à ce que les autres éléments se soient reconstitués ; mais il peut devenir permanent si les saignées sont poussées trop loin ou trop souvent répétées, etc.
De cette dilution subie par le sang, il résulte que ce liquide est décoloré, plus ténu, moins visqueux, moins plastique, plus coulant.
Suivant Magendie, cette diminution de viscosité placerait ce liquide dans des conditions plus favorables pour qu’il puisse circuler librement. Sa densité, et surtout celle du sérum, est diminuée.
On a donc cru que la saignée a sur le sang une action fluidifiante, antiplastique ; aussi les iatro-mécaniciens l’eraployaient-ils comme agent désobstruant dans le but de dissoudre ce liquidé et d'empêcher sa stase. Cet effet tend, en même temps que l’abaissement du chiffre des hématies, à produire la pâleur anémique et la flaccidité des tissus.
Mais l’hydrémie par elle-même semble avoir une action directe sur les globules rouges, auxquels elles ferait subir des altérations physiques. Ainsi, on a prétendu qu’elle détruit ces organes ; l’eau les imbibe, les distend, les rend sphériques ; l’hématosine serait entraînée au dehors par exosmose ou par rupture de leur enveloppe. Celte action concourrait encore, avec la soustraction directe de ces cellules, à en diminuer le nombre.
Influence sur la couenne du sang. — Nous ne voulons pas insister sur la fameuse couenne de la saignée qui a été si longtemps la principale indication dans les phlegmasies, mais nos lecteurs nous sauront gré de leur résumer l’état de la science sur cette question, qui est jugée définitivement.
La couenne existe dans deux séries de conditions pathologiques entièrement opposées, les phlegmasies et les états anémiques ; la couenne n’est donc pas le signe pathognomonique de l’inflammation ou de la fièvre : tout ce qu’on peut affirmer, c’est que la phlegmasie est une cause prédisposante, mais non la cause de la couenne (’).
Le sang des anémies, bien qu’il présente une constitution tout opposée au sang inflammatoire, se couvre, comme celui-ci, d’une couenne surmontant un caillot ordinairement très-dense ; ce fait, déjà signalé par Borsieri, prouve que toute couenne n’est pas le signe d’une inflammation.
Dès la deuxième saignée, même d’un individu sain, le sang tend manifestement à se couvrir d’une couche couenneuse, et cette couenne, qui augmente dans les saignées suivantes, n'a été que trop longtemps, et malheureusement encore aujourd’hui, considérée comme le signe d’une diathèse inflammatoire 5 c’est cet aspect du sang qui encourage certains praticiens à persister fatalement dans leur méthode de traitement et semble justifier de nouvelles émissions sanguines, tandis que le sang ne fait alors que traduire de plus en plus la dépréciation des globules ou l’imperfection des matières plastiques.
Dans toutes les anémies, quelle que soit leur origine, la formation de la couenne, selon Andral et Gavarret, est due à un excès de fibrine par rapport aux globules qui sont diminués; mais la cause véritable du phénomène est la gravitation trop prompte des globules; quand leur nombre est diminué, leur hématine augmente, et leur poids spécifique les entraîne rapidement de manière que la fibrine ait le temps de se condenser isolément à la surface du caillot.
Quand il y a à la fois diminution des globules et augmentation absolue de la fibrine, la couenne est constante; c’est ce qu’on voit dans le sang des femmes pendant les cinq derniers mois de la gros- (*)
(*) Sée, Du sang el des anémies. Paris, 1867.
sesse ; il est alors aussi chargé de fibrine que dans les plilegmasies, aussi pauvre en globules que dans les anémies, autant pourvu de globules blancs que dans les leucocytoses, triple condition à la formation des couennes.
Enfin, qu’on le sache bien, la couenne peut avoir deux significations opposées; parfois elle n’a même pas la valeur d’un signe, puisqu’elle n’est que l’indice probable d’une débilitation ; enfin, elle peut même se produire physiologiquement, c’est ce qui a lieu chaque fois que la coagulation se ralentit, la plasmine et les globules conservant leurs proportions normales.
Influence sur la calorification. — Les pertes de sang, soit artificielles, soit spontanées, diminuent la chaleur animale , c’est un fait acquis à la science ; mais quelle est la valeur de cet abaissement de température ? Le professeur Hiriz (de Strasbourg) a parfaitement résumé la question dans l’article Chaleur du Nouveau Dictionnaire DE MÉDECINE de la manière suivante ; «A la suite d’une saignée, le thermomètre baisse de 1 degré à 1 degré et demi, mais cette diminution est loin d’être constante, et moins encore durable; trois fois sur sept il n’y eut pas de changement (Bærensprung) ; deux fois il y eut une augmentation de cinq dixièmes avec syncope. Les tableaux de Thomas montrent dans la pneumonie, après la saignée,, une diminution de deux dixièmes de degré un quart d’heure après ; cette diminution dure un autre quart d’heure, puis la chaleur remonte au degré primitif. Les observations de Spielmann, les nôtres et celles qu’on trouve dans les auteurs, fournissent des résultats très-variables; le plus souvent il y a diminution temporaire de la chaleur; quelquefois l’abaissement de température est nul. Les expériences de Bærensprung sur les animaux, peu concluantes en général, parce qu’elles portent sur des états non fébriles, offrent cependant pour résultat une diminution notabfe de la température qui atteint son maximum six à huit heures après la saignée, pour se relever ensuite et dépasser quelquefois la normale, »
Cette diminution du calorique à la suite de la saignée peut être rapportée à trois causes : 1° on a enlevé directement de la chaleur à l’organisme en tirant du sang qui en était le véhicule ; '2“ on a soustrait des matériaux combustibles ;3” enfin, on a diminué l’agent comburant.
En résumé, l’action tempérante, antipyrétique des évacuations sanguines est inconstante et peu durable, et l’on peut facilement et efficacement combattre la chaleur morbide par des moyens plus sûrs, par exemple par les boissons acidulés, les bains tièdes et la digitale.