EUE DES SAINTS-PÈRES
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Gravé par TL char d.
PLAN DE LA SALLE DES PROVINCES ZOOLOCIQUES ET BOTANIQUES, AUX DIVERSES PERIODES GEOLOGIQUES
? France , par Jules JJfarcou*
INTRODUCTION
Lorsqu’ après avoir passé un grand nombre d’années
en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, aux États-
Unis, et s’y être mêlé à la vie scientifique, on revient %
en France, on éprouve un sentiment de découragement profond. Vous avez assisté à ce mQuvement grandiose qui pousse les peuples vers la science, vous avez vu s’élever comme par enchantement des établissements publics admirables, sur des plans aussi vastes que l’exigent les progrès incessants de la science , vous avez participé aux réunions , vous avez pris part aux discussions, vous faites partie des académies, vous avez même professé, ou dirigé de grandes explorations, sans qu’on vous demandât votre nationalité, et vous revenez dans votre pays pour y retrouver tout stationnaire. Chaque chose y est dans le même état que lorsque vous êtes parti il y a vingt ans, que dis-je, vous êtes frappé
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de l’état de décadence, d’oubli, de négligence de la plupart des diverses branches de la science ; et si, vivement impressionné, vous cherchez à réagir contre l’indifférence générale, vous venez vous heurter contre des impossibilités de toute sorte, qui protègent et recouvrent les abus les plus monstrueux, les privilèges les plus tyranniques, et vous vous apercevez vite que le seul remède, s’il en est encore temps — et il est toujours temps de bien faire — c’est de vous adresser à la nation ellemême.
Dans toutes les crises, et la science en France en traverse une des plus graves en ce moment, le remède le seul vraiment efficace et presque l’unique, réside dans l’opinion publique, dernier juge de tout ce qui se fait dans les sociétés humaines. En France, l’opinion publique ne s’est pas encore exercée dans toute sa plénitude, ni même sur tous les sujets. Jusqu’à présent la politique a presque seule éprouvé son influence, et encore pour s’y faire jour, a-t-elle eu de grandes difficultés à surmonter, et ce n’est souvent qu’après que les populations ont été soumises aux souffrances les plus cruelles qu’elle a pu faire entendre sa voix. Cependant elle a toujours fini par s’affirmer, souvent même d’une manière bien terrible pour les hommes du pouvoir, et pour la moralité de la nation. Dans les sciences , l’opinion publique n’a pas encore pu se faire entendre; on serait même tenté de croire qu’elle n’existe pas, tellement elle s’est fait peu
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sentir. Cependant, qu'on ne s’y trompe pas, elle est prête à faire explosion, et le jour n’est pas loin où l’administration sera obligée de compter avec elle. Le nombre des savants n’ayant aucune attache administrative ou gouvernementale s’accroît tous les jours; ils commencent à former la majorité, et c’est entre leurs mains que résident déjà actuellement, pour plusieurs branches de la science, tous les progrès et tout l’avenir de ces sciences. Le temps des corps savants privilégiés et fermés est passé ; celui des monopoles avec diplômes et formalités administratives est aussi passé ; les académies limitées, stationnaires, et se recrutant elles-mêmes par un système de coteries et de formalités dégradantes, jouissent de leurs restes; les commissions de généraux, d’évêques, de sénateurs, de conseillers d’Etat et d’inspecteurs, sont à leur déclin; tout cet arsenal d’armes spéciales empruntées à des époques antilibérales, bureaucratiques, défiantes et peu soucieuses des moyens employés, commence à devenir inutile. Les citoyens s’aperçoivent enfin que les grands mots et les organisations avec rouages multipliés à l’infini, ne font guère que cacher des sinécures, protéger des médiocrités, et surtout produire la stagnation, l’étouffement, là où devraient être le progrès, l’activité, la lumière et la vie.
Ce n’est certes pas exagérer que de dire que les sociétés du xixe siècle doivent la plupart de leurs moyens de
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prospérité, leurs instruments de civilisation les plus efficaces et les plus puissants, aux travaux des savants, des inventeurs, des chercheurs, en un mot à la science. Qu’on se reporte au siècle de Louis XIV, à cette époque où les lettres françaises, où la philosophie ont joué un si grand rôle et ont brillé d’un si vif éclat ; que l’on suive, à travers les générations qui se sont succédé depuis, le mouvement littéraire et philosophique, on ne voit pas de progrès réels ; aujourd’hui même, nous n’avons que peu de noms à opposer à ceux de Molière, de Fénelon, de Bossuet, de Massillon, de Montaigne, de Corneille , de Racine , de Rousseau , de Voltaire , de Saint-Simon, de Vauvenargues, de Sévigné ; et cependant ce sont les hommes littéraires qui ont toujours été à la tête des administrations de l’instruction en France. Tandis que si l’on jette un regard sur les sciences, on est frappé d’admiration des progrès vraiment prodigieux qu’elles ont faits. Quels noms du grand siècle y a-t-il à opposer à ceux de nos jours? A peine trois ou quatre précurseurs, qui ont soupçonné plutôt que reconnu : Bernard Palissy, Buffon, Tournefort et Papin. Consultez les listes des noms de l’ancienne Académie des sciences, et opposez-les à Cuvier, à Geoffroy, à Monge, à Carnot, à Lagrange, à Laplace, à Lavoisier, à Fourcroy, à Guyton de Morvaux, à Ampère, à Haüy, à Brongniart, à Gay-Lussac.. Quels abîmes les séparent ! La vapeur, la télégraphie électri-
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que, la photographie, la géologie, la paléontologie, la chimie organique, la physiologie ; toutes ces admirables découvertes, sans nom alors, et aujourd’hui entrées jusque dans le domaine de la vie populaire. Le chaume, qui recouvrait le pauvre manant d’autrefois, la chose taillable et corvéable de la noblesse et du clergé, abrite à présent sous' les mêmes poutres le paysan, heureux et libre, recevant un télégramme de son fils, se rendant à Paris auprès de son frère, entraîné par la vapeur sur une route de fer, se servant d’étoffes que le génie des Jacquard, des Richard Lenoir, a rendues accessibles aux bourses les plus modestes, ayant dans sa poche la monnaie la mieux gravée, la plus honnête dans sa valeur intrinsèque. On ne peut pas dire que ces progrès sont dus aux beaux-arts, à la littérature, à la philosophie, à l’histoire. La religion catholique, on l’a vue à l’oeuvre au moyen âge; les dragonnades de Louis XIV ne sont pas si éloignées, et, plus près de nous, on se rappelle Perugia et Mentana. L’économie politique n’était rien avant l’arrivée de la science, et si aujourd’hui elle joue un rôle si important, en abaissant les barrières et unissant les peuples, c’est grâce aux chemins de fer, aux steamers, aux télégraphes. La politique a dû se modifier elle-même complètement devant les découvertes. Les grands inventeurs du xixe siècle l’ont plus simplifiée et l’ont rendue surtout plus honnête que tous les grands génies des Montesquieu, des Machiavel, des Sully,
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des Colbert, des Cromwell, des Pitt, des Fox, des Napoléon, des Talleyrand, des Metternich. Aussi estce dans les contrées où les découvertes sont les premières appliquées en grand et souvent même faites ; là où la science est la plus populaire, que la politique est la plus respectable et la plus honnête, ces contrées sont les Etats-Unis, patrie des Washington, des Franklin, des Jefferson, desFulton, des Morse, des Lincoln, des Grant.
On le croira difficilement; mais la France, où tout est systématisé, où l’Etat pénètre et s’introduit dans . tout, où la science a brillé d’un vif éclat ; la France n’a jamais eu, ni au ministère de l’instruction publique, ni à celui des travaux publics, de savants. Prenons l’instruction publique, qui centralise plus delà science qu’aucun des autres ministères; on n’y a jamais nommé un seul homme de science, ni ministre, ni chef du personnel, cet alter ego du ministre. Lacépède et Cuvier, qui sont les deux seuls qui se soient approchés / un peu de ce portefeuille, ne l’ont tenu que quelques jours, et par intérim , en 1815 et en 1821 ; depuis oncques n’a plus vu un savant dans ces hautes régions.
Ce sont des hommes comme Fontanes, Decazes, de Frayssinous, de Yatimesnil, de Montbel, de Ranville, de Bausset, de Broglie, Guizot, de Salvandy, Villemain, Cousin, Carnot (fils), Vaulabelle, de Falloux, de Parrieu, Fortoul, Rouland et Duruy, qui ont eu entre leurs mains le sort de la science; on s’est adressé à des gen-
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tilshommes, à des évêques, à des littérateurs, à des historiens, à des philosophes, à des avocats, pour savoir et juger en dernier ressort, ce qu’il fallait faire pour encourager, aider, secourir, pourvoir aux besoins, aux progrès et aux aspirations des sciences. Aussi on n’a rien aidé, on n'a rien encouragé, on n’a pourvu à rien ; et tout en ayant de bonnes intentions, chaque fois que le ministre de l’instruction publique s’est abandonné à faire une position supérieure et dominante à un savant en en appelant quelques-uns dans le conseil de l’instruction publique, il a toujours joué de malheur. N’étant pas hommes de science eux-mêmes, ils se sont adressés à ceux qui, placés directement sous leurs mains, faisaient le plus de bruit, à ceux qui y paient d’audace, et qui tout en ayant du talent, ont encore plus d’ambition personnelle et de désirs de domination que d’amour de la science ; et c’est ainsi que loin d’être un soulagement aux abus innombrables qui embarrassent la marche des progrès scientifiques en France, les quelques savants qui ont été appelés par le ministre et le pouvoir exécutif, à exercer une influence bienfaitrice, n’ont fait que profiter de leurs positions de pairs de France, de sénateurs, de directeurs ou doyens des grands établissements scientifiques, pour assouvir leurs petites passions d’amour des honneurs, des richesses, du commandement et du népotisme. Le cabinet du ministre de l’instruction publique est pavé de bonnes intentions, il n’y a jamais eu aucun d’entre eux
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qui ne désirât vraiment encourager la science. Le ministre actuel, Son Excellence M. Victor Duruy, historien populaire, du moins parmi les collégiens, est rempli du désir de bien faire, et d’attacher son nom à de* grandes choses ; on l’a déjà même appelé à un certain point de vue, et non sans quelques raisons, un grand ministre, à propos des créations de laboratoires des hautes études. Seulement, n’étant pas un savant, et son chef du personnel, M. Danton, l’étant encore bien moins que lui, il ne sait trop que faire. Les quatre sénateurs savants sont de trop grands seigneurs pour lui qui n’a pas encore atteint oette dignité, puis les influences de ces sénateurs n’ont pas été très-heureuses; M. Duruy se souvient de Laurent, de Gerhardt, de Gratiolet. Le sénateur Dupin s’est renfermé dans la spécialité de défenseur du pouvoir temporel de la papauté, sujet peu scientifique; le sénateur Leverrier a atteint une notoriété peu enviable, et le sénateur Elie de Beaumont s’est cantonné depuis longtemps dans la forteresse du pentagone, plus inexpugnable encore que le fameux quadrilatère italien. Privé de ce secours puissant des sénateurs, Son Excellence M. Duruy consulte à droite, consulte à gauche, toujours des employés de l’Etat, bien entendu ; l’un lui dit blanc, l’autre lui dit noir; ne pouvant pas juger, il reste indécis, et alors on l’accuse, et non sans raison, de faiblesse. C’est là d’ailleurs ce qui est arrivé à tous ses
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prédécesseurs au sujet de la science, et ce qui arrivera toujours, jusqu’à ce que la science ait une organisation en rapport avec ses besoins. On a bien fait un surintendant des beaux-arts ; pourquoi n’y aurait-il pas un surintendant des sciences , ou du moins un chef du personnel des sciences ? Au Ministère de la guerre, il y a bien un chef du personnel pour chaque branche de l’armée : artillerie, génie, intendance, chirurgiens, cavalerie, infanterie, etc.; pourquoi au Ministère de l’instruction publique, qui est autrement important que celui de la guerre, puisque là c’est pour faire des hommes, tandis que l’autre a pour spécialité de les détruire, pourquoi, dis-je, dans ce Ministère, n’y a-t-il pas de chefs de personnels pour les sciences mathématiques, pour les sciences physiques et chimiques et pour les sciences naturelles? Puis entre ce surintendant ou ce chef du personnel et les grands établissements scientifiques, outre les directeurs, il faudrait des conseils d’administration dans lesquels dominerait l’élément des citoyens sans attache administrative.
Je viens de toucher ici au grand desideratum , au grand vice radical de tous les établissements et de toutes les institutions scientifiques ou d’instruction dans notre pays. Le citoyen, voilà le grand mot; c’est là où gît toute la puissance, tout le pouvoir; c’est là où est le progrès, c’est là où est la force véritable, c’est le point où il faut frapper pour en faire sortir les innovations,
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les idées nouvelles, les initiatives ; c’est là où les nations les mieux douées aujourd’hui ont su trouver toutes les ressources qui les. ont placées aux rangs élevés qu’elles occupent. Mais en France on se méfie du citoyen, même dans la science ; et cependant s’il est un terrain sur lequel toutes les opinions peuvent se rencontrer et se donner la main, c’est bien sur celui-là. Aussitôt que le ministre a besoin de s’éclairer sur les hommes ou sur les choses, plutôt que de s’adresser à des citoyens non payés par son département ministériel, il consultera invariablement de ses subordonnés qui, enchantés d'avoir l’occasion de faire du zèle, de montrer leur importance ou d’obtenir eux-mêmes quelque chose, ne manquent jamais de donner de mauvais avis , et ils ne peuvent guère en donner d’autres. Il existe surtout dans l’instruction publique une classe d’hommes dont l’influence a été des plus funestes pour la science, et j’ajouterai même pour ] 'instruction en France, c’est la classe des inspecteurs généraux. Oh! je sais bien que je m’attaque à forte partie : Son Excellence M. Duruy sort de cette classe-là; son chef du personnel en fait partie et vient même de s’élever de sa propre autorité d’un rang dans cette hiérarchie. Mais soyez-en bien certain, c’est une des plaies et des plaies vives de l’instruction publique et de la science. Pour l’enseignement supérieur, ce sont des sinécures que les places d’inspecteurs généraux pour récompenses de services
IlNTRODUCTION
rendus ou regardés comme rendus. On ne peut guère leur reprocher qu’une chose, c’est que l’argent qu’ils touchent pour leurs traitements, s’élevant à 12,000 fr. est de l’argent dépensé inutilement ; et dans tous les pays où les finances sont bien administrées, c’est-à-dire en Prusse, en Suisse, en Angleterre et aux Etats-Unis, de pareilles places n’existent pas et n’y existeraient pas une heure. Les inspecteurs généraux de l’enseignement secondaire sont, eux, occupés, très-occupés, et même trop occupés. Ils font des rapports, principalement sur le personnel de tous les lycées, de tous les collèges et de toutes les facultés ; leurs fonctions sont en un mot des fonctions de police. C’est d’eux que dépendent l’avancement et souvent les positions mêmes de tous les professeurs; ils exercent une influence prépondérante dans toutes les décisions du ministre, et le chef du personnel est l’un d’eux. De pareilles fonctions ne sont pas du goût de tout le monde ; et les travailleurs surtout, les savants ne vont pas abandonner leurs recherches et leurs études pour éplucher leurs camarades ; aussi ces inspecteurs sont presque toujours des savants manqués ; ils sont agrégés, docteurs ès sciences de l’Académie même, mais leur science ne va pas loin. N’étant pas des savants et possédant le pouvoir d’influencer la science dans de certaines limites, ils ne sont pas fâchés de faire sentir leur omnipotence aux travailleurs, et cela, toujours d’une manière désagréable. Pour eux, ce qu’ils re-
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cherchent dans un professeur ce n’est pas la science, mais bien de faire une leçon très-réglementaire, dé tenir les élèves immobiles comme des soldats de plomb, de passer des examens pour les baccalauréats ou autres grades, de manière non à s’assurer de la capacité des élèves, mais à tourmenter les candidats, à bien les coller, c’est là, je crois, l’expression consacrée. Un professeur savant, cherchant à faire progresser la science qu’il cultive, est horriblement mal noté. M. l’inspecteur ne s’occupe pas de la science, mais bien de savoir si le professeur envoie beaucoup d’élèves au grand concours, combien il a d’élèves reçus à l’école Polytechnique, à l’école Normale, dans quels rangs ses élèves sont admis, etc. On est en un mot dans les infiniment petits des ordonnances ministérielles, des programmes, des grades, des palmes, du pédantisme. Pauvre science ; dans quelles mains es-tu tombée ? Aussi ce n’est pas parmi les inspecteurs généraux de Son Excellence le ministre de l’instruction publique que tu iras jamais chercher tes adeptes, ni des protecteurs.
Mais, dira-t-on, des citoyens , cela est fort bien ; comment faire pour les trouver ? Pour cela il n’y a pas besoin d’allumer la lanterne de Diogène ; il n’y a qu’à étendre la main. L’opinion publique ne se trompe pas dans son choix. Chaque science a dans chaque ville un peu importante des représentants distingués. Ne croyez pas que tout soit concentré à Paris ; les observateurs, les
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chercheurs, - les penseurs, habitent tous les points du territoire de l'Empire. Un savant est désigné par la voix publique aussi bien qu’un grand avocat, qu’un grand fabricant, qu’un grand soldat, qu’un saint homme, qu’une bonne femme, qu’un noble dévouement. Puis il y a, si l’on veut, d’autres moyens plus pratiques ; ce sont les Sociétés savantes de Paris et de la province, dont les présidents, les vice-présidents, sont toujours des hommes distingués dans les sciences. Ces chefs de Sociétés sont nommés chaque année par le vote universel de tous les savants français s’occupant d’une des parties de la science, et ils représentent bien l’opinion publique de la France ou de chaque province. On objectera que le Ministre a soin de consulter l’Institut : mais l’Institut ne représente plus seul la science ; ce n’en e^t qu’une expression, ne convenant plus guère à notre époque démocratique, et qui, loin de contribuer aux progrès et à la prospérité de la science en France, en est au contraire un des embarras, une des causes de décadence, du moins avec l’organisation actuelle de ce corps savant.
D’ailleurs combien de savants de premier ordre, combien d’illustrations d’excellent aloi, combien de bienfaiteurs de la science, qui ne sont pas de l’Académie des sciences ! Qui n’a encore présents à la mémoire les cadeaux sans nombre faits à la science par feu Doucher de Perthes; le Musée de Saint-Germain en
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Laye a une de ses salles remplies des échantillons qu’il adonnés; rien ne rebutait son zèle ; lorsqu’il s’agissait de la science, rien ne lui coûtait. L’a-t-on jamais consulté pour la science officielle? L’administration de l’instruction publique l’a-t-elle jamais nommé d’aucunes commissions scientifiques, d’aucunes commissions de réformes, d’aucuns conseils? L’a-t-elle fait inspecter des Musées? EtM. Daniel Dollfus-Ausset, de Mulhouse, estil consulté, lui le Mécène de la science en France, lui que l’on peut, à juste titre, surnommer le Peabody 1 de notre pays? Y a-t-il quelqu’un qui ait plus fait que lui pour la météorologie? Et cependant on ne l’a jamais appelé pour donner son avis sur les observations météorologiques de l’Observatoire de Paris, ni de l’Observatoire que l’on est en train d’établir dans la plaine de Mont-Souris. On a préféré se laisser diriger par des employés du ministère de l’instruction publique, des professeurs, des membres de l’Institut, des hommes présentant ce qu’en style officiel on nomme des garanties sérieuses de capacité et de moralité, plutôt que de s’inspirer des vues et des conseils de savants indépendants,.
1. Tout le monde connaît les donations plus que royales et princières qu'un simple citoyen américain, natif de ces États où il n’y a que du granité et de la glace. M. George Peabody, a faites pour la science. C’est par millions de francs qu’il a doté des musées, des bibliothèques, des instituts, à Cambridge, à Salem, à Yale college, à Baltimore; sans compter des millions pour l’instruction primaire des pauvres nègres émancipés par la proclamation célèbre de Lincoln, et près de neuf millions pour les pauvres de Londres. Un journal anglais porte ces donations à environ cinquante millions de francs.
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libres, n’ayant qu’un but : le progrès de la science et l’honneur de notre patrie. Pourquoi lâchons- nous toujours la proie pour l’ombre ? Pourquoi ne savons-nous pas nous servir des magnifiques matériaux que nous avons sous la main? Ce n’est pas impunément qu’une nation gaspille ainsi ses forces les plus solides ; savonsnous si ces grands citoyens, ces savants distingués, dont nous négligeons de faire usage, auront des successeurs l.
Pour atténuer la valeur de pareils dévouements et d’aussi beaux exemples, on dit très - charitablement : Mais Boucher de Perthes, mais Dollfus-Ausset sont regardés par tout le monde, même par leurs propres familles et leurs concitoyens, comme des gens toqués , c’est le mot. Nobles toquades que celles-là, qui font découvrir l’ancienneté de l’homme, font construire un Observatoire météorologique au passage du Saint- Théodule, par 1,000 mètres plus haut que celui du
1. On se plaint, et non sans raison, (le l'indifférence des gens riches en France pour la science. Il y a, à Paris surtout, de très-grandes fortunes, faites par suite de l’appui de l’Étal, par suite de privilèges, qui devraient obliger, moralement du moins, ces favorisés de la richesse à contribuer, dans de larges proportions, au maintien et au développement des sciences. Mais la vie h Paris est trop mondaine, les luxes de toutes sortes absorbent tous les instants et toutes les ressources; on veut bien encore faire de grandes charités, ouvrir sa bourse aux corporations religieuses; mais la science on n’y pense même pas. Il est vrai que le gouvernement, avec sa manie de mettre la main sur tout, n encourage pas les donateurs et quf*, si les citoyens étaient plus appelés à diriger les institutions scientifiques, ils penseraient peut-être à les doter et auraient plus d’intérêt à les voir prospérer.
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Grand- Saint-Bernard, dotent les Sociétés géologiques de France, d’Émulation de la Somme, Industrielle de Mulhouse, d’ Archéologie internationale, de fonds pour leurs publications et leurs locaux de séances. Demandez donc aux quatre sénateurs savants d’avoir de pareilles toquades , au lieu d’entasser places sur places, traitements sur traitements, décorations sur décorations. Avouez-le, la main sur la conscience, de pareils citoyens valent mieux que de pareils savants officiels. Les fruits de la liberté sont ici certainement supérieurs à ceux des corps privilégiés et des administrations.
Si l’Etat et. l’administration veulent le progrès et la prospérité de la science en France, si vraiment ils désirent réformer et donner une impulsion nouvelle à tout ce qui touche de près ou de loin aux sciences, il n’y a pas à hésiter ; s’ils veulent aboutir à des résultats durables, il n’y a qu’un moyen efficace ; c’est d’appeler les citoyens ; c’est de les consulter ; c’est de mettre entre le ministre et la science d’abord un surintendant de la science, puis entre ce surintendant et les grands établissements publics de la science, non-seulement un directeur, mais un conseil d’administration ; conseils d’administration dans lesquels entreront de droit des présidents de Sociétés savantes, des députés ou membres du Corps législatif, et pour les établissements situés à Paris, des membres du Corps législatif nommés par le département de la Seine ; car pour la science il faut de l’argent, et
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ceux qui sont délégués par leurs concitoyens pour tenir les cordons de la bourse de la nation doivent être consultés autrement que par des votes en bloc du budget.
Dans le courant de ce travail, je préciserai davantage, en parlant de chaque grand établissement ou organisation scientifique ; mais le principe est posé, et je ne m’en écarterai pas : l’élément du citoyen, comme en Angleterre, comme en Suisse, comme en Allemagne, comme aux Etats-Unis, comme en Scandinavie, comme en Hollande, c’est-à-dire comme chez tous les peuples où la science prospère et fait des progrès. On ne cesse de parler en France de démocratie, de suffrage universel, d’autorité, de liberté, de gloire nationale, de décentralisation, de dévouement du pouvoir ou des administrations à la chose publique, eh bien, il est temps de montrer que dans les sciences, du moins, ces mots ne sont pas vides de sens; il est temps de se préoccuper de ce qui se passe chez nous, en comparaison de ce qui se passe chez nos voisins ; il est temps de ne plus se laisser aller à la dérive, de ne plus se laisser distancer, de ne plus être obligé d’aller à Londres, à Berlin, à Boston, à Munich, à Vienne, à Zurich, à Genève, pourvoir des établissements scientifiques bien administrés, bien dotés, bien outillés. Nous changeons notre outillage de guerre tous les dix ou vingt ans, et depuis quatrevingts ans nous n’avons pas touché à notre outillage scientifique. On a beaucoup parlé de la victoire de
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Sadowa et de la supériorité de la Prusse sur l’Autriche, eh bien, la science a été pour les deux tiers dans cette campagne étonnante ; et l’Autriche l’a si bien compris, qu’aujourd’hui, malgré des finances peu prospères, malgré des charges de toutes sortes qui la font ployer sous le fardeau de ses fautes passées, l’Autriche consacre des millions de florins à Vienne pour créer des musées, organiser des sociétés savantes, leur donner des locaux dignes de la science, réunir des collections de différentes parties du monde, et envoyer des voyageurs sur tous les continents et sur toutes les mers.
Peu de temps après mon retour à Paris, il y a trois années, j'eus une longue conversation avec M. Duruy, dans laquelle nous avons passé en revue la plupart des grands établissements scientifiques de Paris. Son Excellence le ministre de l’instruction publique me demanda de mettre mes observations par écrit et de lui adresser sous forme de rapport tout ce que je pensais pouvoir être utile et applicable à nos institutions. Ne craignez pas, ajouta-t-il, de dire tout ce que vous pensez sur le Jardin des Plantes, la Sorbonne, le Collège de France, les corps savants. Après avoir longtemps hésité, je me rends aux vœux de M. Duruy; mais tout en lui rendant justice pour ses intentions excellentes, ses désirs de faire faire de grands progrès à la science, ses créations de laboratoires, je préfère cependant m’adresser à une autre excellence ; et voici pourquoi : De quelque dose
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de libéralité fût-il pourvu, quelques désirs de réformer et de créer eût-il, quelque impartialité et quelque amour de la justice et du devoir possédât-il, il y a des positions où certaines choses doivent être désagréables et froisser même l’esprit le mieux fait. Il n’est pas possible de critiquer, de proposer de nouvelles organisations, de nouvelles créations sans atteindre un peu les positions, les institutions et le personnel actuels. Ne voulant reculer devant rien, car M. le ministre Duruy ne savait guère à quel homme il s’adressait en me disant de ne rien craindre; je n’hésiterai jamais chaque fois que l’occasion s’en présentera de dire carrément et ouvertement ce que je pense, cela dût-il déplaire au ministre de l’instruction publique, à celui des travaux publics et à celui de la guerre, aux diverses administrations, et au pouvoir exécutif lui-même. La science n’a pas à s’occuper de la politique, et c’est avec le ferme désir de ne pas les mélanger, de ne pas les rendre solidaires l’une de l’autre que j’ai entrepris ce travail. Aussi je pense ne pouvoir mieux faire que de l’adresser à Son Excellence l’opinion publique, le plus compétent et le meilleur de tous les juges.
Ce livre de la Science en France comprendra une série de chapitres ou fascicules dans lesquels on passera successivement en revue les grands établissements scientifiques, tels que i le Muséum d’histoire naturelle ou Jardin des Plantes, l’Académie des sciences de l’Ins-
24 INTRODUCTION
tîtut impérial de France, la Sorbonne, l’Observatoire impérial, le Collège de France, les facultés des sciences en province, les Sociétés savantes de Paris et de la province, les corps savants et les écoles spéciales et supérieures. Je mettrai à profit mes longs séjours aux Etats-Unis et en Suisse, mes voyages en Allemagne et en Angleterre, pour exposer quelques-uns des progrès vraiment étonnants de la science que j’ai vu accomplir sous mes yeux ; je dirai comment les sociétés nouvelles s’appuient sur la science pour s’élever, et comment les vieilles sociétés l’emploient pour se renouveler et pour marcher vers d’autres destinées. Dans la science, nous présentons le spectacle vraiment extraordinaire et bien profondément triste d’un grand peuple qui étouffe; nous voulons marcher et nous ne le pouvons pas, des liens de toutes sortes nous retiennent, nous enlacent, et nous sommes occupés à nous débattre contre ce que les Anglais appellent le red tape , qu’on peut traduire par
les petitesses administratives.
Les fascicules paraîtront à des distances assez rapprochés, tous les deux ou trois mois, et finiront par former un volume de cinq ou six cents pages. Je commence par publier le chapitre sur le corps des Mines et la carte géologique de France, parce qu’un décret tout récent a mis cette question à l’ordre du jour. Jamais peut-être l’administration n’a lancé un défi plus provocant et n’a mis de côté d’une manière plus éclatante
INTRODUCTION
l’ opinion publique des savants français, et je dirai même des savants étrangers. S’il est un homme impopulaire dans la science, et impopulaire par sa faute, ou plutôt par ses fautes, c’est celui que le ministre des travaux publics est allé choisir pour exécuter une œuvre qui devrai quoi qu’on en dise, faire partie du bagage scientifique de notre pays, et qu’on devra porter à l’actif de la science française. En dehors de quelques intéressés il li’y a qu’une seule voix de désapprobation; et cependant on passe outre sans écouter l’opinion publique, que dis-je, on est heureux de la braver ; et l’on croit servir ainsi la science. Pauvre France, et pauvre science !
Paris, le 24 décembre 1868.
DE