‹ De la science en FranceChapitre 39 sur 39 · L. Agassiz, directeur du Muséum · texte numérisé non relu

L. Agassiz, directeur du Muséum

S. Hooper, J. White, N. Thayer, J. Lawrence, comité des finances.

G. Ticknor, L. Agassiz, J. Bigelow, G. T. Bigelow, comité du Muséum.

Ces comités se réunissent et font des rapports ; chaque année, ces rapports, résumant tout ce qui s’est passé au Muséum, sont soumis à la législature de l’État du Massachusetts, qui ordonne l’impression du rapport annuel, en fait tirer un grand nombre d’exemplaires (plusieurs milliers) que l’on distribue largement parmi les citoyens, les naturalistes, les bibliothèques publiques, etc.

Quoique n’ayant pas plus de dix années d’existence, le Muséum de zoologie comparée de Cambridge a déjà disposé de fonds s’élevant à près de trois millions de francs. Les collections admirablement disposées se sont tellement accrues que la législature vient de voter, en 1869, la construction d’un nouveau bâtiment.

De nombreux élèves ont étudié dans les collections et les laboratoires, et sont aujourd’hui professeurs dans les universités et divers établissements d’instruction publique des États-Unis et du Canada.

Non-seulement on admet tout le monde à travailler, mais on envoie jusqu’en Europe et sur tous les points de la vaste Union américaine et du Canada des collections et des livres de la bibliothèque aux savants spéciaux qui en font la demande pour élucider une question ou achever et compléter un travail monographique.

Des voyages pour l’accroissement des collections ou dans l’intérêt du Musée ont été faits dans toutes les provinces anglaises de l’Amérique du Nord, dans presque tous les États de l’Union américaine, à Cuba, en Europe, en Australie, dans les îles de la Sonde, en Chine, au Japon, au Brésil. Le directeur du Muséum est allé lui-même aux Montagnes-Rocheuses, en Floride (plusieurs fois) , à la Havane, et à l’âge de soixante ans il n’a pas craint de faire une grande exploration de l’empire du Brésil et surtout du bassin de l’Amazone. Deux empereurs, celui de France et celui du Brésil, lui ont demandé ses avis et ses conseils. Enfin, non-seulement tous les savants de l’Amérique du Nord sont venus visiter et étudier le Muséum de géologie ; mais on y a vu successivement le prince de Galles, le prince Napoléon et la princesse Clotilde, le comte de Paris, le président Lincoln et le général Grant.

Remarque bien digne d’attention, l’État du Massachusetts, n’a qu’un million deux cent mille habitants, c’est-à-dire la population de quelques-uns de nos départements français, pourtant sa dépense annuelle pour les écoles primaires s’élève à plus de huit millions de francs.

Ce n’est pas tout; en dehors d’une école de médecine, d’une école de droit, de F université de Cambridge et de l’observatoire astronomique de la même ville ; il y a dans ce petit État deux autres universités : celle de Amherst, où se trouvent deux collections uniques au monde, savoir: celle d’empreintes de pattes, ou ichnologique, fondée par feu le professeur Hitchcock, et celle de météorites du professeur Sheppard ; enfin on compte encore dans ce petit État du Massachusetts l’université de Williams’ College où professa si longtemps le célèbre auteur du terrain taconique Eb. Emmons.

J’oubliais de signaler aussi l’Essex Institut de Salem, la Société d’histoire naturelle de Boston, l’Académie américaine des sciences et des arts, et l’Institut technique ou École centrale des arts et manufactures de Boston, sans compter la société d’agriculture et le collège agronomique.

Mais c’est sur le Peabody Muséum d'archéologie et d’ethnologie américaine, que je désire encore appeler l’attention. Le fondateur de ce musée, M. George Peabody, le célèbre philanthrope américain, a donné la somme de 150,000 dollars (750,000 fr.), à la condition qu’une commission de sept personnes l’administrerait, en dehors de la direction ordinaire de l’université de Cambridge. Sur ces sept commissaires (trustées), cinq personnes occupant les positions suivantes sont nommées de droit, savoir :

Le Président de la Société historique du Massachusetts, Le Président de l’Essex Institute,

Le Président delà Société des Antiquaires américains,

Le Président de l’Académie américaine des sciences et arts,

Le Président de la Société d’histoire naturelle de Boston.

Comme ces cinq présidents de sociétés savantes sont élus chaque année, on voit qu’en réalité l’administration du Musée d’archéologie et d’ethnologie est entre les mains des citoyens de l’État du Massachusetts.

Que l’on mette en regard de ces magnifiques et prodigieux résultats de la science dans le Massachusetts, et même simplement ceux du Muséum de zoologie comparée, avec ceux de notre Muséum d’histoire naturelle, et que l’on prononce entre le régime administratif et de privilèges à outrance dont nous jouissons, et le régime de liberté et d’initiative individuelle des Américains. Allez demander au Muséum la permission d’étudier les échantillons qui peuvent s’y trouver, et surtout si vous avez l’honneur d’être un citoyen français1, vous verrez ce que l’on vous répondra. Un de nos meilleurs paléontologistes me disait encore dernièrement qu’il lui était plus facile d’avoir en communication les échantillons d’histoire naturelle des Musées de l’Amérique du Nord, de l’Australie et de l’Inde que ceux qui sont au Jardin des plantes. Interrogez le directeur du Muséum et son sous-directeur, surintendant de la ménagerie, sur les voyages qu’ils ont faits, non-seulement depuis dix années mais bien dans leur vie entière? Et les visites princières , où en sontelles au Muséum d’histoire naturelle? Depuis combien d’années y a-t-on vu un personnage ? Enfin et surtout le peuple français, que connaît-il de cet établissement, en de-

1. Les étrangers obtiennent quelquefois des professeurs-administrateurs d’étudier certaines parties des collections qu’ils ont dans leurs attributions; soit parce que la vanité nationale est en jeu, soit parce que les professeurs espèrent recevoir quelque chose en retour. Mais si vous êtes Français, c’est-àdire un des co-propriétaires du Muséum, on vous refuse presque toujours ce que vous demandez. Singulier pays que la France; les régisseurs y ferment les portes au nez des propriétaires.

hors de l’ours Martin et du palais des singes? Où sont les rapports annuels? à qui les distribue-t-on? se vendent-ils?

Tournefort, Buffon, Lamarck, de Jussieu, Desfontaines, Lacépède, Cuvier, Geoffroy, Haüy, Latreille, Redouté, Bonpland, Jacquemont, d’Orbigny, auront-ils des successeurs ? Voulons-nous abandonner la lutte, nous retirer des champs clos de rhistoire naturelle ? La France est-elle aussi épuisée de naturalistes, qu’elle l’était d’hommes valides en 1813 et 1814? L’amour de la science, le feu sacré de l’étude, sontils éteints ?

Quand l’on voit ce qui se passe dans les régions officielles, la résistance passive à tout progrès scientifique, l’indifférence à toutes les critiques, à toutes les suggestions, le manteau de plomb sous lequel les corps privilégiés et exclusifs écrasent toute initiative, tout travail libre, c’est, il faut bien l’avouer, à désespérer de l’histoire naturelle en France. Encore trente années d’une pareille torpeur, et le vingtième siècle nous verra au niveau de l’Espagne et de l’Italie, nous n’aurons plus rien à leur envier, notre far-niente vaudra le leur, et notre flambeau scientifique sera bien près de jeter ses dernières lueurs.

NOTE SUR NOTRE INEXPÉRIENCE DANS LE MANIEMENT DES INSTITUTIONS DÉMOCRATIQUES

Dans les pays démocratiques, lorsque l’on nomme une commission pour étudier une question , il arrive le plus souvent que diverses opinions se font jour et que les avis se partagent; des membres soutiennent certaines vues, tandis que les autres sont d’un avis contraire, ou tout au moins assez

différent. Rarement les opinions sont unanimes sur une question, surtout si elle est compliquée et par suite difficile à résoudre.

Qu’arrive-t-il alors? Les membres delà commission, après avoir longtemps discuté, se rallient généralement à deux opinions différentes; et il est de la plus grande importance dans l’intérêt du public, de l’État et des commissaires euxmêmes, que l’on connaisse les raisons invoquées par chacune des parties, afin qu’éclairé on arrive à faire un choix vraiment raisonné et utile. La majorité de la commission rédige son rapport avec les raisonnements à l’appui de ses conclusions et elle le signe. De son côté la minorité, quel que soit son chiffre, rédige aussi un rapport où elle expose ses vues, développe ses idées sans même avoir besoin d’attaquer l'opinion exprimée parla majorité. Il n’est pas nécessaire qu’elle développe les raisons qui l’ont fait diverger de vues, le simple exposé de ses opinions indique assez les différences qui peuvent exister entre elle et la majorité. En étudiant les deux rapports, chacun peut se rendre compte des divers côtés de la question. La minorité signe aussi son rapport. Une fois publies et entre les mains de toutes les personnes que cela intéresse, les rapports sont discutés, pesés, passés au crible de la critique. Avec le temps, l’opinion la plus avantageuse répondant le mieux aux besoins de la situation, ou donnant la meilleure solution de la difficulté, finit par prévaloir et par réunir en sa faveur le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le peuple. S’il y a des dissidences entre les juges, on se fait des concessions réciproques appelées compromis, et l’on arrive ainsi à résoudre toutes les difficultés et à lever tous les obstacles. Telle est la manière de traiter toutes les questions qui intéressent la population dans les démocraties.

Ce qui s'est passé dans le sein de la Commission nommée le 21 mai 1858, pour étudier l'organisation du Muséum, peut être donné comme exemple de notre inhabilité et de notre inexpérience dans les travaux des Commissions et dans les services que l’on doit en attendre. Sans parler de la composition de cette Commission, que nous avons déjà critiquée précédemment, sans entrer dans les vues qui ont prévalu et qui ont fini par être adoptées, il y a un grand intérêt à rappeler les procédés employés. Pendant le cours des études et des recherches, trois des membres de la Commission se sont retirés et ont refusé à leurs collègues toute participation et tout concours. L’éclat a été tel que le départ précipité et la sortie du sein de la Commission de ces trois membres a eu la plus fâcheuse influence et a donné un caractère de mauvaise humeur à tout le reste du travail. Le général Favé, d'ailleurs, a dit dans sa lettre : « Ma proposition fut repousw sée à une faible majorité; je me levai et quittai la salle en » déclarant que je voulais décliner toute responsabilité et » toute participation à un tel rapport. » Cette phrase montre, en dehors de l’inconvenance du procédé, une inexpérience presque inconcevable. Puisqu'il y avait une forte minorité en faveur de la proposition du général Favé, eh bien, une seule chose était à faire : c’était de rédiger un rapport de la minorité de la Commission contenant ses vues, ses opinions, et les remèdes qu’elle proposait. De cette manière, l’Empereur, le gouvernement et le public auraient eu deux rapports, dont on aurait pu apprécier les mérites ou les côtés faibles, et entre lesquels on aurait pu juger ; et l’on serait certainement arrivé à une bonne solution. Point I le général Favé et ses deux autres collègues se sont contentés de se lever et de quitter la salle, en secouant sur le seuil de la porte la

poussière de leurs souliers en signe de désapprobation ; procédé aussi facile que peu parlementaire, qui a le grand tort de ne rien résoudre, de tout laisser en suspens. Dans le but de mieux arrêter tout projet de réorganisation et de réforme, MM. Ghevreul, Favé, et Flourens ont publié des brochures et des lettres remplies de récriminations contre la majorité de la Commission, sans jamais dire un seul mot des projets ou des propositions qu’ils désiraient mettre à la place de ceux qu’ils ont critiqués avec tant d’amertume et de vivacité. 11 est facile à voir que ces messieurs voulaient et veulent le statu quo , bien qu’ils ne l’aient jamais formulé dans de leurs nombreux écrits.

Exemple montrant combien peu nous sommes habitués à manier les institutions démocratiques! Notre pays a besoin de réformer et d’utiliser un grand établissement resté stationnaire et même devenu rétrograde. Nous essayons à plusieurs reprises, et chaque fois notre inhabilité et notre inexpérience nous font échouer. Ne nous décourageons cependant pas outre mesure ; revenons à la charge, indiquons les écueils contre lesquels nous avons failli nous briser; évitons-les; essayons! essayons toujours! et si nous montrons autant de persistance dans nos efforts de réformes que les rétrogrades et les stationnaires en mettent dans le maintien des abus et du statu quo, nous arriverons certainement; car le mouvement finit toujours par l’emporter sur l’inertie; seulement faisons-y bien attention, il y a mouvement en avant et mouvement de recul à nous de choisir, et sans trop tarder, car les autres peuples ne nous attendent pas.

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