I. Hypothèses émises sur la cause prochaine de la scrofule
Nous allons donc commencer par passer en revue les principales opinions qui ont été émises sur la cause prochaine de la scrofule, et les explications qui en ont été données. Mais comme ces nombreuses tentatives, qui remplissent des livres entiers, qui ont soulevé tant de débats inutiles, qui ont si longtemps nui à la description et à l'étude légitime de cette maladie, sont toutes restées infructueuses, nous ne leur consacrerons que très- peu de place et de temps.
Les écrouelles, suivant Hippocrate (1), sont dues à une fluxion pituiteuse et froide : Expituilosa et /enta fluxione slrumœ generantur. Galien (2) dit absolument la même chose et de la même manière : Non ex caiida maleriased ex piluitosiore et frigidioi e stru-
(1) De Glandulis , cliap. 3.
(2) Comment, ad aph. Hipp, , 3 , 20.
masconstare. Cette matière trop abondante est rejetée par les parties fortes sur les parties faibles. P;uil (ï'Égine et Aetius croient aussi à l'influence de la pituite, mais mè lan gée à l'kuniejir mélancolique. Ces premières opinions furent pendant très-longtemps acceptées sans contrôle ou tout au plus légèrement modifiées ; nous les retrouvons dans les modernes. A. Vésale pense que l'humeur scrofuleusc est fioide cl mélancolique. Fallope propage cette opinion. A. Paré l'adopte en signalant la transformation de la pituite, qui devient grasse, gypseuse , gluante. M. -A. Séverin reconnaît pour cause aux écrouelles une pituite limoneuse; Duret, une pituite putride et salée; Donatus, une humeur froide et grossière, etc. etc. Plus tard la lymphe remplaça la pituite; on attribua la scrofule à Yépaisseur , à la viscosité, à X arrêté, à V aridité de la lymphe (voy. Eltmuller , Bordeu, Charmetton , Peyrilhe, Pujol , Kortum , Hufeland, etc. etc.). Enfin, on alla jusqu'à préciser la nature particulière de celte altération de la lymphe, en l'attribuant à la présence de Y acide phosjflioràjue (Baumes).
Il est vraiment inutile de rappeler toutes ces hypothèses variées à l'infini sur l'existence d'un virus, d'une matière peccante, dune fermentation des humeurs, d'une acrimonie particulière des liquides, inconnue quant à ses caractères, mais admise de confiance.
Nous ne croyons certes pas nécessaire de cher-
cher à réfuter ces théories (1) abandonnées, sans démonstration possible, contre lesquelles l'expérience et le raisonnement deviennent inutiles, et dont le bon sens médical a fait depuis longtemps justice. Il est inutile de reproduire et de corroborer les arguments qu'ont employés pour les combattre Van Helmont,ce redoutable ennemi des deliriahurnontm, Broussais et d'autres médecins d'un mérite éminent. Cependant, il existe de nos jours une tendance a faire retour vers l'humorisme, et à voir la cause prochaine des maladies dans certaines altérations du sang. Pour quelques médecins , la scrofule pour rait bien dépendre non pas d'une modification de la lympher mais d'une modification du fluide sanguin. INous lisons dans le Trailé de nosographie médicale , de J\L le professeur Bouillaud, t. 5 , p. 96 : « 11 y a , dans la constitution scrofuleuse, une altération intimer chimique, du liquide si compliqué qui fournit à toute l'économie les matériaux de son développement et de sa nutrition, du sang, en un mot, altération primitive, fondamentale et réellement spéciale. »
(1) Pas plus que celtes de Willis , de Gamet, etc., qui placent la cause des écrouelles dans une altération du fluide nerveux; pas plus que celle de YVarlhon, qui attribuait fa maladie à la rétention du sperme.
On aurait trop à faire s'il fallait non pas réfuter, niais rapporter seulement toutes les rêveries qui ont été émises sur ce sujet.
M. Bouillaud ajoute « qu'il serait à souhaiter que de nouvelles recherches, faites avec tout le soin nécessaire, nous apprissent ce qu'il faut définitivement penser de la doctrine d'après laquelle un excès d'acide (phosphoriquc ou autre) existerait dans les humeurs, et notamment dans le sang des scrofuleux ; il est une particularité qui porterait à croire que cette doctrine n'est pas dénuée de toute probabilité, je veux dire la présence d'une quantité notable de sucre chez un assez bon nombre de sujets considérés comme scrofuleux. Cette particularité ne serait toutefois favorable à la doctrine dont il s'agit que si , comme quelques auteurs l'enseignent aujourd'hui, l'excès d'acidité du sang constituait la véritab'e cause delà présence du sucre dans les urines. »
Sans en dire plus pour le moment, ne pouvonsnous pas déjà nous étonner de voir le singulier contraste qui existe entre le premier passage où M. Bouillaud affirme l'existence d'une altération intime du sant^, et le second où il désire de nouvelles recherches et où il n'invoque que des probabilités.
C'est, en effet, ici le lieu de dire combien peu de notions exactes nous possédons sur les altérations du sang et des liquides chez les scrofuleux. Nous en sommes encore à peu près au même point où on en était à la fin du dernier siècle. On trouve dans Korlum (1) que le sang des scrofuleux a peu
de tendance à se coaguler, qu'il est peu épais, aqueux. M. Andral ne dit presque rien sur ce point dans ses intéressantes recherches; il signale cependant (1) dans quelques observations faites chez des tuberculeux (étaient-ils scrofuleux?) une diminution notable des globules , ce qui confirme ce qu'on savait depuis longtemps sur la pauvreté dix sang des scrofuleux. Quelques recherches de M. Dubois (d'Amiens) lui ont fait également constater que le sang fournissait des caillots d'un très-petit volume, relativement à la quantité de sérum dans lequel ils nageaient. Ce sang se coagulait lentement, le caillot était sans consistance, le principe aqueux dominait. Examiné au microscope, ce sang lui a présenté les particularités suivantes : déformation des globules lenticulaires, proportion plus grande du fluide aqueux dans le sérum , peu d'adhérence de la matière colorante avec les globules (2).
(1) Hématologie.
(2) Quant à l'urine, tantôt , dit Kortum , 1. 1, p. Î33 , elle ne diffère pas de ce qu'elle est à l'état normal; tantôt elle présente un sédiment blanc, comme farineux ou sablonneux ; d'autres fois elle est très-claire et d'une teinte verte. M. Becquerel distingue l'urine des scrofuleux arrivés à la cachexie de celle de ces malades qui ne sont pas encore parvenus à ce fâcheux état aux caractères suivants: L'urine des premiers se rapproche beaucoup de celle des anémiques, elle est très-aqueuse; sa pesanteur spécifique est diminuée; elle contient un peu d'albumine. Celle des seconds est en
Maintenant, nous le demandons, peut on sur des notions aussi vagues établir que la scrofule dépend aune altérai ion intime, chimique, du sang?
JNous nous croyons en droit d'opposer à toutes les explications de cette nature les objections suivantes (1) :
1" Il n'est pas démontré qu'il existe une altération spéciale du sang chez les scrofuleux; celte altération ne saurait être invoquée avant d'avoir été constatée, analysée, nettement définie.
2" Supposé l'existence de cette altération , il faudrait qu'elle fût constante, et que tous ceux qui la présenteraient fussent scrofuleux, pour qu'il ne fût pas déraisonnable de chercher à lui faire jouer le rôle de cause.
3° Enfin, toutes ces conditions fussent-elles réunies, on ne serait pas plus en droit de voir dans cette altération la cause de la maladie, qu'un effet, qu'une lésion symptomatique, qu'un caractère de cette maladie (2).
Ce raisonnement s'applique également aux expliquante moindre, plus pesante, plus colorée, plus acide, déposant assez fréquemment des sédiments d'acide urique. [{) Elles peuvent s'appliquer à toutes les maladies. Voy. l'usage qu'en t'ait M. le docteur Bouley, dans sa thèse inaugurale sur la nature de la goutte.
(2) Hunter a dit : Il n'est pas facile de s'expliquer pourquoi l'on a considéré les altérations du sang comme la cause de toutes les maladies. Peut-être cette idée est-elle née île l'examen des qualités morbides que présente ce
cations des solidistes, dont nous n'avons pas parlé dans Tordre chronologique, pour suivre le développement de doctrines analogues et l'enchaînement naturel des idées. Sœmmering, en attribuant la scrofule au relâchement et à la dilatation passive des vaisseaux absorbants; Cabanis, en disant que les louches absorbantes ont acquis chez les scrofuleux un surcroît d'activité , tandis que les gang lions et les vaisseaux lymphatiques sont dans l'atonie; Richerand , en soutenant que la maladie qui nous occupe n'est qxiune exagération du tempérament lymphatique avec faiblesse du système; Broussais, en réduisant tout à une irritation des vaisseaux blancs; M. Lepelletier (de la Sarthe), en admettant une disposition particulière de tous les solides, d'où résulte un défaut d'élaboration vitale, un véritable éliolement ; tous ces auteurs n'ont pas fait autre chose que d'émettre des théories arbitraires, sans démonstration, souvent contradictoires, et qui d'ailleurs, supposé qu'elles eussent quelque fondement , pourraient toujours être aussi bien considérées comme s'appliquant à des effets qu'à la cause de la maladie dont elles sont censées donner l'explication.
Nous ne dirons rien de ce que certains médecins
liquide après la saignée; mais cet état du sang est toujours un symptôme secondaire.
M. And rai lui-même, frappé de cette vérité, ne voit dans les altérations du sang nue des symptômes , que des caractères distinclîfs.
ont appelé le génie scrofuleux. C'est encore là une de ces causes occultes qu'une discussion sérieuse ne doit pas aborder.
Quant à cette opinion qui consiste à considérer la scrofule comme un produit dégénéré de la syphilis, elle est généralement abandonnée. On peut réduire aujourd'hui cette fameuse question si longtemps agitée aux propositions suivantes : 1° que les parents infectés de syphilis engendrent très-souvent des enfants prédisposés à la scrofule; 2° qu'un individu prédisposé à la scrofule, ou présentant déjà quelque affection scrofuleuse, verra son état s'aggraver sous l'influence de la syphilis ; 3° la syphilis qui se développe chez les scrofuleux est ordinairement plus grave et plus rebelle que chez d'autres sujets. On voit qu'il n'y a plus là que des questions de prédisposition, de complication, mais non de cause prochaine.
Nous avons déjà, dans le chapitre précédent, combattu l'opinion de M. Baudelocque, qui reconnaît pour cause extérieure, unique, de la scrofule la respiration d'un air altéré. Il nous reste à dire un mot de la viciation consécutive de l'hématose, à laquelle il rapporte comme à sa cause prochaine la maladie dont nous nous occupons. Nous nous bornerons aux questions suivantes : Cette viciation de l'hématose est-elle constatée, définie? Est-elle constante et ne la rencontre-t-on que chez les scrofuleux? Enfin, a-t-on prouvé qu'elle était primitive et non pas secondaire ?
Il a été question plus haut (1) également de l'hérédité invoquée comme cause unique par M. Lugol. Mais M. Lugol va plus loin, et nous devons le suivre. Qu'est-ce que le vice scrofulenx ? dit-il. Nous ne répondrons pas à la question ainsi posée , parce quelle est insoluble. (M. Lugol a bien raison.) Nous pouvons seulement affirmer que l'existence de ce vice, quel qu'il soit, est congéniale (on sait que cette assertion n'est pas fondée, puisqu'il y a des scrofules acquises ) (2) , et quelle est toujours révélée par le développement de tubercules. Cette production est , en effet , la scrofule elle-même , son signe anatomique , pathognomonique, celui-là seul qui la caractérise et qui donne de la valeur à tous les autres symptômes.
Est-il besoin de faire remarquer combien ces idées sont en contradiction avec les faits et avec les principes fondamentaux de la médecine? Le tubercule est la scrofule elle-même, c'est-à-dire la lésion est la même chose que la maladie, la partie est égale au tout ! l'effet est la même chose que la cause ! Le tubercule est le signe patkognomonique de la scrofule , et tout le monde sait, nous avons prouvé nous-même, qu'il est des scrofuleux qui n'ont jamais présenté trace de tubercules pendant toute leur maladie.
«En d'autres termes, continue M. Lugol, qu'un
(1) Voy. au chapitre précédent.
(2) C'est-à-dire accidentellement développées.
malade soit affecté de tubercules, n'importe leur siège, pour nous il est scrofuleux; qu'un malade ait une ophlhalmie, une leucorrhée, des ulcères cutanés , des abcès froids , des caries , des tumeurs blanches, etc., la nature de toutes ces maladies ne peut plus être mise en doute : elles sont scrofuleuses quand il a existé des tubercules. » Et quand il n'existe pas ou qu'il n'a pas existé de tubercules, ces affections ne sont donc pas scrofuleuses ? M. Lugol a prévu l'objection, et il ajoute qu'il suffit qu'il y ait eu des tubercules dans la famille du malade. Mais il nous semble que si le tubercule est la scrofule elle-même , il doit se trouver chez tous les individus scrofuleux.
«Pour nous, ajoute le même auteur, le tubercule est de même origine et reconnaît le même mode de formation que tous les organes. (Plus de distinction entre la santé et la maladie , l'ordre physiologique et l'ordre pathologique!) 11 est lui-même une sorte d'organe qui a sa vie particulière, comme le foie et la rate ont la leur propre... C'est une production pathologique qui modifie projondément tous les éléments organiques et par suite leurs fonctions , et qui imprime aux sujets qu'elle affecte une complexion particulière, qui n'est autre que la complexion tuberculeuse, complexion originaire ; c'est de là que dérivent ensuite les tubercules qui peuvent envahir tous les tissus , et un nombre infini de maladies improprement appelées scrofuleuses.»
De telle sorte que le tubercule est la cause de la
complexion originaire appelée tuberculeuse, laquelle , à son tour, est la cause de tubercules !
Il nous est pénible de faire voir jusqu'où peut être entraîné un médecin distingué, auquel nous avons rendu ailleurs la justice qu'il mérite, par le désir d'expliquer la nature intime d'une maladie,
N'est-ce donc pas assez , en effet , de cet amas d'hypothèses qui encombrent notre science , qui ont tant nui à son développement légitime et régulier, qui lui ont ôté de sa considération , et qui lui ont fait refuser le titre de science exacte, dont elle est cependant tout aussi digne qu'une autre?
Toute tentative pour trouver la cause prochaine, la nature intime d'une maladie, est une tentative nécessairement vaine ; c'est une recherche qui n'est pas scientifique. Il ne nous est pas donné de connaître la cause prochaine, la nature intime de quoi que ce soit. « Ne nous aheurtons pas , dit Bordeu , à courir après les premières causes que nous ne connaîtrons vraisemblablement jamais.» Les sciences dites exactes se bornent à étudier les lois suivant lesquelles se passent les phénomènes. On ne cherche pas la nature intime de l'électricité, de l'affinité, de la pesanteur; c'est ce que nous devons faire en médecine. Il est un certain nombre d'états particuliers du corps humain , de manières particulières d'être malade, un certain nombre d'espèces morbides, de maladies distinctes, essentielles. Chaque maladie a une marche, des symptômes, des lésions, une terminaison, qui lui sont propres et qui
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font qu'on la reconnaît dans tous les âges et dans tous les pays. Nous devons étudier chaque maladie en elle-même, comme un ensemble de phénomènes variables en quelques points, mais constants dans ce qu'ils ont de fondamental. C'est ce qu'on doit faire pour la scrofule en particulier; c'est ce que nous croyons avoir fait, et nous nous en tenons là.