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II. Peut-on nier que la scrofule soit une maladie

Avant de passer à la question de classification, avant de chercher à quelle classe de maladies on doit rapporter la scrofule, il faut rappeler les caractères qui établissent son existence et montrer combien sont peu fondés les doutes et les négations qu'on a émis à ce propos.

Admise de tout temps , ainsi que nous l'avons vu au commencement de ce travail (1), l'existence de la scrofule n'avait jamais été attaquée; mais l'idée qu'on avait de cette maladie était un peu confuse (2), son unité n'était pas médicalement établie; elle constituait moins une seule et unique espèce morbide qu'une foule de maladies qu'on rattachait à un principe commun , sur la nature intime duquel les hypothèses les plus bizarres et les plus invraisemblables étaient émises. Les recherches sur la cause prochaine , les explications , avaient fini par

(1) Voy. Y Historique.

(2) Nous pourrions bieu dire qu'il en est encore à peu près tic même aujourd'hui.

remplacer presque entièrement la description de la maladie. Les choses en étaient là lorsque Broussais parut. Il démontra la fausseté de toutes ces théories. Les hypothèses renversées, Broussais crut avoir tout détruit; il nia l'existence de la scrofule comme maladie : ce ne fut plus à ses yeux qu'une entité, un groupe artificiel de symptômes, qu'une série d'affections locales dues à l'irritation des tissus blancs.

Mais quand on lit attentivement les différents passages où Broussais combat l'unité de la scrofule, on reste convaincu qu'il ne s'y attaque que faute de la bien comprendre. S'il nie l'existence de cette maladie, c'est en haine des explications et parce que son bon sens se révolte contre leur impuissante absurdité. Il est obligé de reconnaître une singulière analogie, des caractères frappants de ressemblance entre ces diverses lésions qu'il ne veut pas voir rapporter à une même maladie. Il avoue bien qu'elles ont une physionomie particulière , quelque chose de spécial qui fait qu'elles diffèrent des autres altérations; il est obligé d'admettre une certaine prédisposition qu'il ne s'explique pas très-nettement, et il croît se tirer d'embarras en attribuant ce qu'on appelait les affections scrofuleuses à l'irritation des vaisseaux blancs.

On le voit, Broussais tombe lui-même dans les hypothèses (1); son système ne lui paraît pas rendre

(1) Nous voudrions bien qu'où dous démontrât l'irritation des vaisseaux blancs.

compte des faits d'une manière suffisante, il admet une certaine prédisposition : or, d'une prédisposition à une maladie il n'y a qu'un pas(t). Ainsi donc, Broussais avait détruit l'échafaudage d'hypolhèses sur lequel un grand nombre d'auteurs avaient cru devoir établir l'unité delà scrofule; mais il n'avait pas renversé cette unité, il n'avait pas prouvé que la scrofule n'existait pas comme maladie distincte, indépendante, essentielle.

On peut en dire autant de ses successeurs, de ceux qui ont entièrement adopté ses idées sur ce point ou qui les ont légèrement modifiées (2).

Nous ne pouvons passer sous silence l'opinion de M. le professeur Bouillaud sur le sujet qui nous occupe (du moins une nouvelle face de cette opinion). En même temps qu'il cherche à rendre compte de la scrofule par une altération du sang ( voyez un peu plus haut), M. Bouillaud donne à entendre que les diverses affections dites scrofuleuses ne sont que des maladies différentes qui prennent un caractère, un cachet particulier, sous l'influence de la complexion scrofuleuse. Mais qu'est-ce que cette complexion ? Est-ce un tempérament? est-ce une ma-

(1) La prédisposition n'est-elle pas la maladie en puissance, et les maladies ne sont-elles pas la réalisation d'un certain nombre de prédispositions?

(2) Voyez quelques articles de M. le prof. Velpean : De V Adénite {Arch. gènér. de méd, , t. 10); art. OPHTHALMIE du Diet. eu 'M) vol.

ladie? Si c'est un tempérament , il faut convenir que c'est un tempérament nouveau, qui n'a encore été décrit par personne; car il ne s'agit pas ici du tempérament lymphatique. M. Bouiilaud nous donne d'ailleurs les caractères de cette complexion si bien décrite par M. Lugol. Mais cette complexion scrofuleuse n'est pas autre chose qu'un ensemble de signes appartenant à la scrofule; c'est la scrofule elle-même commençant ou sur le point de commencer; c'est son premier caractère, sa première manifestation; c'est la meilleure preuve de son existence comme maladie spéciale, puisque, avant même son développement , quand elle n'est encore qu'à l'état de prédisposition (1), elle imprime à ceux qu'elle doit frapper un cachet particulier qui la fait reconnaître et annoncer.

Quant aux doutes émis par quelques autres médecins éminents qui, frappés de ce fait que le tubercule n'est pas propre à la scrofule, hésitent à la conserver au rang des maladies, retranchent une partie de ses symptômes ou tendent à la confondre avec d'autres maladies , nous renvoyons à ce qui a été dit au chapitre du diagnostic dijférentiel , nous bornant à rappeler ici qu'une lésion commune, pouvant exister dans deux maladies distinctes, ne suffit pas pour les faire réunir en une seule.

(1) Il vaudrait peut-être mieux dire à l'état de prodromes.

Il reste donc établi que la scrofule est une maladie essentielle, distincte de toute autre.

La description que nous avons donnée et qu'on peut vérifier au contact des faits en est une preuve suffisante.

Nous avons vu, en effet , que cette maladie a des caractères et des signes qui lui sont propres, une marche particulière, un grand nombre d'affections symptomatiques, auxquelles elle imprime son cachet, des conditions de développement, une série de périodes, des symptômes, des lésions, de certaines terminaisons, un état cachectique, qui n'appartiennent qu'à elle seule.

Que faut-il de plus pour constituer une maladie?

III. Quel le jilace doit occuper la scrofule dans le cadre nosologique P

Il ne nous reste maintenant qu'à chercher à quelle classe de maladies on doit rapporter la scrofule. Mais avant, rappelons quelles places cette maladie a successivement occupées dans les principales nosologies.

Sauvages la range parmi les cachexies (cl. 10, ord. 4, tubera). Disons d'abord que cette classe des cachexies est trop vaguement caractérisée (mauvaise habitude du corps qui le fait dégénérer de son volume, de son égalité, de sa légèreté et de sa couleur); que toutes les maladies chroniques arrivées à un certain degré présentent un état de cachexie;

qu'on ne peut faire une classe de ce qui n'est qu'une période de diverses maladies, et que placer la scrofule dans le quatrième ordre de cette classe, à cause des tumeurs qu'elle présente, c'est trop se préoccuper de ce caractère au détriment des autres. Mais on peut faire un reproche beaucoup plus grave à Sauvages: c'est, quoiqu'il donne une très-bonne idée de la scrofule, d'avoir disséminé, dans plusieurs autres points de sa classification, des affections scrofuleuses (carie scrof., phthisie scrof., carreau, etc. etc.) qui ne doivent pas être séparées de la maladie dont elles font partie.

Les mêmes reproches s'appliquent à la classification de Vogel, où la scrofule se trouve placée dans la dixième classe ( vilia, ord. 2, tamores)] à celle de Cullen, qui la met encore au nombre des cachexies (cl. 3, ord. 2, intumesceniiœ); enfin, à celle de Sagar, qui n'est au moins sur ce point qu'une reproduction de la classification de Sauvages.

Dans la nosologie de Selle, on trouve une classe tout entière à laquelle il donne le nom de maladies scrofuleuses. Ces maladies sont les tumeurs squirrheuses, l'herpès scrofuleux , les inflammations scrofuleuses, les ulcérations scrofuleuses, la gonorrhée maligne. Malgré l'obscurité de plusieurs de ces dénominations, Selle distingue ces affections de toutes les autres, il leur attribue une nature commune; mais il ne voit pas qu'elles forment une seule et même maladie. Toutefois, en supposant même qu'il ait entrevu cette vérité , on ne peut dire

qu'il ait classé la scrofule: il se borne à l'isoler tant bien que mal de ce qui n'est pas elle, il ne la rapproche d'aucune autre maladie, il ne la fait rentrer dans aucun groupe nosologique.

Pinel, après avoir d'abord placé les scrofules dans la classe des aj Cédions lymphatiques, les rangea définitivement, mais sans plus de succès, parmi les lésions organiques.

Nous n'avons pas à juger la première faute de Pinel . puisqu'il l'a reconnue lui-même implicitement. Quant à la seconde, il est impossible de la méconnaître. Qu'est-ce, en effet, qu'une classe de maladies appelées lésions organiques!' De deux choses l'une : ou bien il y a une différence entre les lésions et les maladies, et alors on ne peut classer des maladies parmi des lésions; ou bien (1) il n'y en a aucune, et pour ceux qui admettent cette opinion, toutes les maladies rentrent dans la classe admise par Pinel.

Comment donc la devrons-nous résoudre cette question qui n'a pas encore reçu de solution définitive et satisfaisante? En quoi consiste le principal défaut de presque toutes les classifications, sons le rapport qui nous occupe? C'est en ce que leurs auteurs se sont exclusivement préoccupés d'un symptôme ou d'une lésion , au lieu de l'ensemble des lé-

(1) C'est là l'idée organicienne.

sions et des symptômes qui caractérisent la maladie et de son évolution.

N'existe-t-il pas des maladies qui ont dans leur ensemble un certain rapport naturel avec la scrofule? La syphilis, par exemple, et la goutte, ne présentent-elles pas comme elle des altérations organiques multiples et des symptômes variés? n'ontelles pas comme elle une marche chronique, des périodes successives, marquées par des affections différentes et séparées souvent par des intervalles de temps où la santé semble rétablie, tandis qu'il n'y a , pour ainsi dire , qu'une trêve , qu'un repos momentané du mal?

S'il en est ainsi , si cette conformité d'ensemble existe, si tout le monde est frappé de ce rapport naturel, ne doit-on pas ranger la scrofule à côté de la syphilis et delà goutte, et donner à ce groupe le nom de maladies constitutionnelles , sans attacher à ce mot d'autre sens que celui de maladies caractérisées par une marche chronique à longues périodes et divers produits morbides en divers points du corps (!')?

(1) Aucune autre maladie ne présente ces caractères de diversité de produits avec diversité de sièges. Les diathèses cancéreuses, tuberculeuses, etc., qui ont le plus d'analogie avec ces maladies, sont caractérisées par l'identité de produit avec diversité de sièges*

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