‹ De la sculpture antique et moderne (volume 2)Chapitre 27 sur 122 · Guillaume de Jumièges · texte numérisé non relu

Guillaume de Jumièges

nairement exigées des serfs, ils n’en ont aucune. » L’établissement des communes , en créant une bourgeoisie, eut pour effet de former une opinion publique qui, dès qu’elle parut, changea les tendances et la direction de l’art. Tant que la sculpture et la peinture étaient simplement un besoin de la foi, tant que ces deux arts étaient cultivés exclusivement dans les monastères, l’œuvre exécutée par d’aussi pieuses mains prenait aux yeux des fidèles un caractère de sainteté qui excluait toute idée de critique. C’était sur l’objet représenté et non sur la manière dont il était représenté que pouvait se porter l’attention publique, et la vénération même qu’excitaient les sculptures et les tableaux, leur puissance attestée par de nombreux miracles, étaient des obstacles qui empêchaient déjuger de la qualité du travail. Comment douter de l’excellence d’une image devant laquelle on se prosterne, et dont on attend sa guérison dans ce monde et son salut dans l’autre? N’est-ce pas en baisant cette respectable image, en la couvrant d’abondantes larmes, que nous obtiendrons l’intercession des saints qui sont dans le ciel ? Comment pourrions-nous donc la trouver difforme, hors de proportion, d’une tournure

LE MOYEN ÂGE

ignoble et ridicule? Mais dès que les moines ne suffisent plus à décorer la prodigieuse quantité de monuments qu’on élève, dès qu’il faut recourir partout aux laïques, l’œuvre qui n’est plus sortie du mystérieux laboratoire des couvents, l’œuvre que chacun a vu faire, à laquelle chacun a contribué, devient simplement un ornement de la maison de Dieu, et alors tous se croient en droit de blâmer la manière dont elle est faite, et de trouver qu’on aurait pu la faire mieux en s’y prenant autrement.

De là une émulation qui s’empare de tous les travailleurs ; tous veulent éviter le blâme et mériter l’éloge. Bientôt, pour faire mieux, on voudra recourir à la nature. On copiera d’abord des feuilles et des fleurs, ensuite on imitera des animaux. Bien longtemps avant que l’usage du modèle vivant soit devenu général, les sculpteurs se feront une habitude de l’observation, et quand ils voudront représenter une sainte dans sa niche, ils regarderont comment sont faites les femmes qui passent. Les moines n’avaient pas les mêmes ressources : c’était seulement à la prière qu’ils avaient recours pour recevoir des inspirations sur un art qui ne vit que de formes, et la forme, qui n’existe que dans la

nature matérielle, demeurait rebelle à leur inexpérience.

La miniature avait commencé sous Charlemagne; la peinture de vitraux et surtout la sculpture apparaissent dès le xiie siècle sur tous les édifices religieux et civils. L’esprit public, une fois éveillé, envahit tout, et l’intelligence gagne chaque jour du terrain sur la brutalité sauvage du temps qui précède. Il se forme en France, au xne siècle, une incroyable quantité de monastères, mais ils sont conçus dans un esprit tout autre que celui des siècles précédents. Le besoin de vaine contemplation fait place partout à un immense désir d’études, et on voit commencer cette fièvre de tout savoir qui sera le caractère distinctif de la Renaissance.

Au lieu de renfermer leur science au fond de leurs monastères, les moines, entraînés dans le mouvement progressif, se font une gloire de la propager. Ils se rendent utiles et se font les instituteurs du peuple. « O toi qui liras cet ouvrage, dit Théophile en commençant son livre sur les arts, qui que tu sois, ô mon cher fils ! je ne te cacherai rien de ce qu’il m’a été possible d’apprendre... Recueille et conserve, mon cher fils, ces leçons que j’ai apprises

LE MOYEN AGE

moi-même dans beaucoup de voyages, de travaux et de fatigues, et quand tu les posséderas, loin d’en être avare, transmets-les toi-même à d’autres disciples, Nécessaires à l'embellissement des temples, ces connaissances sont l’héritage du Seigneur. » Le livre de Théophile est très-curieux par les renseignements qu’il donne sur les arts employés à la décoration des églises ; il est d’ailleurs plein de traits qui montrent les étranges superstitions du temps, par exemple pour la fabrication de l’or.

On distinguait quatre espèces d’or: l’or de sable, l’or d’Orient, l’or d’Arabie et l’or espagnol. Ce dernier, qui était de beaucoup le plus estimé, se fabriquait exclusivement chez les Sarrasins d’Espagne, mais on connaissait leur recette. Il était composé de cuivre rouge, de poudre de basilic, de sang humain et de vinaigre. Pour le composer il fallait enfermer dans un caveau très-obscur deux vieux coqs de douze à quinze ans, qu’on y laissait jusqu’à ce qu’ils se fussent accouplés. De cet accouplement il résultait des œufs qu’on faisait couver par des crapauds, et ces œufs produisaient des basilics, sorte de poussins à queue de serpent, qu’on mettait dans des vases d’airain. Les vases, après avoir été d’abord enfouis

sous terre pendant six mois, étaient placés devant un grand feu, et on y broyait le basilic détrempé dans du vinaigre avec un tiers de sang humain. En plongeant dans ce mélange des lames de cuivre chauffées à blanc, elles se changeaient en or de la plus belle qualité et le plus commode pour être travaillé1.

Les abbayes de Cluny, de Saint-Gall et autres deviennent des pépinières d’artistes où l’on fait des châsses, des missels ornés de miniatures, où l’on apprend l’art de construire les églises et de les décorer. L’architecture, la sculpture, la peinture sont enseignées en même temps que les belles-lettres. La transcription des manuscrits devient la principale occupation des moines, et il se forme des ordres, celui des Chartreux, par exemple, où on n’admet que celui qui sait écrire. L’esprit s’élargit partout avec la curiosité, et on est surpris de voir, au commencement du xiie siècle, un abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, se rendre en Espagne pour se procurer une traduction du Coran.

Ces moines de Cluny sont assurément pour quel-

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