Plutarque, Vie de Périclès
tile à Périclès. Les embellissements d’Athènes étaient un thème perpétuel de récriminations : « La Grèce, disait-on, ne”peut se dissimuler que l’argent destiné aux frais de la guerre est employé à orner, à dorer notre ville comme une femme coquette que l’on couvre de pierres précieuses. » Périclès alla droit au but : «Trouvez-vous, dit-il au peuple, que j’aie trop dépensé? — Oui, répondirent ses adversaires, et beaucoup trop. — Eh bien! reprit Périclès, cette dépense ne sera pas à votre charge; je m’engage à la supporter seul. Mais mon nom seul aussi sera placé parmi les inscriptions des édifices.» Aussitôt tout le peuple s'écria qu’il ne voulait pas lui céder la gloire de tant de beaux ouvrages, et l’autorisa à prendre dans le trésor de quoi en couvrir les frais, sans rien épargner. L’habile démagogue avait bien prévu cette réponse. Si on l’avait pris au mot, il aurait été incapable de payer, car il n’était pas riche, et, après avoir manié des sommes immenses, il mourut sans avoir augmenté d’une drachme son patrimoine. 11 n’en fut pas moins, tant qu’il vécut, accusé de dilapider les deniers publics.
Quand on vit que la faveur du peuple persistait à le soutenir, on l’attaqua indirectement ; on s’en prit
32 COUP D'ŒIL SUR L’HISTOIRE DE LA. SCULPTURE GRECQUE, à Phidias ; un des artistes qu’il employait l’accusa d’avoir détourné une partie de l’or destiné à la statue de la Déesse. Heureusement Phidias, d’après le conseil de Périclès, avait disposé la draperie de telle sorte qu’on pût l’enlever et la peser. Alors on lui reprocha d’avoir ciselé, sur le bouclier où il avait représenté le combat des Amazones, son portrait et celui de Périclès. Cette accusation paraît bien frivole; cependant il paraît que Phidias fut obligé de quitter Athènes. On a même dit qu’il mourut en prison, mais cette assertion est tout à fait invraisemblable, et Plutarque a eu tort de l’accueillir. Elle est contredite par le Scholiaste d’Aristophane, qui assure, d’après Philochore, que Phidias se retira en Élide, où il fit pour le temple de Zeus, à Olympie, le fameux colosse d’or et d’ivoire qui, dès son apparition, fut salué par l’admiration unanime des Grecs comme le chef-d’œuvre de la statuaire et une des merveilles du monde. D’après le passage d’Aristophane auquel se rapporte cette scholie, l’exil de Phidias aurait amené la désastreuse guerre du Péloponèse : « Le malheur de Phidias en fut la première cause, dit Hermès; Périclès, craignant le même sort, et se défiant de votre naturel irritable, mit bientôt l’État en
leu la Paix disparut. — Par Apollon 1 je ne sa-
vais pas que Phidias fût parent de cette Déesse. » Et le chœur ajoute : « C’est donc pour cela qu’elle est si belle ! »
Le témoignage unanime de l’antiquité a placé Phidias au premier rang des sculpteurs; malheureusement, les ouvrages de toreutique qui avaient sm tout contribué à fonder cette immense réputation ne nous sont pas parvenus. Les descriptions sont toujours insuffisantes pour faire apprécier des œuvres d’art, et celles que nous avons des chefs-d’œuvre de Phidias, le Zeus d’Olympie et l’Athènè du Parthénon, sont fort incomplètes. Pausanias, qui s’amuse à décrire tant de curiosités archéologiques, parle à peine de l’Acropole d’Athènes, sous prétexte que c’est trop connu. Pline est un naturaliste, et ce qui 1 intéresse le plus dans les statues, c’est la matière qui a servi à les faire. En rassemblant des témoignages épars, Quatremère de Quincy est parvenu à nous donner une idée de la partie matérielle de la toreutique. Les sculpteurs qui voudront consulter son Jupiter Olympien y verront comment on disposait une armature pour soutenir le colosse, comment des morceaux d’ivoire, amollis et taillés séparément,
34 COUP D'ŒIL SUR L’HISTOIRE DE LA SCULPTURE GRECQUE, étaient ajustés à la surface de manière à former une sorte de mosaïque. L’or et les métaux employés pour les draperies étaient nuancés par des procédés empruntés, dit-on, aux Égyptiens.
Tout cela déroute un peu nos idées sur l’art; nous avons peine à comprendre comment les Grecs, qui avaient un sentiment si juste de la sobriété et de la mesure, à en juger par les œuvres qui nous restent, réservaient toute leur admiration pour ces colosses bigarrés dont le front touchait le faîte du temple, dont les chairs étaient en ivoire, les draperies en or, les yeux en pierres précieuses. Nous nous étonnons aussi que les Athéniens, à qui Phidias avait proposé de faire la statue de la Déesse en marbre, aient préféré l’or et l’ivoire, uniquement parce que c’était plus cher. Enfin, nous ne sommes pas moins surpris de voir que les auteurs qui nous parlent de ces chefsd’œuvre exaltent le prix de la matière et le fini des détails au lieu d’admirer la beauté de l’œuvre et le caractère de l’ensemble.
Mais comment se faire une opinion sur des œuvres qu’on n’a pas vues? Si nous ne connaissions pas les Chambres de Raphaël, et si on nous disait qu’une de ces compositions est coupée en deux
par une grande porte, pourrions-nous deviner la belle unité optique de la fresque du Parnasse ? Le génie tire parti des conditions les plus défavorables. Les tragédies grecques, où les rôles de femmes étaient jouées par des hommes, où tous les acteurs avaient des masques, d’énormes chaussures et des mains postiches, ne sont pas pour nous un sujet d’étonnement moins grand que la statuaire polychrome des anciens. Réservons notre jugement pour les choses que nous pouvons juger en connaissance de cause. Puisque les Athéniens, qui n’étaient pas des sots, après avoir vu cette admirable frise de la cella, et les frontons et. les métopes, oubliaient tout devant le colosse d’or et d’ivoire, nous devons supposer que cette préférence avait quelque raison d’être, et il ne nous appartient pas de casser la décision unanime de l’antiquité quand les pièces du procès nous manquent.
Le colosse d’Olympie est représenté sur quelques monnaies anciennes; quanta celui du Paithénon, on a cru en retrouver une imitation dans une statue de marbre du musée du Louvre, mais une statuette qui est, je crois, au musée de Turin, et dont tout le monde connaît le moulage, répond encore
30 COUP D'ŒIL SUR L’HISTOIRE DE LA SCULPTURE GRECQUE, plus exactement aux descriptions qui nous en restent. Quatremère de Quincy, dans son Jupiter Olympien ;M. Beulé, dans son Acropole d’Athènes , ont décrit d’après des témoignages anciens les sujets mythologiques représentés sur les parties accessoires de ces deux statues. L’ Encyclopédie condamne un peu légèrement, au nom du goût moderne, cette profusion de détails ; mais M. Beulé fait remarquer avec raison qu’elle était absolument nécessaire dans des statues colossales où il y avait de grandes surfaces qui ne pouvaient rester unies. Malgré le soin donné à ces détails et le temps qu’exigeaient de pareils ouvrages, l’antiquité attribuait à Phidias un grand nombre de statues; on cite surtout des représentations de la Déesse protectrice d’Athènes, dont il a fixé le type. Celle qu’il fît pour les Platéens était de bois doré, avec la tête, les pieds et les mains en marbre; c’est ce qu’on nommait un acrolithe. Il en fît une autre, qu’on surnomma la Belle, pour les Lemnicns. La plus célèbre de toutes fut le grand colosse de bronze d’Athènè Promachos (Minerve protectrice). Elle était debout, tenant en avant son bouclier, sur lequel Mys avait ciselé le combat des Centaures et des Lapithes, d’après un dessin de Parrhasios.
Placée entre les Propylées et le Parthénon, elle dominait tous les monuments de l’Acropole, et depuis le cap Sounion les navigateurs apercevaient l’aigrette de son casque et la pointe de sa lance.
Ce que les anciens admiraient surtout dans les statues de Phidias, c’était l’élévation du sentiment religieux. C’est par là qu’il l’emportait sur les plus illustres représentants de la sculpture dorienne, Myron et Polyclète. Myron s’était attaché à rendre la vie par les formes. Quoiqu’on cite des statues d’Hèraclès, de Zeus et d’Athènè qu’il avait faites pour les Samiens, il, dut surtout sa réputation à des statues d’animaux et à des figures d’athlètes en bronze, comme son coureur et son discobole. Polyclète, bien qu’il soit l’auteur d’une célèbre statue colossale d’Hèrè (Junon), se distingua principalement par ses statues d’athlètes, et on disait communément qu’il était supérieur à Phidias dans la représentation des hommes, mais que Phidias savait mieux faire les Dieux. Ce mot résume le progrès accompli par l’école attique sur les écoles doriennes.
Phidias avait étudié sous Agéladas d’Argos, qui fut aussi le maître de Myron et de Polyclète; mais après avoir appris avec eux à épurer les formes et à expri