CHAPITRE PREMIER
I. Les destinées de l'art antique. — Importance de l'art dans la société antique. — Statues transportées à Constantinople. — Opinion des Pères de l'Kglise sur la sculpture. — Destruction des temples et des statues. — Obstacles à la formation d'un art nouveau. — Les Iconoclastes. — La peinture tolérée, la sculpture proscrite. — L'art byzantin. — Indifférence pour les monuments d'Athènes, même après la Renaissance.
II. La renaissance italienne. — L'école de Pise sortie de l'étude d'un bas-relief antique. — Nicolas de Pise comparé à Gimabué. — La sculpture italienne au xiv^ siècle. — Donato. — Brunelleschi. — Ghiberti. — L'enseignement de la sculpture à Florence; la méthode de Ghiberti et de Donato. — L'art encouragé à Florence. — Luca délia Robbia. — Verocchio. — Léonard de Vinci.
III. Michel Ange. — La jeunesse de Michel Ange. — Michel Ange et Torregiano. — Michel Ange étudie l'antique ; — il étudie l'anatomie. — L'enseignement des Grecs comparé à celui des Florentins. — L'étude du cadavre et celle du modèle vivant. — La sculpture florentine et la sculpture antique. — Opinions diverses sur Michel
Ange; imite-t-il la nature? — L'étude des maîtres. — Mœurs et caractère de Michel Ange. — État de l'Italie au temps de Michel Ange. — Style de Michel Ange. — Ses principaux ouvrages de sculpture. — L'école de Michel Ange : Bandinelli, Cellini, Jean de Bologne, Sansovino.
IV. La décadence. — La sculpture entre dans une voie rétrograde. — LeBernin, sa jeunesse, ses principaux ouvrages. — Jugement de Mengs sur Le Bernin. — L'idée de la beauté chez les Grecs et pendant la décadence italienne. — La sculpture doit-elle accepter les lois de la peinture? — Le portrait. — Le bas-relief de l'Algarde. — Bas-reliefs-tableaux au XYii^ siècle. — Théorie des sculpteurs italiens de la décadence. — La mode dans les arts. — Le Bernin à Paris. — Portrait du roi par Le Bernin. — Opinions diverses sur la décadence italienne.
S'il nous était donné de parcourir quelque province du vieux monde romain, même au temps de sa décadence, de voir ces immenses et splendides édifices dont chaque ville était ornée, cette profusion de statues qui remplissaient les temples, les places publiques et même les demeures particulières, ces magnifiques fontaines alimentées par de nombreux aqueducs ; si nous pouvions en même temps retrouver dans l'intérieur des maisons ces ustensiles de ménage d'un goût si parfait, voir à chaque pas dans
les rues ces beaux costumes flottants dont les plis gracieux accompagnaient si bien les formes, la comparaison de cette civilisation morte avec la plus riche de nos cités modernes ne serait assurément pas de nature à flatter notre orgueil. Quand Théodose permit aux Goths de s'installer sur le sol de l'empire, ces barbares, stupéfiés par l'aspect magique des cités romaines, éprouvaient une sorte de respect superstitieux et n'osaient avancer. Déjà cependant avait commencé, non par des mains étrangères, mais par celles des Grecs et des Romains eux-mêmes, cette longue série de destructions, tantôt brutales, tantôt systématiques, qui s'est prolongée en Occident pendant tout le moyen âge, en Orient pendant plus longtemps encore, et dont le dernier acte, le bombardement du Parthénon, est presque d'hier.
Constantin, en abandonnant Rome et en reniant les traditions nationales, avait précipité la chute de l'empire. Pour orner sa nouvelle capitale, il arracha de la vieille métropole les trésors de l'art qui s'y étaient amoncelés depuis des siècles. Athènes, Antioche et les principales villes de la Sicile, de la Grèce et de l'Asie Mineure, furent également dépouillées de leurs statues les plus précieuses pour l'embeUis-
sèment de Constantinople. Toutes les richesses de l'empire qui vinrent s'y entasser furent pillées successivement par les Iconoclastes, par les Croisés et par les Turcs. La persécution du paganisme, commencée sous les fils de Constantin, s'arrêta sous Julien et ses premiers successeurs, pour reprendre avec plus de violence sous Gratien et Théodose. Alors on ne se contenta plus de fermer les temples, on les détruisit dans toute l'étendue de l'empire. La sculpture, pour avoir glorifié les Dieux de la religion proscrite, était l'objet principal de la colère des chrétiens, et les Pères ne cessaient de la dénoncer comme l'industrie la plus funeste et la plus dangereuse. C'était elle qui était la première cause de la corruption et de l'idolâtrie, c'était contre elle que le sang des martyrs avait protesté : « Les esprits impurs, dit Minucius Félix, c'est-à-dire les démons, ainsi que lont montré les magiciens, les philosophes et Platon luimême, se tiennent cachés sous les statues et les idoles que vous consacrez. Par leur inspiration, elles acquièrent, pour ainsi dire, 1 autorité d'une divinité présente. »
Les Pères apologétiques sont très-explicites à cet égard. Quelques phrases montreront combien cet
art était antipathique à la religion nouvelle : « Nous apprenons de Yarron, dit Clément d'Alexandrie, qu'à Rome, la première statue de Mars fut une lance; c'était bien avant que la sculpture eût atteint cette perfection merveilleuse, mais funeste, qu'elle eut depuis. Il est à remarquer qu'à mesure que cet art s'est développe, l'erreur a fait des progrès : avec le bois, la pierre et toute autre matière, on a fait des statues à figure humaine, on s'est prosterné devant elles ; le mensonge a voilé la vérité. )) Le même auteur dit plus loin : « Les ouvriers qui fabriquent ces jouets si dangereux, je veux dire les sculpteurs, les statuaires, les peintres, les orfèvres, les poètes, en produisent des quantités incroyables ; ils remplissent les champs de statues, les forêts de nymphes, etc. ))
Quatre édits successifs ordonnèrent la destruction des temples et des statues. Symmaque et Libanios adressèrent aux empereurs d'humbles et inutiles prières ; mais l'habitude de l'obéissance avait tellement abaissé les âmes qu'on n'essaya même pas de résister : « Dans des exécutions souvent sanglantes, dit Émeric David, les chrétiens se montraient si ardents à exécuter et même à prévenir les ordres du
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prince que les Pères eux-mêmes étaient quelquefois obligés de les contenir. Les Dieux antiques furent jetés dans la fournaise, écrasés sous les roues des chars, réduits en poussière. Quand on transportait des statues à Constantinople, on avait soin de publier qu'on les garrottait comme des criminels et qu'on allait les exposer dans la capitale à la risée des fidèles. Cet exemple de Constantin fut suivi avec chaleur par la plupart des princes qui lui succédèrent, et principalement par Théodose. Des villes entières détruisirent elles-mêmes les statues, rasèrent les temples qu'elles avaient jusque-là révérés. Pendant plus d'un siècle l'univers retentit du bruit des marteaux qui renversaient les chefs-d'œuvre des Scopas, des Polyclète et des Gallimaque ^ » Les édits des empereurs étaient exécutés principalement par des bandes de moines qui, s'il faut en croire Eunapios, se récompensaient eux-mêmes de leur zèle par le pillage. Gibbon raconte la destruction des temples de la Gaule par Martin de Tours et ses moines, celle des temples de la Syrie par Marcellus, évoque d'Apamée, qui parcourait le pays à la tête d'une troupe
\ . Em. David, Histoire de la peinture au moyen âge.
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de soldats, de moines et de gladiateurs, brisant les statues et rasant les temples. Celui de Zeus était si solide qu'il fallut employer la mine et l'incendie pour le détruire.
Un petit nombre de temples furent conservés, grâce peut-être à la vénalité des gouverneurs de province. On les changea en églises. C'est ainsi que le Panthéon de Rome et le Parthénon d'Athènes restèrent debout. «Mais, dit Gibbon, dans presque toutes les provinces du monde romain, une armée de fanatiques sans discipline assaillait les paisibles paysans, et les ruines des plus beaux monuments de l'antiquité attestent encore les ravages de ces barbares. » Les rares historiens de cette triste époque parlent avec indifférence de ces dévastations. On ne sait • même pas comment disparurent le Zeus d'Olympie et l'Athènè du Parthénon. Au milieu de la décrépitude de l'esprit humain, le silence et l'oubli s'étendaient sur toutes les gloires du passé comme la neige sur les feuilles sèches. On a seulement quelques détails sur la destruction du grand temple de Sarapis, qui passait pour une des merveilles du monde. 11 fut démoli par l'évêque Théophile ; la précieuse bibliothèque d'Alexandrie fut pillée et dé-
truite, « et près de vingt ans après, dit Gibbon, les cases vides excitaient le regret des spectateurs dont les préjugés n'obscurcissaient pas tout à fait le bon sens. » On a souvent attribué la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie à un lieutenant du calife Omar, d'après une anecdote racontée six siècles après par Abulpharage; mais Gibbon oppose à cette assertion sans valeur le silence de deux annalistes d'une époque antérieure, tous deux chrétiens, tous deux originaires de l'Egypte, et dont le plus ancien, le patriarche Eutychios, a raconté en détail la conquête d'Alexandrie ^
C'est par une erreur du même genre qu'on attribue souvent la destruction des statues antiques à la conquête musulmane en Orient, aux invasions barbares en Occident. Sans doute les Arabes n'auraient pas mieux demandé que d'avoir à détruire des idoles et des temples païens, mais on leur avait d'avance épargné ce travail*; il ne restait plus que des ruines à faire disparaître. Ils s'acquittèrent d'ailleurs de celte tâche avec conscience, comme le prouve la rareté des vestiges de la civilisation grec-