LA SÉDUCTION ET L’ILLÉGITIMITÉ
faction de tous les désirs, l'impunité accordée aux spectacles pornographiques, la licence des livres et des photographies ; mais ici surtout la cause essentielle, c'est l'impunité de la séduction. En effet, M. Wanmacque, chef de division de statistique au ministère du commerce, a constaté que le nombre des mariages diminuait chaque année et qu’à cette diminution correspondait une augmentation caractéristique du nombre des naissances illégitimes, et plusieurs auteurs ont constaté qu'il yaen effet une corrélation directe entre la portion du célibat et celle des naissances naturelles. Ce sont les pays où il y a le moins de mariages par 1.000 habitants où il y ale plus d'enfants naturels. L'homme égoïste, sachant qu’il peut avoir une femme sans mariage et sansrisques (puisque la recherche de la paternité est interdite),préfère cette union aux charges du mariage, l'union libre lui offrant tous les avantages du mariage sans les inconvénients.
Il est aisé de montrer, d’après ces statistiques, l'influence de la séduction sur l’augmentation de l’illégitimité. Une fille est séduite par un jeune homme, elle devient mère : son amant, plus délicat que les séducteurs de profession, veut réparer partiellement le mal qu'il a causé et, sans vouloir lui accorder la réparation solennelle du mariage, il consent à vivre avec la mère et l’enfant.… Il promet que cette situation n'est que provisoire et qu’à la première occasion on régularisera la situation et on légitimera l'enfant. Mais le temps passe et l'habitude étant
prise, on s’effraie des formalités à remplir pour se marier
et l’on trouve plus commode de rester en dehors des lois de la société ; plus souvent encore, l'amant se lasse de sa concubine et il la laisse avec son enfant en proie à la tristesse de l'abandon, compliqué de celle de la misère. Et la fille séduite demeure avec ses enfants illégitimes, c’està-dire marqués d’une tache indélébile et irréparable. Le nombre de ces ménages irréguliers s’est accru dans des proportions inquiétantes et la propagande instituée en faveur de l’union libre ne fait que l’augmenter ; aussi est-il à souhaiter que le gouvernement prenne les mesures les plus propres à enrayer ce fléau de lillégitimité qui fournit aux ennemis de l’ordre social ses soldats les
plus énergiques et les plus convaincus.
Une des raisons les plus certaines de la dépopulation, c’est l'énorme mortinatalité infantile de notre pays. C’est en France que les enfants naissent le moins et c’est chez nous aussi qu'il y a le plus d'enfants mort-nés ou morts en bas âge. Il faut surtout l’attribuer au nombre colossal d'enfants nés hors mariage qui meurent la première année de leur naissance ; la mortalité chez les enfants naturels est quatre fois plus considérable que celle des enfants issus de justes noces (1) : elle est pour les premiers de 60 pour 100 alors que pour les seconds elle ne s'élève pas au delà de 30 pour 100. Comment s’en étonner : dans un ménage légitime, l'enfant est reçu avec joie, c’est l'espoir de la race, celui qui continuera les traditions de la famille, c'est le lien permanent entre les deux époux, c’est l’extériorisation de leur amour ; dans le ménage irrégulier, l'enfant au contraire est celui qu’on n’attendait pas, c'est la source perpétuelle de conflits entre l'amant et la maîtresse, c’est la preuve certaine de la mauvaise conduite de la mère et de la liaison du père. Aussi quelle différence dans l’accueil : l’enfant légitime est entouré de
soins, choyé, gâté, surveillé ; au contraire, on ne s’OC-
(4) Rapport de M. Julien Goujon.
cupe pas de l’enfant naturel,on lelaisse souvent mourir de faim, bienheureux lorsqu'on n’aide pas le hasard à vous débarrasser de ce témoin gênant et de ce tiers encombrant. Aussi on a remarqué que la plupart des infanticides sont commis sur des enfants naturels ; un 16° seule-
ment sur des enfants légitimes.
D'abord, il est des crimes qui sont commis le plus souvent par des filles séduites : de ce nombre sont l’avortement et l’infanticide. Ils sont souvent la conséquence fatale d’une séduction. L'avortement, a-t-on dit avec raison, procède du suicide : la femme, en empêchant son enfant de naître. croit commettre un attentat contre elle-même, c'est-à-dire un attentat que la loi ne punit pas. Elle n'a pas encore l’exacte vision de cette existence différente de la sienne et qui a droit à la vie, elle se figure qu'elle ne cause de tort qu’à une partie d’elle-même. Ce raisonnement, qui a amené bien des acquittements, est surtout celui des filles séduites, à leur première maternité.
Ignorante des lois de la nature et encore plus des sévérités de la justice, elles subissent l’ascendant de celui qu’elles aiment et suivent ses conseils, elles n’hésitent pas à se débarrasser de ce témoin gênant, sans se douter des responsabilités qu’elles encourent ; et c'est ainsi que l’on voit de toutes jeunes femmes, encore innocentes de cœur, exposer avec cynisme leur crime, comme s’il était naturel de supprimer un enfant dont on n’a pas désiré la naissance.
À leur air rassuré on voit qu’elles sont de bonne foi et
l’on comprend que le vrai coupable, c'est l'amant qui a
abusé ignoblement de la crédulité de cette jeune fille Plus souvent, une fille séduite est abandonnée seule dans Paris, enceinte de quelques mois ; elle se sent délaissée de tous, perdue dans cette immense ville, repoussée par celui en qui elle avait placé tous ses espoirs et toutes ses illusions ; la vue de l'avenir l’effraie, elle se sent bien le courage de gagner sa vie honnêtement pour elle seule, mais point pour deux... Est-ce bien un crime, se dit-elle d'empêcher un malheureux de naître. et affolée par cette vision d’un lamentable avenir, elle absorbe une drogue quelconque, qui la débarrassera de ce souci. Presque tous les avortements comme les infanticides (ainsi que nous l'avons vu plus haut) sont commis par des filles séduites, et il est utile de remarquer que les coupables sont toujours des filles douces et bonnes, qui auraient été incapables d'un meurtre ou d’unassassinat.Depuislongtemps, on a constaté que les départements où il y avaitle moins de criminels étaient ceux où il y avait le plus d’avortements et d'infanticides. Les départements Les plus moraux sont les départements où il y a le plus d’infanticides, ce qui a fait dire : que l’infanticide était le crime des populations honnêtes. Et ce paradoxe apparent est facile à justifier : pourquoi la fille se fait-elle avorter, c’est parce qu’elle craint que son enfant ne témoigne de sa faute et de son inconduite et c’est là une idée qui ne germera point dans le cerveau d’une fille vicieuse qui ne s’occupe pas de sa réputation ; c’est donc bien le crime de la fille
séduite, c’est-à-dire de la fille innocente qui a été entrai-
vu
née à se donner par une violence morale qui à eu raison. des dernières résistances de la vertu et de la prudence.
Si c'est un crime, ce qui est incontestable, est-il bien sûr que le véritable coupable soit la fille séduite ? Avec le Jury nous croyons que non. De nombreux acquittements l'ont prouvé ; la justice du peuple, toujours clairvoyante, comprend que notre loi est injuste et mal faite ; elle amène sur le banc d’infamie celle qui a eu tous les ennuis, qui a couru {ous les dangers et elle laisse libre celai qui a eu tous les plaisirs et ne veut point en assumer la responsabilité. Le véritable coupable, c’est le séducteur ‘il est la cause déterminante, quand il n’est pas le complice, et malgré cela il peut aller la tête haute, comme un conqu érant,fier des victoires à la Pyrrhus qu'il a remportées sur un ennemi incapable de se défendre, sur une victime que sa misère el sa détresse morale mettaient à sa discrétion. Et c'est pourquoi on ne saurait trop louer les juges qui acquittent ces malheureuses filles, coupables seulement d’avoir eu trop de confiance dans l’homme qu'elles aimaient, lrop de naïveté dans l’âme et trop d'illusions dans le cœur !
Tels sont les rapports directs de la séduction et de la criminalité, mais il en est d’indirects qui ont une importance capitale. La séduction qui est la pourvoyeuse de la prostitution est aussi celle du crime. En effet, la séduction, ainsi que nous l’avons démontré, est la principale cause de l'augmentation des naissances illégitimes
et un nombre considérable de criminels sont des enfants A. — 12
naturels. Abandonnés de tous, ils essaient pendant un temps de gagner honnêtement leur vie ; mais avec l'äpre combat du struggle for life, il est rare qu'ils réussissent à se tirer d'affaire : aussi, vers l’âge de 18 ans, ils sont tentés par l'existence vagabonde des malfaiteurs, ils ne tardent pas à entrer dans une bande et finissent par s’asseoir sur les bancs de la Cour d'assises. Et dans celte vocation trop fréquente chez ces enfants du plaisir, il y a « comme une vengeance contre la société qui n’a pas su les empêcher de naître et de souffrir ». De là le nombre formidable de criminels, enfants naturels. Dans un précédent paragraphe, nous avons dit l'accroissement effrayant des naissances illégitimes ; il est curieux de constater qu’il correspond à un accroissement de l'armée du crime ! En 50 ans,de 1831 à 1881, le nombre des prévenus de droit commun âgés de 16 à 20 ans a quadruplé, passant de 5.933 à 20.480, et celui des prévenus s’est aussi élevé de 1.046 à 2.839. On ne saurait trop déplorer l'augmentation constante de ces criminels-enfants. Mais d’où viennent doncces malfaiteurs déjà endurcis et souvent dépravés ? « Beaucoup doivent leur misère et leurs vices à celui qui les a jetés sur le pavé; délaissés par le père, ils ont vu leur mère découragée demander des ressources au dévergondage ou à la prostitution, ou bien ils ont échappé à sa surveillance fatalement impuissante, et les voilà devenus de francs mauvais sujets, d'autant plus
disposés à ne rien ménager qu'ils ont été eux-mêmes plus
cruellement traités. » Il est à remarquer en effet (1) que le gros de l'armée révolutionnaire est formé par des hommes aigris contre la société, qui sont le plus souvent des enfants naturels. Pendant la Commune de Paris, on a constaté que les plus ardents et les plus farouches agitateurs étaient des enfants illégitimes.
Pour montrer les rapports de lillégitimité et de la criminalité, M. Abel Poujol a fait un curieux rapprochement de statistique pour l’année 1894: il a relevé les six départements (Seine exceptée) qui présentent le plus de naissances illégitimes, il a fait le même relevé au point de vue criminel et il a constaté que ces six mêmes départements étaient ceux où l’on avait déjà déféré le plus de criminels aux tribunaux correctionnels. À la contreépreuve, les douze départements qui avaient fourni le plus faible contingent de naissances illégitimes figuraient en tête de la liste de ceux qui avaient fourni le plus petit nombre de criminels. Sans attribuer plus d'importance qu'il ne faut à cette constatation, qui peut n'être qu’une coïncidenee, il faut se rappeler que « la statistique si elle n’est pas une science est le commencement de toutes les sciences » et qu'en criminologie surtout elle est d'un précieux secours. Nous pouvons donc dire que nos lois, trop favorables au séducteur, deviennent indirectement complices du nombre de criminels que, par
son abandon, il arme contre la société.
(1) Rapport de M. Julien Goujon, id.
La famille est une des bases les plus solides de la société, elle est donc intéressée à voir tous ses membres fonder un foyer. Or la séduction amène peu à peu l'union libre qui fait vivre deux êtres hors la loi et les empêche de régulariser leur situation ; de ce fait elle jette déjà un élément de perturbation dans l’ordre social. Mais il en est un autre beaucoup plus grave et qui a, attiré l'attention de tous les moralistes : la loi, en assurant l'impunité au séducteur, se fait la complice de l’homme riche ; elle livre sans défense la fille pauvre à ses désirs et à ses passions, elle permet la spéculation sur la misère; ceux qui abusent de cette tolérance,ce sont surtout ceux ou celles dont le métier est de fournir un aliment aux passions les plus basses et les plus viles. La loi se fait la complicedes proxénètes {1) en ne punissant pas la séduction, elle livre à leur commerce toutes les jeunes filles de 16 à 21 ans, lorsque leur éducation ou leur fortune ne les met pas à l'abri de leurs tentations et de leurs promesses.« Dans quel milieu, en effet, se recrutent les filles séduites, les filles-mères ?
le plus souvent dans les classes inférieures de la société.
(4) Voir rapport de M. Villermé sur la condition des ouvriers.
Ce sont des jeunes filles exposées dès l’âge le plus tendre à tous les dangers du travail en commun,aux champs et à la ville ; elles se recrutent aussi parmi les ouvrières, parmi les orphelines qu'un travail de couture fait vivre péniblement dans une mansarde étroite et qui accueillent l'amour comme unrayon de soleil » (1). À ces pauvres filles mal habillées, mal nourries, on fait espérer des fortunes énormes, on leur montre les grandes courtisanes arrivées et on leur dit : « Confiez-vous à moiet avant deux ans vous aurez.comme elles, chevaux, hôtel el voiture », et, profitant de l'espoir que fait naître en leurs cœurs cette promesse, on les envoie vers l'esclavage le plus dégradant. Ces faits sont attestés par les écrivains les plus sérieux, Legouvé dans son isloire morale des femmes (2) s'écrie : « Tous les penseurs qui percent cette légère couche de décence, dont la police recouvre notre société, reculent épouvantés comme s'ils pénétraient dans un vaste lupanar. Economistes, statisticiens sont unanimes, la dépravation y apparaît sous loutes ses formes, patentée, clandestine, intermittente, éternelle. Des manufacturiers séduisent leurs travailleuses, des chefs d'atelier chassent des jeunes filles qui ne veulent pas s’abandonner à eux, des maîtres corrompent leurs servantes… Dans tous les centres d'industrie, à Reims (3),
à Lille, il se trouve des compagnies organisées pour le
(4) Rapport de M. Julien Goujon.
(2) Legouvé, Histoire morale des femmes, p. 70. (3) Villermé, Condition des ouvriers, t. 1.
recrutement des maisons de débauche de Paris: des proxénètes, postées à l'entrée des manufactures, guettent le temps du chômage et de la faim, les jours de désespoir et de maladie et,le pacte une fois fait avec la misère,elles expédient leur marchandise humaine vers la capitale. Dans l’intérieur des usines même dépravation, d'infâmes vieilles femmes assises auprès des plus jeunes s'étudient, tout en travaillant avec elles,à les éclairer sur le prix de leur beauté, leur en enseignent l'usage, les font rougir de leur candeur et la jeune fille se hâte de se déshonorer, puis de s’en vanter, pour échapper ainsi aux sarcasmes tout en salisfaisant ses passions attisées. Dans les hôpitaux même,au chevet des ouvrières pauvres, se glissent de hideuses habituées des prisons et des hospices qui escomptent à la convalescente sa santé qui revient, sa beauté qui renaît et l’achètent d'avance pour cinq ou six francs par semaine, pour la revendre ensuite à prix d’or. »
Jules Simon, dans l'Ouvrière, a aussi montréla difficulté énorme pour une fille pauvre à ne pas se laisser séduire par les brillantes promesses que l'on fait miroiter à ses yeux. Mal défendue par une éducation incomplète et le plus souvent sans base morale, corrompue par des lectures pornographiques et des spectacles immoraux, la jeune ouvrière est une proie bien facile sur laquelle se ruent les passions inassouvies des uns et les spéculations inavouables des autres. Pour défendre cette victime, que fait la loi? Rien, elle se désintéresse de la
question et cependant elle est vitale, car le pays est in-
téressé au premier chef à voir ces jeunes filles innocentes devenir d'excellentes mères de famille au lieu de les voir grossir les bataillons de plus en plus compacts des prostituées de bas étage. Tolérer plus longtemps un tel état de fait ce serait encourager de propos délibéré la plus honteuse de toutes les spéculations : la spéculalion sur la misère ; ce serait encourager la prostitution, qui ruine la santé du corps et de l’âme, qui détruit les familles et sème la perturbation dans l’ordre social, c'est « livrer la moitié de la nation aux vices de l'autre », etil nous apparaît que, dans un temps où l’on se targue à grands fracas d'aimer les pelits et les humbles, de vouloir établir partout la fraternité, d’instituer l'égalité, de rendre meilleure la condition de l’ouvrier et de donner à tous la liberté, on devrait d’abord s'occuper de réprimer la séduction, de punir le séducteur et de rendre ainsi à l’ouvrier le signalé service de préserver sa femme et sa fille de la corruption et de lui donner avec la santé mo-
rale, le bonheur du devoir accompli.
Quid proficiunt leges sine moribus, à quoi servent les lois sans les mœurs, à quoi sert-il de réformer les lois si l’on ne réforme les mœurs, jamais cetle pensée énonçant l'impuissance du législateur à changer les manières d'être d’un peuple n’a été plus vraie qu'à propos de la séduction. Avant, en effet, de voterles lois qui s'imposent et dont nous parlerons dans le chapitre : la Réforme, il faudrait réformer l'opinion publique et montrer le séducteur sous sün véritable jour, c’est-à-dire comme un malfaiteur qui, embusqué derrière la protection inconsciente de la loi, cherche à ravir l’honneur des jeunes filles, c’est-à-dire ce que la morale, la conscience et leurs intérêts bien compris leur ordonnent de considérer comme le premier des biens. C'est malheureusement l'inverse qui se produit, l'opinion, comme toujours, est avec les forts contre les faibles, elle n’a pas assez de rigueur pour accabler la fille séduite, pour traiter un simple abandon passager ou une faute unique comme un dévergondage habituel ; la plus petite Inconséquence est vite qualifiée crime, et une fois la séduction consommée, quand la pauvre fille est délaissée avec la charge de son enfant, loin de l’aider et de la consoler, l’opinion la flétrit avec violence comme une femme
perdue de vices ; on ne songe pas à lui accorder des cir-
constances atténuantes : on ne pense pas qu'elle est à l'âge de la jeunesse, de la passion, que ce cœur vierge et innocent s'est laissé prendre au délicieux mirage de l'amour : c’est le moment où toutes les illusions abondent dans notre âme et que notre imagination nous fait prendre trop facilement nos désirs pour des réalités : on oublie que la richesse exerce sur les filles pauvres une attraction inouïe, car elles en saisissent les charmes sans en apercevoir les nombreux ennuis et les troublantes responsabilités; qu'en conséquence, il est aisé de les tromper et de leur faire abandonner la proie pour l'ombre ; on oublie aussi que la misère est mauvaise conseillère et que l’on est bien près de tout sacrifier au besoin de vivre quand le pain manque au foyer ; on oublie enfin surtout que jamais la fille ne se serait donnée si le séducteur n'était venu la tenter et lui promettre dolosivement mille et une merveilles qu'il ne tiendra pas, il n'y a pas d'effets sans cause, et la cause ici c’est le séducteur. Malgré cela c’est à la femme que reviennent toutes les charges, toutes les responsabilités et tous les risques ; au séducteur tous les plaisirs, et quand cette union porte des fruits, quand apparaît la conséquence de cette liaison , l'homme s’efface, disparaît ; en présence d’une semblable lâcheté, l'opinion devrait s’émouvoir en faveur de la femme, il n’en est rien ; elle s’émeut, mais pour le séducteur ; à lui toute la gloire,tout l'honneur ; pour elle, la honte, le déshonneur et le mépris. Il y a vraiment là une disproportion
injuste au premier chef, et l'on peut dire que l'opinion se
fait ici complice de l’iniquité de la loi, et c'estcet accord qui explique pourquoi on n’a point encore songé à introduire dans le Code le mot séduction et à punir le séducteur.
Réformer l'opinion au sujel de ce crime est la première réforme, et c'est contre l'appréciation dangereuse du monde que se sont élevés avec véhémence tous les auteurs qui ont écrit sur la séduction. M. Millet, dans son remarquable ouvrage (1) sur ce sujet, s'écrie : « Quant au séducteur,loin de le traiter comme un coupable et un lâche, on l’exalte comme un vainqueur. 11 marche le front haut. Il se pavane dans les salons, il énumère ses conquêtes. Pourlui la virginité est une fleur qu'il se vante d’avoir cueillie ; pour lui comme pour un grand nombre d'hommes, la séduction est un succès galant.et au jeu de l'amour une fille n'est qu’un hochet, » Nous ne saurions mieux démontrer l’antinomie qui existe entre les jugements de l'opinion et les faits qu’en citant le remarquable tableau qu’en fait un moraliste du siècle dernier (2): « Si l’on vous disait qu'il existe un pays où la chasteté est mise à si haut prix pour les femmes qu’on l'appelle leur honneur ; si l’on vous disait que la perte de cette vertu, anéantissant, ce semble, toutes les autres aux yeux du monde, flétrit non seulement la coupable, mais sa famille, et que l’on a vu des filles tuées par leur père, rien que
pour cette faute ; si l’on ajoutait que cette faute lorsque
(1) Millet, De la séduction, p. 111.
(2) Legouvé, Histoire morale des femmes.
la femme est mariée, la conduit devant les tribunaux ; lorsque la femme est servante, la fait chasser de sa place ; lorsque la femme est ouvrière, l'exile souvent de sa manufacture ; lorsque la femme est riche,la condamne au célibat ; car l’homme qui l'épouserait serait accusé à son tour de se vendre lui-même ; si l'on nous disait de plus que, dans cette contrée, les femmes sont jugées si légères d'esprit et si faibles de caractère qu’elle restent mineures pendant tout letemps de leur mariage, si l’on nous apprenait que chez ce peuple, la jeunesse des hommes n'a qu'un but,ravir cette vertu aux femmes ; que tous, pauvres et riches, beaux et laids, nobles et roturiers, jeunes et vieux, poussés ceux-ci par l’ardeur des sens, ceux-là par l'ennui, d’autres par la vanité, se précipitent à la poursuite de cette vertu comme des limiers sur une bête de chasse squ'enfin,par un contraste bizarre, le même monde, qui accable d’anathèmes les femmes lorsqu'elles succombent,élève sur le pavois, ceux qui les font succomber et honore leur succès du nom réservé aux aclions les plus glorieuses : le nom de conquête, et si l’on nous demandait de préjuger la loi de ce pays nous dirions : le législateur n’aura eu qu’une pensée, défendre la femme contre l’homme et contre elle-même ; voyant d'un côté tant de périls, tant de faiblesse et tant de souffrances expiatrices ; de l’autre tant de puissance et d’impunité, ilse jettera entre le corrupteur et sa victime ; armé pour ceux qui sont désarmés, il rétablira
énergiquement les droits de la justice et de là pudeur ;
toute fille séduite sera punie ; mais tout séducteur lesera deux fois plus; car il a fait le mal etille fait faire. » Nous avons vu qu’il n’en était rien et que la loi se montrait indifférente à la triste situation de la fille séduite, il nous semble que cette situation a trop duré, aussi réclamons-nous,dans le chapitre suivant : la Réforme, des mesures qui sauvegardent l'honneur de la femme etsoutiennent sa faiblesse sans donner lieu à des chantages el à des scandales qui compromettraient celte œuvre de jus-
tice et d'humanité.