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LE LAID ET SES CARACTÈRES CONTEM- PORAINS

Tandis que la morale s'applique à définir le mal, à le circonstancier, l'esthétique ne parle guère du laid.

Comme Tantithèse est la forme instinctive de nos jugements et que toutes nos conceptions sont dualistes, peut-être le mystère de la Beauté s'éclairerait-il, par une étude la laideur, dont Léonard nous a donné de très nombreuses analyses dans ses cahiers.

La forme vivante manifeste trois caractères : l'espèce, l'individu et la passion.

On est d'accord sur les qualités de l'espèce ; santé, jeunesse, et proportion. Sur l'individualité, les avis divergent toujours ; et quant à

la passion, elle suscite les plus vives contradictions, c'est la moins évidente des catégories.

Depuis Textinction du Romantisme, les Beaux-Arts se sont orientés vers les représentations contemporaines. De Courbet à nos jours, des efforts prodigieux ont été faits, pour tirer de l'actuel une nouveauté.

On a accusé les artistes, on les a taxés d'impuissance. En vérité, leur tentative ne pouvait pas aboutir.

Même pour les grands maîtres, pour les plus grands maîtres, ce que les réalistes voulaient réaliser, eût été impossible.

^ Il y a des formes irréductibles, I que l'art ne peut pas transfigurer, ( qui résistent même au génie. Un I demi-siècle de volonté et de sincère * recherche a été perdu dans cette voie sans issue. 11 devient expédient de démontrer que la vie contemporaine est laide, d'une laideur sans recours et qu'il faut lui tourner le dos, pour faire œuvre de beauté. V Considérons l'homme actuel : il l n'a plus de chevelure. La tête rasée i ou les cheveux en brosse, comme

Tesclave d'autrefois, il renonce à cet | encadrement naturel du visage qui | fait, du prince de la Rovère ou du \ banquier Altoviti, des figures d'A- J pollon.

Les hommes de fonction grave, les magistrats, les médecins et les prêtres se rasent et suppriment un élément significatif de solennité.

Qu'on promène par la pensée les ciseaux de la Dalila égalitaire sur les têtes des tableaux célèbres ou bien que l'on regarde les enfants d'un patronage avant la représentation et ensuite sur la scène lorsque les boucles blondes de la perruque tombent sur leurs épaules :

l'importance de la coiffure apparaîtra.

Souvent la mode viole la nature, mais le résultat est toujours un enlaidissement. La Cécile de Gonzague de Vittore Pisano au Louvre, Ylsotta de Londres ont le sommet du crâne rasé et le cheveu tiré en arrière de façon à présenter devant, « ce genou» de l'argot, que la calvitie produit sur la face postérieure.

La côtelette de Berryer, chère aux

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officiers de marine et aux avocats mûrs, la barbe de bouc commençant sous le menton du Yankee ne valent pas mieux.

On a beaucoup raillé la perruque, surtout quand on a connu pourquoi Louis XIV Tadopta : sans remarquer qu'elle stylise singulièrement les visages et leur donne un caractère léonin . Cette crinière s'accommode étonnamment avec une cuirasse de mestredecamp ou une simarre de conseiller.

Le moderne, en se rasant la tête, en stigmatisant les longs cheveux, comme le signe du déclassé, artiste ou bohème, a renoncé à l'ornement du cou, au support de la fraise et de la collerette qui sauve la famille Beresteyn de Franz-Hals, les trognes de Haarlem, la famille d'Ostade et les étudiants de la Leçon d'anatomie.

Tout le monde convient que « le tuyau de poêle » ou haut de forme est l'invention la plus saugrenue ; et d'un bouta l'autre de l'Occident ce couvre-chef ridicule et incommode, éteignoir symbolique de tou-

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te plasticité, règne sur les crânes civilisés, comme le frac du chef de rÉtat se montre identique à celui du domestique.

Uart, qui se manifeste exclusivement par des extériorités, ne peut rien tirer d'une époque où l'uniformité s'impose comme la première bienséance. Le Sacre de Napoléon par David ne vaut pas le mariage du Doge avec TAdriatique, mais qu'il est noble, comparé à nos tableaux officiels, qui ressemblent à des instantanés de comices agricoles.

On rencontre dans la rue deux typea. caractérisés : l'oisif et l'ouvrier. Idéalement le premier s'appelle le dandy. Nous possédons des portraits de Brummel, de d'Orsay.

Ils illustrent fort mal la théorie exposée par B. d'Aurevilly. La distinction de ces hommes a été célébrée par des gens de goût ; il n'en reste rien sur la toile ou l'estampe.

Le chic ne remplace pas le style, il s'évapore avec le temps et rie laisse que des grimaces ridicules, depuis les noces d'Anne de Joyeuse jusqu'aux Vinterhalter. On rencon-

tre dans les albums de Gavarni et dans les croquis de Constantin Ghuys quelques interprétations cavalières ou vicieuses, mais qui ne sont pas susceptibles d'une autre notation que celle de la pochade et de la lithographie. Nous avons tous lu Balzac et sur sa foi nous avons cru aux La Palférine, aux de Marsay, aux Rastignac. Ils n'ont jamais existé que dans les cauchemars d'un homme de génie, qui souffrait de ne pas être un dandy ou mieux unLauzun. L'homme du monde, du meilleur monde, est le pire des modèles puisque son vœu consiste à passer inaperçu, sauf des initiés . Or les initiés mondainement se nomment, avec politesse, des superficiels.

L'ouvrier, opinions électorales mises à part, ne fournit rien de caractéristique. Le bourgeron, la salopette, la blouse, le vêtement de travail ne donnent aucune ligne intéressante. Le torse du débardeur çt du mitron, les bras du déménageur ne diffèrent pas de ceux d'un bon modèle professionnel. Quant

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à la gesticulation des métiers, il faut la joindre aux gestes du semeur, du laboureur et autres inventions des hommes de cabinet qui n'ont jamais vu ni une usine ni un champ.

Dans tout eflfort habituel, l'homme découvre le geste le plus économique de force et de temps, le plus court pour ainsi dire et s'y tient ; tandis que Tart cherche le geste le plus long et le plus lent.

Constantin Meunier a tiré du puddleur des traits pathétiques ; il a montré sa misère sans découvrir un rythme corporel, un geste encore inaperçu. En ramenant cesmineurs à la plastique d'espèce, on en ferait d'ordînaires Télamons, des esclaves ou des captifs antiques.

Si nous cherchons un reste d'intensité dans les formes professionnelles, la laideur apparaîtra plus dominante encore. Même dans les dernières castes à costume, . le clergé et l'armée, nous suivrons l'évolution qui aboutit à l'informe.

Comment la chasuble latine a-telle été choisie et maintenue tandis que la grecque, avec sa tombée sur

les bras qui accompagne le geste et ses plis souples finissant en pointe, revendique à la fois le prestige de l'antiquité et de Testhétique ?

La soutane du prêtre, collante au buste, à manche étroite, et la douillette en fourreau, substituée au manteau romain, contredisent à la convenance sacerdotale, qui impose Tampleur du vêtement et la largeur des manches. Tandis que le prêtre se met le plus possible en clergyman, les paroisses conservent ces Polichinelles sans gaieté qu'on nomme les suisses.

Il faut passer la porte de bronze ou celle d'un théâtre où on joue de rOffenbach pour contempler une marionnette aussi cocasse qu'un suisse de la Madeleine, la hallebarde d'une main, la canne de tambour de l'autre, tapant des deux, tandis qu'une épée lui bat ses blancs mollets.

La mître basse de Saint-Germain d'Auxerre, dans la fresque de Puvis au Panthéon, l'emporte par son heureuse proportion sur le grand soufflet qui écrase les dignitaires

souvent gras et courts de Tépiscopat.

Le geste dépend du costume. Cette simple remarque explique les petits signes de croix qui, au lieu de cuirasser symboliquement du front au nombril, évoluent vagues et indécis du front au cou et les bénédictions réduites à un virement du poignet.

Si, comme Ta dit Musset « la religion nest quun geste et le prêtre un saint magnétiseur qu'on écoute à genoux, »\\ faut rendre un hommage posthume à Léon XIII, qui semblait, même au milieu^de sa suite de carabiniers et de camériers bouffis, le Titurel de la Papauté. Il rendait à Tanneau du pêcheur vacillant à son doigt translucide tout le rayonnement du pouvoir spirituel.

Le costume militaire a subi la même décadence que celui du clerc.

Ceux qui ont vu Tarmée de Napoléon III, et chacun en retrouvera les uniformes dans les estampes, douteront que ce soit la même race si cambrée, si fringante, portant si beau en 1869, et maintenant si morne. Les raisons pratiques qui

inspirèrent ces changements, les influences morales qui les expliquent, sortent de mon sujet : je regarde des militaires et je vois l'effacement du caractère professionnel non seulement dans la coiffure rabougrie, désornée, mais dans la suppression de la ceinture apparente et dans Tamaigrissement progressif de répée.

On dit que Tépée de TofFicier sert seulement de bâton de commandant, pour expliquer sa réduction.

Les hommes de théâtre savent que le glaive en toc, trop léger, nuit ù Teffet, qu'il faut un poids, une réalité dans la main de Facteur, comme sur la tête pour son casque.

La grande guêtre du grenadier ne convenait-elle pas à ces soldats de conquête que menait Napoléon, au lieu que la petite guêtre de cuir actuelle implique une idée de nécessité consentie ?

Les formes ne sont plus expressives : voilà le fait important pour les arts du dessin. On peut s'en convaincre dans un fauteuil de la Comédie-Française. En veston, en

redingote, en jaquette, en frac, le lyrisme d'expression tourne à la charge, les grands mots sonnent faux et les grands gestes font sourire.

L'homme n'a pas changé de cœur, en changeant de veste. On meurt d'amour et on tue par jalousie autant de nos jours qu'à aucune époque. Mais la scène du balcon, dans Roméo et Juliette serait ridicule avec des vêtements de la Belle Jardinière,

Cette bassesse de langage qui met le théâtre contemporain hors de la littérature, entre le journal et la photographie, n'est pas attribuable à la paresse des auteurs ni à leur impuissance, mais aux seuls vêtements des personnages. Voyezvous un monsieur en sifflet ou en pet-en-l'air s'écrier :

0 constellations, vous voyez que je souffre Flambeaux de l'élher vaste, prenez pitié de moi !

Ou un Hamlet en complet gris entonner la grande méditation :

« Être ou ne pas être... »

Le théâtre qui est une succession

detableaux, une suite de bas-reliefs, reflète assez exactement les mœurs pour que l'artiste puisse s'y convaincre de la laideur du siècle.

Pour former le cortège de ses rois mages, Benozzo Gozzoli et Gentile da Fabriano regardaient simplement les jeunes gens de Florence, en habits de fête. Ils augmentaient à peine de quelque fantaisie la belle chamarrure ; et Signorelli, dans son panneau de TAnté-Christ.

osait les modes mêmes du temps, la jambe mi-partie.

Si le costume commande au langage, il détermine encore plus exactement le port, l'allure, la démarche ce qu'on appelait jadis la «Prososcopie ».

Depuis quelques années le gendarme porte un képi au lieu de ce bicorne grave, significatif, qui mettait dans la gare une image de police extrêmement agissante sur l'imagination. L'œil populaire, habitué à ce couvre-chef caractérisé, a été déçu par sa suppression que rien ne motive, sinon une tendance inconsciente à supprimer toutes les

différences d'une arme à une autre, d'une fonction à une différente fonction.

L'indistinct, entre les individus et les professions, aboutit esthétiquement à l'informe.

Quand le Dominiquin peignit « la Communion de Saint Jérôme », il fit un grand effort pour retrouver l'art de Raphaël : tout ce que peut le talent se trouve réalisé dans cette toile ; pour y ajouter il faudrait du génie : c'est le chef-d'œuvre de la décadence. Lorsque Courbet osa « l'Enterrement d'Ornans », il fit une farce, il pressa contre une dalmatique des gueules paysannes, il donna à la pochade de cabaret la dimension du tableau d'histoire :

c'est la première en date des blagues peintes. Honorable, la voie du Dominiquin ne tournait pas le dos aux règles, et en y apportant du tempérament on pouvait y être grand ; tandis que la tabagie du Franc-Comtois, grossie démesurément, devait égarer une école attentive aux boniments des politiciens et inspirée par les pires recteurs, les

gens de lettres. Germinie Lacerteux/la bonne hystérique, a été la Sapho des réalistes qui se sont précipités au lavoir, à l'hospice, à la halle, cherchant dans le terrain vague Tasphodèle d'un renouveau.

Le tableau de genre, qui relevait du bric-à-brac et des figurants de pièces à costume, se dédia à la marchande des quatre-saisons, à la charcuterie, même à Tarrière-boutique. Le pittoresque de Decamps un peu puéril céda la place à la tranche de vie prise n'importe où.

' Et jj.e vulgarité en niaiserie, le peintre exposa sa concierge, ou bien lé ragoût de sa concierge ou moins éncore la casserole de ce ragoût,*

' Aujourd'hui ils sont plusieurs qui font le portrait des commodes ou buffets. A mesure que la virtuosité d'exécution manque, la prétention s'exaspère : et on trouve impertinent celui qui juge un peu mince l'intérêt d'un appartement vide ou d'un vase qui s'ennuie sur une étagère. L'artiste ne relève plus que de son inconscience: il prend son pinceau pour une baguette de magi-

cien et méprise celui qui ne voit pas le microcosme dans une carafe et la splendeur harmonique des mondes dans un potiron. Car, il s'est émancipé des catégories, des définitions, des canons, et il barbouille n'importe quoi. Au public de comprendre et d'aimer la peinture, même sous la forme d'une vessie de plomb crevée sur une toile ou d'un plâtre modelé par les pattes d'un chat.

L'importance prise par la nature inanimée et le paysage provient, sans que les artistes l'avouent, de leur impuissance à découvrir de la matière artistique dans l'ambiance.

Le réalisme n'est pas une évolution normale des arts du dessin, mais une aberration de l'artiste, qui a voulu suivre le littérateur sur un terrain de laideur, impropre à l'invention des formes. Personne n'illustrera V Assommoir, ni Pot-Bouille, d'une façon valable.

La vulgarité ne s'interprète pas.

Par ce temps d'instantanés, l'artiste et l'esthète peuvent se convaincre aisément, par d'innombra-

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bles documents, que la contemporanéité ne fournit aucun élément d'art et que ceux qui prêchèrent de peindre le temps présent, maniaient tous une plume et non un crayon.

Au reste, cette irréductibilité des formes actuelles ne change que bien peu au programme du grand art.

Michel-Ange ne regardait son temps que pour l'exécrer, et ce n'est pas Léonard qui nous a conservé quelque aspect des lieux où il a vécu.

Même en acceptant la théorie de Taine, la vision individualiste devient, de jour en jour, la seule conception esthétique. Il n'y a plus de milieu moral et intellectuel, l'artiste ne saurait donc exprimer ce qui n'existe pas. Il créera les formes de sa vision, moins heureux que ses prédécesseurs, qui trouvaient autour d'eux des formes vivantes à copier.

Le laid n'est pas une insuffisance de qualité ou une discordance des qualités entre elles : car l'opératioi.

artistique intensifie et équilibre aisément.

Le laid est Tinformité, c'est-à-dire

Tabsence de caractère extérieur. Or, nos mœurs tendront de plus en plus à Teffacement et rendront les représentations contemporaines tellement arides que personne ne les tentera plus.

Mieux vaut, pour ceux qui cherchent avec ardeur, se convaincre tout de suite que l'informe défie même le génie et que, renonçant à dégager une hypothétique paillette d'or de la gangue qui Tenserre, ils rentrent en eux-mêmes et tirent désormais de leur intériorité les éléments de Tœuvre d'art qui ne peut plus refléter ni les gens ni les modes.

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