‹ De la septicémie chirurgicale aiguëChapitre 4 sur 4 · OBSERVATION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

OBSERVATION PREMIÈRE

Conjonctivite. Application de sangsues derrière l'oreille ; le surlendemain, érysipèle ; mort dans la nuit. Congestion générale intense des poumons. Foyer apoplectique dans le poumon droit.

OBSERVATION II

Elle a été rapportée tout au long plus haut (p. 61).

OBSERVATION III

Malade de 72 ans. Lymphangite du membre inférieur, suite d'écorchure, abcès lymphatiques sous-cutanés. Le dixième jour de son entrée, il est pris de vomissements avec ballonnement du ventre , fièvre, et succombe trois semaines après le début de sa lymphangite.

Les muqueuses intestinale et stomacale sont injectées dans presque toute leur étendue et présentent une teinte lie de vin. Ni hémorrhagie intestinale ni sang dans la cavité digestive.

Le long de la grande courbure de l'estomac, dans l'étendue de 5 à 6 pouces, les vaisseaux gastro-épiploïques sont perdus dans un épanchement sanguin, irrégulièrement cylindrique, ayant la forme et le volume d'une grosse sangsue, qui va s'effilant vers le pylore. L'infiltration est récente. Congestion des deux poumons, qui laissent échapper à la coupe un sang épais, poisseux. X droite, la congestion est allée jusqu'à l'apoplexie ; car on trouve en plusieurs points des foyers multiples, mal limités, variant du volume d'une noisette à celui d'une grosse noix.

OBSERVATION IV

Homme de 72 ans. Hernie volumineuse incarcérée. Mort le lendemain de son entrée à l'hôpital.

Le sac herniaire contient une anse de 25 centimères, appartenant à l'S iliaque et ne présentant pas la moindre altération; puis une anse d'intestin grêle offrant dans toute son étendue une coloration rouge sombre, tout à fait semblable à celle des ecchymoses récentes. Cette coloration est due à une suffusion sanguine qui envahit toutes les couches de l'intestin et envahit l'épaisseur de ses parois. Aucune trace de péritonite; l'épiploon compris dans la hernie est complètement sain.

Les deux poumons sont fortement congestionnés et offrent la même coloration ecchymotique que l'anse intestinale; en plusieurs points, du côté gauche, on trouve des noyaux apoplectiques de forme tout à fait récente.

OBSERVATION V

Fracture simple du péroné droit. Alcoolisme. Delirium tremensle cinquième jour. Mort rapide. Congestion et apoplexie pulmonaire.

Dans son travail, M. Verneuil fait remarquer qu'entre la blessure et la mort sont survenues des complications générales. Les véritables causes, selon lui, ont été l'érysipèle, la lymphangite, la septicémie, le delirium tremens, la pyohémie et cet état mal déterminé consécutif à l'incarcération d'une anse intestinale.

Si nous considérons l'analogie que présentent les lésions pul- . monaires et intestinales avec celles qui ont été obtenues chez les animaux à la suite de l'injection de matières putrides et avec celles que présentent les individus atteints d'affections attribuées à une altération du sang (pneumonémie typhohémique), il est difficile de ne pas les rapporter à une maladie générale.

Les lésions analomo-pathologiques, les symptômes observés pendant la vie permettent de considérer ces malades comme atteints de septicémie aiguë.

Que voyons-nous se produire dans tous les faits que nous venons de rapporter?

A la suite de traumatismes qui ne semblent présenter entre eux aucune relation étiologique, il peut survenir des accidents formidables et rapidement mortels. Ces accidents s'observent dans les plaies des parties molles aussi bien qu'à la suite des lésions osseuses, avant comme après la production du pus. Cependant ils paraissent se montrer de préférence à la suite de violences considérables et dans les plaies contuses exposées à l'air.

Ils surviennent habituellement dans les premiers jours qui suivent le traumatisme et amènent la mort du malade dans un temps qui varie d'un à quinze jours.

Les faits que nous avons rapportés mettent hors de doute que ces accidents sont dus à l'absorption de matières toxiques. Quant aux matières absorbées, tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elles sont très-variables et que toutes sont des éléments anatomiques

plus ou moins altérés, privés de vie et ayant sans doute subi un travail de putréfaction quelconque.

Les symptônaes présentés par les malades indiquent, dès l'abord, une complication grave dans leur état. ' "

Lorsque le malade présente une plaie, elle prend une teinte grisâtre, les bourgeons charnus s'affaissent, l'écoulement diminue, devient sanieux , fétide. Souvent il se développe simultanément des inflammations locales variées. Cet état est habituellement précédé de quelques frissons passagers et peu intenses. Il est très-rare d'observer le frisson violent qui dénote l'invasion des accidents pyohémiques. Les malades sont pris d'une fièvre intense, Le pouls devient dur, fréquent, quelquefois irrégulier, avec accélérations notables le soir. Il reste fréquent même dans les cas où la température s'abaisse. La soif est vive, l'appétit nul.

Les malades offrent une clialeur mordicante de la peau. Si l'on vient à placer un thermomètre dans l'aisselle, on constate une élévation subite, considérable de la température, ce qui coïncide bien avec les résultais obtenus sur les animaux. La température reste ordinairement élevée jusquà la fm, en présentant quelques rémissions le matin.

Billroth a observé quelques faits rares où, au contraire, la température se trouvait considérablement abaissée, ce qu'il explique par la présence plus considérable, dans les matières absorbées, de substances dont l'injection sur les animaux amène un abaissement de la température.

Heubner, dans un travail récent, a cherché à démontrer qu'il existe un certain nombre de types d'évolution pour les maladies pyohémiques. Telle n'est pas l'opinion de Billroth , et les faits que nous avons recueillis ne sont point d'accord avec celte hypothèse.

Il n'existe pas de type de fièvre pour la septicémie.

Les troubles nerveux sont d'ordinaire très-marqués. Au début, le malade accuse peu de douleur au niveau de la plaie, quelque-

fois on observe un peu de céphalalgie. Il a habituellement un délire tranquille, répond aux questions qu'on lui adresse d'une voix tremblante et peu assurée; souvent il montre un optimisme de mauvais augure. La nuit, il ne peut dormir, ou bien, lorsqu'il s'assoupit, il est tourmenté par des rêvasseries. Dans certains cas, le délire peut être furieux, soit d'emblée, soit après avoir traversé la période que nous venons de décrire. A ce délire succède ordinairement de la prostration, du coma, et la mort survient.

Les phénomènes du côté du tube digestif sont habituellement très-marqués. Les dents se couvrent de fuliginosités, la langue est sèche et fendillée. Les vomissements et le hoquet sont signalés chez beaucoup de malades. Souvent ils ont de la diarrhée; quelquefois cependant on note de la constipation; mais presque toujours, vers la fin, les selles sont liquides.

Les malades présentent parfois une teinte ictérique peu intense.

Quelquefois ils ont de la dyspnée; les urines sont rares et ne renferment pas d'albumine.

Fréquemment on voit se produire des hémorrhagies, tantôt par la plaie, tantôt par les muqueuses (nasale, intestinale).

Les malades meurent dans un temps qui peut varier de 1 à 15 jours à partir du début des accidents.

Somme toute, les accidents ataxo-adynamiques présentent la plus grande analogie avec ceux que l'on observe dans les fièvres graves.

Nous avons dû nous attacher, pour la description de la septicémie aiguë, à des cas types où l'autopsie venait corroborer le diagnostic et lui donner une certitude absolue. Il est probable, il est certain même, que la septicémie ne présente pas toujours cette gravité et n'entraîne pas fatalement la mort. L'observation attentive des faits, sur lesquels on n'a pas assez attiré l'attention, permettra seule d'élucider la question.

Les lésions les plus fréquentes, à l'autopsie, sont la congestion

pulmonaire et les ecchymoses dans l'épaisseur des parois de l'estomac et de l'intestin grêle, lésions analogues, sinon identiques à celles que Ton produit chez les animaux auxquels on injecte des substances putrides.

L'analogie que présentent les symptômes avec ceux que l'on rencontre dans l'urémie, la fièvre typhoïde, le scorbut, le charbon , permet d'admettre qu'ils sont dus , comme dans ces actions, à une altération du liquide sanguin. L'analogie que présentent les lésions avec celles que l'on provoque artificiellement sur des animaux dont on altère le sang , établit d'une manière certaine la vérité de cette hypothèse.

Il est un point qui reste obscur et difficile à déterminer, c'est la nature de la substance septique. Cette substance n'est évidemment pas la même dans tous les cas, et il suffit de jeter les yeux sur les observations que nous avons rapportées pour se convaincre de la différence qui existe entre les diverses substances toxiques. On ne peut admettre l'identité de la matière qui, dans les fractures en V, même lorsqu'elles ne sont pas exposées à l'air, détermine la mort en vingt-quatre heures et celle qui produit les accidents, dans les cas de fracture du maxillaire, par exemple.

Nous négligeons à dessein l'étude des rapports qui peuvent exister entre la septicémie et la pyohémie.

On a cherché, dans ces derniers temps, à expliquer la production des accidents par l'embolie graisseuse.

Wagner a réuni dans un travail consciencieux une série d'observations dans lesquelles il a rencontré des embolies graisseuses. S'appuyant sur ces faits , il a cherché à établir une nouvelle théorie sur la pyohémie.

Une première série de malades comprend 15 cas et se rapporte à des fractures compliquées. Wagner fait observer que ce sont les affections où l'embolie graisseuse se montre le plus fré-

quemment. Les veines provenant de la partie malade présentaient presque toujours des altérations (endo- ou périphlébites); rien de semblable ne s'observait dans les lymphatiques.

La deuxième série comprend 10 malades atteints d'embolie graisseuse à la suite d'inflammations ou de suppurations des os ou départies molles riches en graisse (périostites aiguës, métrites puerpérales etc.). Il admet, pour ces affections, la théorie de Roser sur la production des accidents dans Tostéomyélite : l'inflammation déterminerait une augmentation de pression dans le canal médullaire, et la moelle liquide serait exprimée à travers les canalicules sous le périoste , où elle se trouverait dans toutes les conditions favorables d'absorption. On voit que cette théoriese rapproche beaucoup de celle de M. Ghassaignac, qui accorde une grande influence au suc huileux sur la production des accidents.

Dans ces deux catégories, l'auteur dit avoir toujours rencontré des abcès métastatiques au niveau des embolies graisseuses.

Dans les observations suivantes, au contraire, les abcès métastiques ont manqué. Nous trouvons 14 cas de violences traumatiques considérables suivies de mort rapide : ici encore, les causes les plus fréquentes sont les lésions osseuses, telles que de violentes contusions des os, des chutes d'un lieu élevé etc.

Dans plusieurs cas, Wagner a trouvé de la graisse dans les veines; jamais dans les lymphatiques ni dans les ganglions.

L'auteur a cherché à reproduire ces mêmes phénomènes sur les animaux, en fracturant les os et en ébranlant la moelle. Quand la graisse seule était absorbée, il n'a jamais observé d'abcès métastatiques, mais presque toujours de l'hypérémie pulmonaire.

Les six dernières observations d'embolie graisseuse se rapportent à des suppurations chroniques, le plus souvent à des abcès par congestion. Dans ces cas également, on n'a pas observé d'abcès métastatiques.

En jetant un coup d'œil d'ensemble sur le travail de Wagner , on voit qu'il en ressort ce fait intéressant qu'à la suite de certaines lésions suivies de mort plus ou moins rapide il se forme dans divers organes des embolies graisseuses. Dans certains cas elles peuvent déterminer des embolies lobulaires, mais alors les embolies ne sont pas simples et se compliquent de l'absorption de substances ichoreuses.

Le second travail au sujet de l'embolie graisseuse appartient à Busch. Les recherches entreprises par cet auteur ont été provoquées par l'observation suivante:

Le 2 juin 1864, se présente à l'hôpital un homme aUeint de fracture de la jambe avec une plaie non communiquante. Son état général n'inspirait aucune inquiétude, quand le lendemain il tomba dans un état de faiblesse très-prononcée , dans le coma , et mourut au bout de trente-six heures , sans que la plaie présentât un mauvais aspect.

L'autopsie fut faite par Recklinghausen. La cavité médullaire du tibia est remplie de sang coagulé; hypérémie delà substance compacte avec infiltration sanguine du périoste et des parties molles ambiantes; ailleurs aucune infiltration , aucune suppuration.

Épanchement séreux peu abondant dans la plèvre et le péricarde. Quelques rares ecchymoses à la face externe du cœur; il y en a également sous l'endocarde , qui présentent à leur centre une petite tache blanchâtre.

La muqueuse intestinale est saine.

Dans les capillaires , les artérioles et les veinules de tout le corps, notamment du cerveau , des conjonctives, du cœur, du poumon, du foie, du rein, des muscles, delà peau, on trouve des globules graisseux, transparents, alternant avec l'injection sanguine de ces canalicules. Les capillaires du poumon présentent surtout ces oblitérations ; une faible partie de ces vaisseaux reste perméable. Le centre des ecchymoses sous-endocardiques est constitué par un capillaire rempli de graisse.

Ces embolies graisseuses avaient déjà été étudiéee par Virchow, Gohn , Panum , Zenker {Beitràge zur normalen md patholog. Structur der Lîinge , 1868, p. 31). Busch reprit ces idées et chercha à

déterminer la nature et la valeur de la présence de la graisse dans les capillaires.

Par une série d'expériences que nous avons relatées précédemment, il démontra que ces embolies ne sont dues ni à l'agonie, ni à la dégénérescence des capillaires. Il les a toujours observées à la suite de l'ébranlement de la moelle osseuse. L'absorption se ferait principalement par les vaisseaux sanguins, et accessoirement par les lymphatiques déchirés. La pression qui déterminerait l'introduction des substances sepliques dans le torrent circulatoire serait due à l'hémorrhagie artérielle qui se ferait dans l'intérieur de la cavité médullaire.

A cette première observation, Busch en ajoute six autres, dont voici l'analyse succincte :

OBSERVATION H

Homme de 45 ans. Fracture du bassin. Mort après quatre heures. Embolies graisseuses du poumon ; quelques-unes se remarquent dans les glomérules de Malpighi et dans le cer\eau.

OBSERVATION III

Homme avec écrasement du pied. Mort après cinq jours. Rien dans les organes. Quelques embolies graisseuses du poumon.

OBSERVATION IV

Homme de 52 ans. Fracture compliquée de la jambe droite. Amputation au lieu d'élection. Après dix jours : frissons, vomissements, diarrhée, douleurs «bdominales. Mort le 13^ jour. Embolies graisseuses du poumon.

OBSERVATION V

Fracture de la jambe droite. Mort le 9« jour.

OBSERVATION VI

Fracture dps condyles du fémur. Mort le 6^ jour.

OBSERVATION VII

Fracture du col du fémur. Mort le 15^ jour.

Dans ces trois derniers cas il y eut également des embolies graisseuses dans le poumon.

En réunissant ces faits à ceux qu'il a rencontrés de divers côtés, Busch établit la statistique suivante :

Fractures ^4

Périostite aiguë et ostéomyélite 3

Endométrite et métrophlébite 4

Abcès aigus dans des tissus riches en graisse. 4

Carie et abcès par congestion 1

Carie osseuse, rupture de l'abcès dans le genou. 1

Inflammation suppurative du genou. ... i

Gonitis suppuré 1

Rupture de l'estomac et du foie . . , . . 4 Ramollissement cérébral avec abcès dans les

muscles, le cœur, le foie, les reins ... 1

Marasme sénile 1

Abcès de la jambe 1

Total. ... 43

Comme on le voit dans ce tableau, les fractures sont les causes les plus fréquentes de ces embolies graisseuses. Dans le plus grand nombre des cas, la fracture était incontestablement le point de départ de ces embolies. Chez les uns, la mort arriva sans suppuration; dans d'autres cas, au contraire, après la production du pus.

Il combat la théorie de Wagner, qui pense que la graisse prise dans un foyer purulent et déposée dans les viscères amène une hypérémie collatérale, de Thémorrhagie et une inflammation circonvoisine (abcès métastatique). Busch, s'appuyant sur ce que ces embolies se produisent surtout dans les fractures compliquées , plus rarement dans les périostites aiguës, les arthrites etc., consi-

dère surtout la moelle osseuse comme la principale substance absorbée. Il pense qu'elle pénètre dans l'économie en nature par les vaisseaux de la substance. Pour lui, la graisse ainsi absorbée produirait des ecchymoses et des hémorrhagies, mais seulement des apoplexies capillaires. La graisse n'est pas une substance phlogogène, elle est incapable de produire des abcès métaslatiques ; chaque fois que l'on constaterait ces abcès, ils seraient le résultat de l'absorption, à la surface de la plaie, de produits putrides.

D'après l'auteur, la formation rapide de ces embolies, "surtout dans le cerveau et le cjeur, peut amener des morts subites; mais ce mécanisme serait très-rare.

Quelles conclusions tirer de ces travaux intéressants? L'embolie graisseuse est-elle une cause de pyohémie? La graisse absorbée est-elle une substance septique ou bien le véhicule qui sert à transporter la substance toxique dans le torrent circulatoire? Ces questions sont impossibles à résoudre et nécessitent de nouvelles recherches. Gependan t nous pouvons dire que l'absorption à la surface des plaies n'est plus une hypothèse, mais un fait démontré. Ces travaux donnent une grande autorité à la théorie de la septicémie ^

* Notre travail était complétemeut terminé lorsque nous avons eu connaissance d'une thèse récemment soutenue à la Faculté de médecine de Strasbourg (1869) par M. Mulot. L'auteur rapporte au long l'observation de Busch, ainsi que deux autres cas d'embolie graisseuse recueillis dans les services de M. Sédillot et de M. Michel. L'un des malades était atteint d'une fracture comminutive de la jambe, l'autre de congélation des pieds.

L'auteur a fait une série de quatorze expériences, en injectant directement de l'huile dans le sang, en broyant la moelle osseuse ou bien en fracturant des tibias de lapin Les résultats obtenus ne sont pas concluants: ainsi on n'a pu observer d'embolies graisseuses qu'à la suite d'injection d'huile dans le sang soit directement, soit par l'intermédiaire de la cavité médullaire.

Ces recherches confirment les résultats de Busch et de Wagner. Elles démontrent qu'il est possible de trouver, dans certains cas de mort presque subite, des embolies capillaires provenant des parties atteintes par le traumatisme. Nous croyons, jusqu'à preuve du contraire, que ces cas d'embolie graisseuse doivent être séparés nettement des cas de septicémie aiguë.

Septicémie hétérochthone.

Dans la doctrine de la résorption purulente ou putride, les accidents sont considérés comme tirant leur origine de la plaie ellemême. Cependant, depuis longtemps déjà, on avait remarqué la gravité beaucoup plus considérable que présentent les plaies dans les hôpitaux qu'à la campagne. Cette différence tient en grande partie au milieu ambiant dans lequel se trouve plongé le blessé. Les autres causes que l'on a invoquées, telles que le régime, les habitudes etc., n'ont qu'une influence secondaire.

Tous les pathologistes admettent que, sous l'influence de l'encombrement et de l'entassement des malades, l'air se vicie. Cette altération, qui est peu connue et peu déterminée, semble avoir lieu par l'addition à l'air d'un élément nouveau de nature organique, plutôt que par l'altération chimique de ses principes constituants. Certains auteurs fondent sur ce mode d'intoxication leur théorie sur la pyohémie, qu'ils considèrent alors comme une véritable infection purulente.

Toute infection suppose un foyer d'où se dégagent les particules délétères qui manifestent leur présence par leur action sur l'économie. On a beaucoup disserté sur la nature de ces particules, sans être arrivé à aucune donnée bien précise.

Nous ne nous occuperons également ici que des accidents généraux, laissant de côté les complications locales des plaies résultant des propriétés délétères du milieu ambiant.

Récemment (1868) M. Herrgott, dans un discours prononcé à l'ouverture de la Clinique chirurgicale de Strasbourg, a donné un aperçu général très-exact de tous ces accidents chirurgicaux et des rapports qu'ils présentent entre eux.

Pour M. Bouchardal, le miasme spécifique ne serait autre chose

qu'un virus desséché sous forme de poussière, transmis par l'air au lieu d'être transmis par l'inoculation.

M. Lemaire (Paris 1868) a recueilli dans les chambrées de caserne et les casemates, le matin, une certaine quantité d'air. Il a reconnu des bactéries, des vibrions et de petits corps diaphanes, ovoïdes, qu'il considère comme des microzoaires et des micro phytes en voie d'évolution. Selon lui, ces animalcules prendraient naissance à la surface de la peau, principalement dans les parties où s'accumulent les liquides excrémentiels.

Laissant de côté la nature de ces miasmes, cherchons à quelles causes d'infection peut se trouver soumis un blessé dans une salle d'hôpital.

L'homme sain comme l'homme malade exhale des miasmes qui peuvent iufecter l'atmosphère. L'activité de ces miasme est en raison directe du nombre des malades, de l'étroitesse du local, du défaut de ventilation etc.

L'odorat fait souvent reconnaître cette viciation de l'air : la sensation désagréable que l'on éprouve en entrant le matin dans une salle de malades ne laisse aucun doute à cet égard.

Dupuytren ^ avait remarqué que, dans une salle de 200 malades confiés à ses soins, l'air n'avait nulle odeur repoussante, et nulle complication n'entravait la marche des maladies.

Lorsque nos désastres de 1814 et 1815 forcèrent à élever le nombre des malades à 250 ou 300, aussitôt l'odorat faisait dé~ couvrir dans l'air des qualités nouvelles et bientôt on voyait survenir la pourriture d'hôpital et des fièvres de mauvais caractère.

Chaussier a démontré que de toutes les substances animales l'humeur perspirée par les poumons est celle qui se décompose le plus vite. Elle s'accumule dans l'air, se putréfie, et c'est elle qui donnerait en grande partie l'odeur que l'on remarque en en-

1 Rapporta l'Institut^ 1825, p. 59.

trant le matin dans un local où ont reposé un certain nombre de malades.

A ces substances il faut ajouter, dans les salles de chirurgie et d'accouchements, les parties volatiles provenant des plaies et de la décomposition des différentes substances mises en contact avec elles. Aussi tous les observateurs ont-ils remarqué que l'air s'altère plus rapidement dans les salles de chirurgie et d'accouchement que dans celles où l'on traite les maladies qui rentrent dans le domaine de la pathologie interne.

Les molécules infectantes dissoutes ou suspendues dans l'atmosphère se trouvent en contact avec les diverses surfaces absorbantes.

Nous avons vu précédemment que la peau et la muqueuse digestives sont peu favorables à l'absorption. Nous allons revenir sur l'absorption des miasmes par la surface pulmonaire et par la plaie.

I. Surface pulmonaire. C'est par elle que s'introduisent les principes de la peste, du typhus, du choléra etc.

Les émanations putrides peuvent exercer une action foudroyante sur les individus qui s'exposent à leur action. Ambroise Paré rapporte qu'en découvrant le lit d'un pestiféré pour panser un bubon que ce malade avait dans l'aine et deux charbons fort considérables qui étaient placés au ventre, il fut saisi d'une odeur si fétide, qu'il tomba par terre à l'instant même, comme frappé de mort; puis il se releva tout étourdi, ses forces revinrent peu à peu, il éternua neuf ou dix fois, eut un épistaxis et n'éprouva aucun accident consécutif.

J'ai rapporté précédemment d'autres faits de même nature.

En résumé, quoi que Parent Duchâtelet ait pu dire de l'innocuité des émanations provenant des matières animales ou végétales en putréfaction, les miasmes putrides peuvent développer des accidents plus ou moins graves; les plus fréquents s observent

vers les organes digestifs, depuis l'inappétence et le simple embarras gastrique jusqu'au flux dysentérique et au choléra. D'autres fois ce sont des symptômes d'infection générale, de fièvres pestilentielles, des accidents plus ou moins semblables à ceux que MM. Gaspard et Bouillaud ont provoqués chez les animaux en leur injectant des matières putrides dans les voies circulatoires.

Chez un certain nombre de malades, on voit l'absorption se faire par cette voie, et la plaie ressent le contre-coup de cette intoxication. Il faut dire cependant qu'il n'est pas venu à notre connaissance d'exemple de septicémie aiguë produite de cette manière.

II. Plaie. Quelle est l'influence que les miasmes peuvent exercer par la plaie sur l'état général?

Tout le monde connaît l'action que les substances ,)utrides peuvent exercer sur celles qui n'ont pas encore subi le travail de putréfaction. Les viandes pourries enfermées dans une armoire avec des viandes saines en hâtent singulièrement la putréfaction.

Peu d'études expérimentales ont été faites sur ce mode d'infection.

Dans trois expériences, Billroth dépose dans des plaies faites à (les chiens de la ouate imprégnée de substances putrides et de pus desséché. L'élévation de température est presque insignifiante. Dans cinq autres expériences, il injecte, soit dans les veines, soit dans le tissu cellulaire, du pus desséché et amène toujours une notable élévation de la température.

De ces expériences, l'auteur conclut que :

1'' Les substances putrides et le pus desséchés possèdent les mêmes propriétés pyrogènes que les sérosités putrides et le liquide purulent;

2^ Les propriétés phlogogènes deviennent moins intenses par suite de la dessiccation.

Hemmer a également inoculé, dans le tissu cellulaire, le résidu de sérosité putride desséchée. Il n'a obtenu aucun résultat, soit que la quantité de poison fût trop faible, soit qu'il en pénétrât trop peu dans le torrent circulatoire.

L'observation suivante, qui nous a été communiquée par notre excellent collègue et ami Reverdin, nous semble démontrer la possibilité de l'absorption par la plaie de miasmes putrides.

OBSERVATION XI

Un garçon , âgé de 17 ans, entre le 4 octobre 1869 salle Saint-Jean , n^ 13 (service de M. Gnyon^. On lui avait extrait au mois de juin la deuxième phalange du gros orteil pour une carie de cet os. 11 lui était resté une petite fistule qui nécessitait son retour à l'hôpital. On le place à côté d'un malade atteint de gangrène du moignon à la suite de lymphangite.

On explore la fistule avec un stylet , qui rompt quelques vaisseaux et détermine un léger écoulement de sang. Dès le lendemain, le malade est pris de lymphangite partant de sa fistule; la jambe se tuméfie d'une manière extraordinaire; bientôt il se forme une large eschare sur le dos du pied. Le malade présente tous les signes d'un vaste phlegmon diffus. Des incisions multiples donnèrent issue à de la sérosité roussâtre, sanguinolente. Le malade est pris de diarrhée et de vomissements. Ces accidents semblaient avoir cédé à une médication appropriée, lorsque, le 7 novembre, le malade se plaint d'une violente oppression, et meurt le lendemain.

L'autopsie fut pratiquée le lendemain, à dix heures du matin. Les deux plèvres et le péricarde présentent des épanchements de sérosité sanguinolente, très-fluide. Lés poumons sont blanchâtres, sans abcès métastatiques.

Pas de signes de péritonite.

La capsule du foie est soulevée par de petites bulles de gaz, qui ont également déprimé la surface propre du foie ; les dépressions subsistent à la coupe.

La rate est volumineuse. Rien de spécial du côté des reins. Aucun épanchement dans les articulations.

Le malade a-t-il été intoxiqué dans ce cas par le stylet mal nettoyé, ou bien l'exploration avec l'instrument et le léger écoulement de sang ont-ils placé la plaie dans des conditions favo-

rables à l'absorption? Sans en avoir de preuve bien certaine, nous pensons cependant que toutes les probabilités se trouvent en faveur de la seconde hypothèse. Nous rappellerons, à ce sujet, qu'il existe quelquefois dans les hôpitaux de véritables épidémies d'infection purulente, dans lesquelles , quelque soins de propreté que l'on puisse prendre, les malades sont atteints d'accidents quand ils présentent les plaies les plus simples et les plus bénignes.

Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps à la question de la septicémie hétérochthone aiguë. Si ces accidents existent, ils sont en tous cas rares. Roser lui-même, qui a soutenu avec tant d'acharnement que la pyohémie est une maladie miasmatique, regarde la septicémie comme une intoxication du sang par les éléments que fournit la plaie.

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