OBSERVATIONS V, VI, VII
Fractures du maxillaire inférieur. — Septicémie. — Mort,
En 1839, on apporte dans le service de A. Bérard, à l'hôpital Necker, un charpentier, homme fort et vigoureux , qui avait reçu un coup de poing dans une rixe. Le maxillaire inférieur était fracturé et le trait de la fracture presque vertical passait entre la première molaire et l'incisive du côté gauche.
Malgré tous les efforts, il fut impossible de maintenir les fragments en rapport. Du sang s'écoulait toujours par la plaie; bientôt au sang succéda une sanie putride, puis du pus infect; et un abcès se manifesta dans la région sus-hyoïdienne. Le malade, dont l'haleine était empestée et qui se plaignait vivement de l'odeur qu'il exhalait, fut pris de perte d'appétit, de diarrhée, de vomissements, de petits frissons irréguliers, puis maigrit rapidement, en même temps que sa peau prenait une teinte terreuse. Il finit par périr le seizième jour de son entrée à l'hôpital.
A l'autopsie aucun abcès métastatique dans les viscères ; rien , absolument rien dans le tube digestif; aucune lésion , en un mot , qui pût donner l'explication de cette issue fatale. Le mot infection putride fut prononcé, mais on n'y attacha pas d'autre importance.
Un homme de 18 ans, est opéré par Velpeau, de bégaiement, par la section dans la cavité buccale des génioglosses très-près de leur attache aux apophyses geni. Le succès parut d'abord couronner cette tentative , mais bientôt le malade perdit l'appétit, maigrit, fat pris de vomissements, de diarrhée, de petits frissons irréguliers, de saignements de nez , en même temps que son haleine se corrompit et qu'une suppuration fétide et abondante remplissait sa bouche. Pendant la journée, il crachait les liquides empoisonnés , mais la nuit il les
avalait. Le dépérissement allait s'aggravant chaque jour, on crut à une fièvre typhoïde, dont cependant les symptômes principaux faisaient défaut. Point de pétéchies, point de fièvre continue, point de gargouillement dans la fosse iléo-caecale, point de stupeur, rien du côté des poumons. Lavages répétés de la bouche, purgatifs, toniques, rien n'y fit. Le malade succomba, et à l'autopsie on ne trouva ni abcès métastatiques, ni ulcérations intestinales, ni aucune autre lésion appréciable. Seulement on remarqua que les plaques de Peyer étaient un peu plus gonllées peut-être que de coutume, mais sans qu'aucune d'elles fût ulcérée. M. Richet nous a affirmé qu'il se souvenait parfaitement que ces glandes étaient congestionnées.
Un jeune homme de 24 ans reçut un coup de poing qui lui fractura le maxillaire inférieur au niveau du trou mentonnier.
Au bout de quelques jours, l'haleine était devenue infecte; du foyer de la fracture s'écoulait un pus fétide, sanieux. Bientôt il fut pris de frissons irréguliers, de saignements de nez, de malaises indéfinissables, de diarrhée, de vomissements, et il succomba le vingtième jour à partir de son entrée à l'hôpital.
A l'autopsie, aucune lésion dans les viscères; la seule chose que nous remarquons, c'est que la putréfaction cadavérique avait, dans les dix-huit heures qui nous séparaient de la mort, fait de très-rapides progrès.
M. Richet compare la nature des accidents qu'il a obsei^vés dans ces trois cas à ceux qu'on voit survenir chez les individus qui sont en proie à une vaste suppuration et qui périssent à la longue par la pénétration dans le sang des éléments putrides contenus dans le foyer. Ils n'en diffèrent que par la promptitude avec laquelle ils déterminent la mort, ce qui peut s'expliquer par la pénétration plus rapide et pour ainsi dire en masse des éléments infectants par le tube digestif et peut-être aussi par la respiration. M. Richet propose le nom d'infection ou intoxication putride aiguë.
Selon M. Chassaignac, on observe cet empoisonnement dans les caries et les nécroses du maxillaire, ainsi que dans les inflammations aiguës souvent d'origine traumatique, donnant lieu à des abcès sous-périostiques aigus ou à une infiltration purulente.
y 67 Le fait suivant s'est présenté pendant notre internat chez M. Verneuil. Il a été recueilli par notre ami Péronne.
OBSERVATION VHI.
Périostite suppiirée du maxillaire inférieur. — Septicémie aiguë. — Mort. —
Autopsie.
T... , 42 ans, placier, entre le 17 mai 1868 dans le service de M. Verneuil, salle Saint-Augustin, n» 17. Il présente une tuméfaction énorme du côté gauche de la face remontant à six jours. Le malade est robuste; aucune maladie antérieure. Denis cariées du côté malade. On diagnostique une périostite suppurée du maxillaire inférieur. Incision et drainage de la cavité buccale, le \S mai.
Le 19. État général excellent. Ni sucre ni albumine dans les urines. Dans la journé, le malade est pris sans frisson d'un délire tranquille.
Le 20. Le délire continue, les symptômes locaux diminuent d'intensité, mais la peau est chaude, la langue sèche , le pouls à 112.
Le 21. Le délire persiste; la face est rouge, animée; les yeux saillants, injectés; sueurs abondantes; pouls 124; ballonnement du ventre, constipation. Il y a un peu d'albumine dans les urines.
Le 22. Le délire persiste. Pouls à 132. Sueurs profuses. Coma. Mort à onze heures du matin.
Notons qu'il n'y a eu aucune complication apparente du côté de la plaie. Autopsie au bout de trente-six heures.
Hypérémie légère du cerveau et du cervelet, qui présentent une consistance un peu plus ferme qu'à l'état normal.
Congestion uniforme occupant tout le parenchyme des deux poumons, simulant l'hépatisation rouge. Cependant ils crépitent et surnagent. Pas d'abcès métastaliques. Rien du côté du cœur.
Dans toute l'étendue de la grande courbure de l'estomac , on constate des taches ecchymotiques d'un rouge vif, dont les unes ont jusqu'à 2 centimètres de diamètre et qui ne disparaissent pas sous l'influence d'un lavage.
Rien dans l'intestin. Le foie est un peu congestionné. Il en est de même des reins, qui présentent quelques ecchymoses sous leur enveloppe fibreuse. La rate est très-diffluente et a une couleur brun foncé.
Suppurations.
A la suite de Touverture d'abcès par congestion, il n'est pas rare de voir survenir la septicémie. Les malades sont pris de diarrhée, de vomissements, de fièvre, et meurent souvent dans un espace de temps très-court. On a cherché, dans ces cas, à expliquer la production des accidents par l'action de l'air, qui déterminerait une décomposition de l'albumine que ces abcès renferment en grande quantité. Mais l'observation est complexe à cause de l'inflammation des parois qui survient d'ordinaire. Certains abcès articulaires sont également suivis d'accidents septicémiques lorsque le foyer vient à se trouver en contact avec l'air.
Un jour ou deux après son ouverture, le foyer purulent devient le siège de douleurs très-vives; la peau qui le recouvre est brûlante; le pus qui en sort a une odeur plus ou moins fétide. Le diachylon, l'eau blanche exposés à la vapeur de ce pus noircissent; on obtient toutes les réactions de l'ammoniaque et de l'hydrogène sulfuré. Le malade perd l'appétit et sent ses forces abattues. Après un temps variable, il éprouve des frissons suivis d'une fièvre continue, ordinairement avec sécheresse de la peau, bouche amère, envies de vomir, sommeil pénible, abattement des forces. Quand la fièvre redouble, les frissons se prolongent, la chaleur qui leur succède est suivie d'une transpiration abondante; la diarrhée s'établit et les malades meurent.
Si Ton ouvre le cadavre, on ne trouve ni phlébite ni abcès métastatique du poumon ou des autres viscères. M. Bonnet fait remarquer que les selles sont extrêmement noires et que le canal digestif est du haut en bas rempli par un matière noire, dont il attribue la coloration à une supersécrétion biliaire. Il est à regretter que l'examen plus approfondi de ces matières n'ait pas été fait : on eût peut-être découvert que cette coloration était due au sang.
On pourrait peut-être expliquer par la résorption de substances septiques la différence que présentent les phénomènes généraux dans le phlegmon simple et le phlegmon diffus. Pour ce dernier cas, les substances septiques ne sont pas isolées par une membrane protectrice et se trouvent en rapport direct avec les espaces intercellulaires.
Parmi les affections chirurgicales des os, il en est deux qui sont remarquables par la gravité de leurs symptômes et leur terminaison souvent fatale. Nous voulons parler de la périostite phlegmoneuse diffuse et de l'ostéomyélite aiguë.
M. Ghassaignac, dans un Mémoire lu en i853 à l'Académie des sciences, fait une étude comparative du phlegmon diffus, de l'ostéomyélite et des abcès sous-périostiques aigus. Il rassemble en une seule classe ces affections qui présentent tant d'analogies par l'ensemble de leurs symptômes, l'étendue et la gravité des désordres qu'elles produisent, le caractère en quelque sorte fatal qu'elles présentent dès leur début. Il propose de leur donner le nom de typhus des membres.
Que voyons-nous se produire dans les cas graves?
La fièvre est d'une intensité extrême; elle est caractérisée par une chaleur mordicante à la peau, un pouls plein, résistant, s'élevant à 120 ou 140; la langue est blanche, lappétit nul, la soif vive. Lepigastre est quelquefois le siège de vives douleurs qui s'accompagnent de vomissements; le ventre peut se ballonner, puis une diarrhée se déclare, très-rebelle et ne cédant à aucun des moyens usités en pareil cas. Le système nerveux est profondément troublé; la nuit, survient un véritable délire. Cette période ressemble complètement à une fièvre typhoïde grave, et tous les auteurs qui se sont occupés de la question placent la fièvre typhoïde en tête du diagnostic à établir.
Dans une période plus avancée, la dépression se prononce de plu? en plus; la peau, toujours chaude et sèche, devient pâle, le
pouls toujours fréquent se déprime, le faciès est anxieux ou exprime la stupeur, la langue est fuligineuse. L'amaigrissement est rapide, les traits s'étirent, le malade meurt.
Le pus est rarement de bonne nature; ordinairement il est sanieux, fétide et mélangé de flocons albumino-fibrineux. M. Ghassaignac insiste beaucoup sur la fétidité primitive du pus; il l'attribue à la nature putride de l'affection, qui détermine ainsi la décomposition et le sphacèle des parties au niveau de l'abcès.
Un autre caractère important, d'après M. Ghassaignac, est la présence presque constante dans le pus des globules huileux qui ne seraient autres que le suc huileux des os.
Ges globules, auxquels on a donné une importance exagérée, manquent dans un grand nombre de cas. Dans un ti'avail publié récemment par M. Bœckel, nous trouvons une observation d'ostéo-périostite phlegmoneuse du tibia droit terminée par une septicémie aiguë, sans qu'on ait trouvé de globules huileux dans le liquide sanieux roussâtre qui s'est écoulé par Tincision.
D'après M. Bœckel, la périostite phlegmoneuse a une marche ordinairement aiguë et peut se terminer à la fin du deuxième ou troisième jour par septicohémie foudroyante. La fièvre, selon lui, est causée par la résorption des liquides septiques épanchés sous le périoste ou dans la cavité médullaire : aussi indique-t-elle toujours l'existence de ces liquides en l'absence de toute sensation de fluctuation.
On trouvera de précieux renseignements sur les accidents consécutifs à l'ostéomyélite dans le Mémoire de M. Tharsile Valette. Ges accidents présentent la plus grande analogie avec les précédents.
Gangrènes.
Que voyons-nous se produire dans certains cas de gangrène? Tantôt il y a des phénomènes adynamiques avec prostration, in-
sensibilité, stupeur, subdelirium ou coma; le pouls est faible, petit, la face pâle. Le malade est couvert d'une sueur froide, visqueuse, il a des lipothymies; sa langue est sèche, fendillée; quelquefois il y a des excrétions fétides noirâtres. Tantôt les accidents ataxiques prédominent : le malade a un délire violent, du hoquet, des soubresauts de tendons, une soif vive, la langue sèche, des nausées, des vomissements, quelquefois de la diarrhée. Le pouls est dur, fréquent; la peau sèche, brûlante. Parfois ces accidents sont mélangés; d'autres fois ils se succèdent, et alors les malades meurent ordinairement dans l'adynamie.
Ces accidents ne s'observent pas dans tous les cas de gangrène. On les voit se produire, le plus ordinairement, à la suite de plaies contuses, mais seulement quand la putréfaction a commencé et que les liquides putrides sont formés, absorbés et mêlés au sang. Quelquefois dans les gangrènes suite de brûlure. Dans les gangrènes sèches, il y a ordinairement absence d'accidents, à cause de la suppression de la circulation artérielle.
Nous tenons l'observation suivante de notre excellent maître M. le professeur Richet.
OBSERVATION IX
Plaie du doigt, — Septicémie aiguë. — Mort.
Un homme, matelassier, se présente à l'hôpital de la Pitié, pour une légère plaie du doigt indicateur. C'est une plaie par écrasement de la phalange unguéale gauche, sans qu'on arrive à constater de fracture.
Cet homme, bossu, d'apparence chétive, semble cependant jouir d'une bonne constitution . Il n'est pas buveur.
Depuis quinze à dix-huit jours, cet homme allait, venait; à peine s'occupait-on de lui , si ce n'est pour lui prescrire de temps à autre un changement de pansement (d'abord de l'eau , puis du cérat , de la glycérine , enfin un pansement par occlusion).
Un jour, quand on sortit son doigt du pansement par occlusion, il était yerdâtre. M. Richet attribua cette coloration au sulfure du plomb du diachylon.
Le lendemain , le malade était pris de délire furieux , de jactitation ; sa parole était brève, saccadée; cependant ses réponses étaient justes ; ^ouls 130, langue sèche, visage vultueux , expression faciale anxieuse.
La plaie est livide, sanguinolente; il n'y a plus de bourgeons charnus; la pulpe phalangienne est noirâtre, comme déchiquetée. Le doigt lui-même est peu gonflé, mais il présente une coloration livide , marbrée, striée; des bandes rouges, cuivrées, verdâtres, sillonnent les téguments, puis se prolongent sur la face dorsale de la main el de l'avant-bras , jusqu'à la face interne du bras. Ces veines n'étaient point turgescentes , mais vides et aplaties. Entre ces réseaux, la peau et le tissu cellulaire avaient conservé leurs caractères normaux ; absence d'œdème et d'empâtement.
Le creux axillaire ne présentait pas le moindre engorgement ganglionnaire ; il y avait absence complète de douleur, soit à la pression , soit lors des mouvements spontanés.
M. Richet diagnostiqua un empoisonnement virulent ou septique dû à l'absorption des liquides putrides de la gangrène. Le malade mourut dans la journée.
Autopsie faite douze heures après la mort, par une température de 10 degrés au-dessous de zéro.
Les marbrures du doigt et du membre sont très-marquées ; elles se sont étendues à tout le reste du corps. Les téguments sont comme injectés; ces lésions sont tout à fait analogues à celles qu'on observe par les temps chauds, lorsque les cadavres commencent à se putréfier.
Le doigt est enlevé pour être examiné à part.
Le membre thoracique ne présente pas la moindre trace d'épanchement ou d'infiltration dans le tissu cellulaire.
Les artères sont libres, saines; les veines ne présentent pas de caillots ; elles contiennent un sang liquide, couleur lie de vin.
Léger épanchement séreux dans les cavités pleurales.
La surface 'pulmonaire est comme emphysémateuse; son hord antérieur est rougeâtre. Le bord et la face postérieure sont gorgés de liquide à gauche et à droite, du sommet à la hase, et le tissu offre dans bon nombre de points une consistance et une densité plus grandes qu'à l'état normal. L'incision en laisse écouler une abondante quantité de sang couleur lie de vin, défibriné, infiltré dans le tissu pulmonaire. Il n'y a pas de pneumonie y car le poumon crépite et sîirnage. M. Richet est frappé de la perte de cohésion du tissu puhnonaire, qui se laisse facilement déchirer.
Rien dans les artères ni les veines pulmonaires. La rate, le foie, l'intestin ne présentent rien de notable. Le cerveau et la moelle épinière sont injectés.
Le doigt présente des granulations et des leucocytes, comme dans les plaies anciennes, avec des gouttelettes graisseuses abondantes. Les artères sont friables au voisinage de la plaie; on trouve quelques caillots dans les artérioles. Les parois veineuses sont modifiées par le travail inflammatoire; la gaîne musculaire a disparu, les tuniques moyenne et externe sont modifiées, il n'y a plus d'épithélium ; on trouve au centre des caillots des granulations polyédriques en régression graisseuse.
Cette observation ne peut certainement, à aucun point de vue, être regardée comme un cas d'infection purulente. Rien dans les symptômes, rien dans les lésions, n'autorise cette hypothèse, tandis qu'on est frappé de l'analogie que présentent les phénomènes avec ceux qu'on observe à la suite de plaies empoisonnées.
M. Maisonneuve rapporte le fait suivant :
Un homme de 28 ans avait eu la jambe broyée. Le lendemain, la gangrène s'était emparée du membre, et le tissu cellulaire était emphysémateux jusqu'à la région de l'aine. Au moment où, pour combattre cet emphysème, M. Maisonneuve pratiqua des scarifications profondes sur différents points, il constata l'issue de bulles nombreuses de gaz par l'orifice des veines que le bistouri venait d'ouvrir. Toutes les précautions furent prises pour éviter l'illusion : on saisit avec deux pinces l'orifice d'une des branches de la saphène, et, la tenant isolée , on put constater la réalité du phénomène. Le malade mourut dans la nuit. A l'autopsie , pratiquée vingt-huit heures après la mort , on vit que le foyer gangréneux était bien le point de départ des gaz et que ceux-ci circulaient librement dans les veines.
Cette observation devint la base d'un Mémoire que M. Maisonneuve lut à l'Académie des sciences et dont nous allons résumer les traits principaux.
D'après ce chirurgien, dans une certaine variété de gangrène traumatique (grangrène foudroyante), des gaz peuvent se développer dans l'intérieur des veines pendant la vie des malades.
Ces gaz peuvent circuler avec le sang et déterminer un empoisonnement mortel.
Cette gangrène survient ordinairement à la suite des fractures compliquées de plaies, lorsque la cause vulnérante, par la violence de son action, a produit une profonde désorganisation des tissus, ou bien quand des épanchements considérables de sang infiltré dans les parties molles se trouvent en communication directe avec l'air extérieur. Alors, en effet, le sang sorti de ses vaisseaux ou bien même les tissus broyés par la contusion, n'ayant plus en eux-mêmes des conditions organiques suffisantes pour continuer à vivre, se putréfient sous l'influence de la chaleur, de l'air et de l'humidité; leur prompte décomposition donne lieu à la formation de gaz putrides qui s'infiltrent dans les interstices celluleux, et leur contact délétère achève d'éteindre les forces vitales dans des parties déjà frappées de stupeur à la suite de la commotion.
Toutes ces causes donnent à la fermentation putride une activité terrible; aussi ne tarde-t-elle pas à englober dans son mouvement destructeur les parties même complètement saines. C'est ainsi que les muscles, le tissu cellulaire, les vaisseaux sont frappés de mort. Mais là, malheureusement, ne se borne pas le travail de mortification.
Dans les veines sphacélées, le sang se coagule, puis bientôt, participant à la décomposition générale, le caillot se putréfie et donne lieu à la formation de gaz putrides. Ceux-ci, contenus par les parois vasculaires, ne tardent pas à briser les faibles adhérences du caillot, pénètrent jusqu'au sang liquide, se mélangent avec lui et, se trouvant entraînés dans son mouvement circulatoire, vont porter la mort dans tous les rouages de Torganisme.
Faut-il rapportera l'absorption de substances sepliques certains cas de mort rapide avec élévation de la température, consécutifs à certaines brûlures? La diarrhée pendant la vie, les affections secondaires des poumons, les hypérémies de divers organes surtout
du tube digestif et qu'il est impossible d'expliquer par l'abolition des fonctions cutanées, semblent autoriser cette hypothèse. Nous n'avons eu l'occasion d'observer dans cet ordre de faits qu'un enfant de 12 ans atteint de brûlures très-étendues. Il mourut au bout de quelques heures en présentant une élévation considérable de la température. L'autopsie ne put être pratiquée.
Nous rapprochons des faits de gangrène foudroyante l'observation suivante de M. Raimbert, lue le 6 août 1862 à la Société do chirurgie.
OBSERVATION X
Un jeune soldat de 19 ans se tire un coup de feu à poudre sous la mâchoire inférieure le 14 octobre. Le 18, on aperçoit une petite eschare grisâtre, au-dessous de laquelle, dans une grande étendue, les tissus sont tuméfiés, œdémateux, d'une résistance médiocre et donnant la sensation de pâte ferme.
Le 21. Le pouls est peu développé, mou, très-dépressible ; pas de céphalalgie , le malade a des vertiges.
Le 22. Diminution du gonflement. Le malade a des nausées et vomit de temps en temps ses boissons; le décubitus latéral gauche est impossible. Sensation générale de malaise extrême, constipation, douleurs de ventre, besoin d'aller à la selle, sans pouvoir le satisfaire. Limonade purgative.
Le 22. Le malade a été plusieurs fois à la selle ; quelques portions de la surface grisâtre détachée par le cataplasme laissent à nu de petits points rougeâtres. Pouls imperceptible, teinte violacée de la face, agitation, malaise extrême. Mort à 10 heures du soir.
Autopsie le 24, seize heures après la mort. Toute la partie postérieure du tronc est d'une teinte violacée; la tache grisâtre faisant relief sous la mâchoire a pris une teinte brune par suite de son exposition à l'air. Elle est constituée par l'épiderme boursouflé, que le grattage ou un scalpel enlève facilement , en mettant à nu le derme, qui a une teinte d'un bleu violâtre.
La peau n'est pas encore transformée en véritable eschare , mais ses propriétés vitales ont dû être profondément modifiées.
Le tissu cellulaire sous-cutané est infiltré de sang noir à demi-coagulé. Il laisse échapper une odeur qui, sans être celle delà gangrène, en approche
cependant. Celte odeur, assez forte d'abord, s'affaiblit promptement et n'est plus perçue à distance au bout de quelques instants.
Les vaisseaux veineux du cou, surtout à droite, sont gorgés d'un sang noir, fluide , qui , étendu en couche très-mince, otfre une teinte violâtre.
Les deux tiers postérieurs des deux poumons offrent une légère teinte violacée ; ils sont congestionnés , mais crépitants et sans aucune infiltration sanguine ou séreuse. On voit sourdre des vaisseaux incisés un sang noir et épais.
Les cavités du cœur contiennent une petite quantité de sang de même nature.
La surface interne de l'estomac est d'un rose légèrement violâtre. Dans sa moitié droite, on y observe deux ou trois taches de la largeur d'une lentille, plus ou moins saillantes et d'une couleur rouge plus ou moins foncée allant même jusqu'au noir. Elles sont produites par une infiltration sanguine dans l'épaisseur de la muqueuse stomacale.
La muqueuse, ramollie, s'enlève facilement et laisse dans le tissu sous-jacent une tache de couleur rouge en rapport avec la quantité de sang infiltrée, mais plus claire que la petite tumeur. Dans le grand cul-de-sac il existe de petites taches noires saillantes, larges comme de petites têtes d'épingles; elles y forment une sorte de pointillé noir.
Les mêmes taches ou pustules se retrouvent dans l'intestin grêle, à partir de la seconde portion du duodénum. Elles occupent le plus souvent les valvules conniventes, et sont d'autant moins nombreuses et plus éloignées les unes des autres qu'on les observe plus loin de la partie supérieure de Vintestin; on en rencontre jusqu'auprès du cœcum.
Celles de la partie inférieure sont moins foncées et moins saillantes que celles de la partie supérieure, elles ne coîistituent plus que de simples taches. Sur tous ces points la muqueuse est ramollie et s'enlève facilement. Le mucus intestinal a une couleur rougeâtre dans le jéjunum et brun verdâtre dans l'ileum.
Tous les ganglions mésentériques sont gorgés de sang noir. La rate a une coloration normale; elle est flasque. Le foie paraît sain, les muscles sont violâtres.
Le 25. On inocule dans l'aisselle d'un fort lapin un ganglion mésentérique infiltré de sang noir, ainsi qu'un fragment de tissu cellulaire pris à la peau de la région cervicale la plus infiltrée de sang noir. Suture de la plaie. Le lendemain, la suture est rompue. L'animal résiste à cette inoculation, dont il parait à peine souftrir. Le même lapin, ayant été inoculé le 10 novembre avec un petit fragment de pustule maligne, a succombé au bout de trois jours.
Il y a eu évidemment chez ce militaire un empoisonnement à la suite d'une violente contusion; l'analogie des symptômes et des altérations avec ceux produits par le virus charbonneux ou l'inoculation de matières putrides en témoigne.
Septicémie puerpérale.
Il y a longtemps qu'on a comparé l'état des nouvelles accouchées à celui des malades qui portent des plaies en suppuration. La surface interne de la matrice se trouve même dans des conditions très-favorables à l'absorption de substances déposées sur elle.
M. Luroth et M. Danyau, dans leurs thèses inaugurales sur la métrite gangréneuse, avaient déjà fait remarquer la rapidité avec laquelle survenaient les accidents mortels.
A une époque peu éloignée de l'accouchement, ou même immédiatement après, les femmes ressentent dans la région de l'utérus, et par la pression exercée sur cet organe, une trèsvive douleur. Les lochies sont supprimées ou moins abondantes ou normales; quelquefois elles sont fétides.
La circulation est accélérée; la chaleur est grande et sèche; la respiration fréquente. Les nausées et les vomissements peuvent se montrer au commencement; mais c'est ordinairement plus tard qu'on les observe. La diarrhée est primitive ou succède à une constipation passagère. L'intelligence peut rester intacte, mais quelquefois il survient assez promptement un délire sourd et tranquille. Bientôt un ensemble de symptômes très-graves annonce la fin prochaine. Le pouls devient petit, imperceptible; la peau se refroidit et se couvre d'une sueur visqueuse. Parfois les urines, les matières fécales, les lochies sont d'une fétidité extrême, et les malades meurent.
Dans les observations citées par M. Danyau, les malades sont
mortes l'une 14, l'autre ^6 heures après raccouchernenl; deux ont survécu deux jours et une trois jours à l'apparition des accidents locaux. Dans aucun cas il n'y a eu d'abcès métastatique.
D'après M. Dubois, ce dans la fièvre puerpérale, il y a toujours viciation du sang; mais l'origine de cette viciation n'est pas facile à préciser, et il est en tout cas douteux qu'elle soit toujours la même. La putréfaction de quelque caillot retenu dans la cavité utérine, en contact avec des orifices veineux béants à l'intérieur de l'utérus, donne lieu à la formation de quelque produit toxique, dont une seule molécule peut déterminer l'empoisonnement du sang.»
M. Dumontpallier décrit également l'infection putride à la suite de l'accouchement.
Dans un certain nombre de cas, dit-il, il y a des symptômes d'infection générale, rapide, sans collection purulente dans les veines utérines, mais avec altération sanieuse, gangréneuse de la matrice, sanie abondante et d'une grande fétidité dans la cavité utérine; les sinus utérins sont béants, les veines utérines renferment une matière sanieuse et fétide.
Plus récemment, M. Saugier^ a recueilli huit observations de gangrène de la matrice; sept de ces malades succombèrent dans l'espace de quelques jours en présentant les symptômes généraux que nous venons de mentionner.
Piqûres anatomiques.
Ce serait ici le lieu de parler des accidents consécutifs aux piqûres anatomiques. Nous avons été étonné, en cherchant les documents pour élucider cette question, de voir combien peu ces accidents ont préoccupé les esprits. Le travail le plus complet que nous ayons trouvé est celui de Roser^, qui a réuni 42 cas,
* Thèses de Strasbourg , 1867.
Jrch. d. Heilkunde, 1866.
dont 19 suivis de mort. Dans ces 19 cas, cinq fois seulement l'autopsie fut pratiquée, et cela très-superficiellement. Ainsi on trouve pour toute indication pneumonie ou exsudats pleurétiques. Impossible, par conséquent, d'avoir une donnée certaine à ce sujet.
L'auteur divise les accidents en lymphangite, inflammations locales, érysipèle, tubercule anatomique, phlébite, métastases pyohémiques et infection du sang sans inflammation locale. Cette dernière classe d'accidents ne serait autre que la septicémie.
Les accidents consécutifs à ces piqûres seraient des plus intéressants à connaître; ils constitueraient une véritable étude expérimentale sur l'homme. Malheureusement nous n'avons pas trouvé une seule observation complète et qui permît de tirer des conclusions certaines.
Fièvre uréthrale.
Nous rappellerons à ce sujet que M. Sédillot attribue à l'absorption de l'urine normale ou altérée les accidents graves qui suivent parfois le cathétérisme. Les accidents sont surtout caractérisés par l'extrême prostration, l'adynamie, le délire, la peau terreuse, la fuliginosité et la rapidité de la mort du troisième au sixième jour.
Nous retrouvons ces mêmes idées dans la thèse de M. de Saint-Germain.
Dans un travail récent publié dans la Gazette hebdomadaire^ M. Verneuil étudie les causes de la mort rapide dans les maladies chirurgicales. Il rapporte six observations de mort par congestion et apoplexie pulmonaire. Nous allons les analyser succinctement.