C. — LES GRÈVES
11 me reste à donner ici un tableau des principales grèves et des loch-oui, ou contre-grèves des patrons, qui ont troublé l'industrie anglaise. Quoique ces luttes soient intimement liées à l'histoire des Unions, on verra qu'un très-grand nombre s'est produit tout à fait en dehors de l'influence de ces associations.
Avant 182/j, les grèves sont moins bien organisées, moins nombreuses peut-être, mais plus violentes qu'elles ne l'ont élé depuis. En 1810, grève des cotonniers du Lancashire. En 1812, les Luddites brisent les métiers dans leNottingham. En 1815, grève des shipwrights de Liverpool. En 1818, grève des tisserands du centre. En 1819, un meeting au sujet de cette grève donne lieu, à Manchester, à une émeute réprimée d'une manière sanglante. En 1820, grève des tisseurs de laine; en 1822, des charpentiers, etc.
Industrie du hâtiment. Une grève importante éclate dans le Lancashire. en 183o. Les patrons répondent par un lock-oui; les ouvriers dépensent 450,000 fr., et, après six mois de chômage, sont obligés de céder.
Le 23 juillet 1859, les ouvriers du bâtiment, de Londres, se mettent en grève contre un patron pour obtenir la réduction de la journée de dix à huit heures. Les patrons s'associent et congédient 7,856 ouvriers. La lutte se termine sans résultat décisif; mais, en 1861, les deux puissances, qui sont restées en présence, font un compromis: le travail sera payé à l'heure. Depuis lors, le prix de l'heure a déjà été trois fois élevé sans grève.
En 1864, une grève sérieuse éclate à Manchester, à propos d'une querelle insignifiante entre quelques ouvriers et un contre-maître.
Le !'''■ juillet dernier, les maçons, les charpentiers et d'autres ouvriers de Londres se sont mis en grève dans quelques ateliers pour obtenir la réduction des heures de travail de dix à neuf, et l'élévation du prix de l'heure de 83 c. à 93 c, ce qui leur aurait assuré un salaire égal pour une journée plus courte. Les patrons ont répondu en fermant tous leurs ateliers, mais n'ont obtenu que peu d'appui dans la province. Les ouvriers ont eu le tort de réunir deux questions, qu'on avait séparées pour en rendre la solution plus facile : la durée de la journée et le prix de l'heure. Ils ont repoussé les conseils désintéressés de ceux qui les engageaient à demeurer inflexibles sur la première, qui, une fois tranchée en leur faveur, le serait sans retour, et à accepter un arbitrage sur la seconde, qui demeure soumise aux fluctuations du commerce. Il s'en est suivi une crise fort longue et pénible pour eux. Les Unions des différentes professions étaient liguées entre elles; elles avaient de fréquentes réunions pour concerter leur
action et répartir les fonds provenant de souscriptions recueillies dans la province. Mais elles ne purent rester d'accord ; les maçons se fatiguèrent les premiers et traitèrent séparément avec le comité des patrons. Ils obtinrent : 1" une réduction de temps un peu moindre que celle qu'ils demandaient et correspondant à peu près à neuf heures en hiver et à neuf heures et demie en été; et 2° une élévation de 3 c. dans le prix de l'heure. Cette transaction souleva l'indignation de leurs camarades, à tel point que bon nombre de maçons n'osèrent pas rentrer dans les ateliers frappés d'interdit par les dissidents. Cependant, la querelle finit par s'apaiser. Les deux comités des patrons et des ouvriers, qui, jusque-là, n'avaient pu même entrer en rapports entre eux, mirent de côté leurs défiances et leurs prétentions, et conclurent enfin un arrangement analogue à celui qui avait été accepté par les maçons. Le récit de ces négociations, dans lesquelles tous les points en litige ont été successivement éliminés ou tranchés, pourrait faire tout un volume d'histoire diplomatique. Cette longue grève a été remarquable par l'absence de tout désordre et l'administration économique des fonds destinés à la soutenir: elle a été conduite comme une véritable affaire. Mais elle est surtout importante par l'influence que l'opinion publique a exercée sur les deux pouvoirs en pré.sence : ceux-ci, loin d'agir, comme autrefois, d'une façon presque occulte, ont tenu à mettre chaque jour le public dans la confidence de leurs affaires; ils l'ont pris pour arbitre dans leur litige, et la nécessité de plaider, pour ainsi dire, leur
cause devant ce tribunal, doni ils ne pouvaient mépriser les jugements, les a astreints à une grande modération.
Industrie du fer. En 1862, alarmés parle développement des Unions, les maîtres de forges de Leeds et des environs ferment leurs ateliers pour obliger les ouvriers à cesser de faire partie de ces sociétés. Ils réussissent au bout de six mois, grâce à l'arrivée de travailleurs belges. Mais les Unions se reforment bientôt. Celles de Gatcshcad et de Brierley Hiil comptent plus d'adhérents qu'auparavant. Le 1/j janvier 1865, les maîtres de forges de toute l'Angleterre font sur les salaires des puddleurs une réduction de 1 fr. 25 c. par tonne, et de 2 fr. 50 c. sur ceux des lamineurs et des marteleurs. D'après le système de l'échelle mobile, cette réduction aurait dû être faite quelques mois plus tôt : aussi est-elle acceptée par les deux grandes Unions; mais les puddleurs du North-Stafford la repoussent. Pour empêcher les Unions de les soutenir, tous les maîtres de forges de l'Angleterre ferment à la fois leurs établissements. Au bout de quinze jours, toute la population ouvrière, qui avait perdu près de huit millions de salaires, souffrait cruellement, et l'industrie elle-même avait reçu un coup terrible. Aussi, sur une promesse donnée par les Unions, les patrons s'empressent-ils de rouvrir leurs forges le 5 avril. Les Unions étaient officiellement reconnues. Depuis lors, on cite des grèves partielles, comme celle qui se termine par l'exclusion de tous les unionistes des Mersey Iron Works, mais aucune lutte générale. En 1871, les ouvriers du
nord de TAngleterje, après une lutte de quelques semaines contre l'association des patrons, présidée par sir W. Armstrong, ont obtenu Timportante réduction de la journée à neuf heures de tra-vail. Dans le district de Middlesborough, où le système de l'échelle mobile a été introduit le 1" avril 1872, le conseil d'arbitres chargé de l'appliquer a rencontré certaines difficultés. Les arbitres ayant annoncé une augmentation de 7 1/2 pour 100 dans les salaires, les ouvriers, sans cependant se mettre en grève, ont réclamé 15 pour 100. De leur côté, les puddleurs de lord Dudley, dans le Stafford, ont demandé ki réduction du nombre des chauffes de six à cinq par journée : il paraît impossible de leur accorder, sans un remaniement complet, ce changement qui laisserait les fours allumés en vain pendant deux heures. Le haut prix du fer pendant six mois a été l'occasion de nombreuses disputes locales ; de haut prix étant dû particulièrement à l'élévation correspondante de celui de la houille, les maîtres de forges soutenaient qu'il ne leur assurait aucun nouveau bénéfice, et que, pour faire droit aux prétentions ces ouvriers, appuyées pour la plupart sur les tarifs de l'échelle mobile, il faudrait imposer au public une nouvelle élévation de prix. De nombreuses conférences ont eu lieu à ce sujet; on a plaidé avec passion de part et d'autre; on n'a pu se mettre d'accord que sur l'éventualité de cette nouvelle élévation, et cependant on s'est séparé sans déclaration de guerre. Patrons et ouvriers sentent que, dans un pareil moment, lorsque le pubUc paye leurs produits à n'importe quel prix,
leur premier intérêt est de ne pas se quereller à fond, pour pouvoir soutenir ces prix avantageux. La réaction qui vient de se produire dans ces prix a mis un terme à ces dissentiments locaux. Les patrons qui, pour maintenir artificiellement les prix, avaient diminué leur production et éteint un certain nombre de fours, se sont vus obligés de les rallumer pour profiter de cours qu'ils ne retrouveront peut-être pas de longtemps, et se sont montrés fort coulants vis-à-vis de leurs ouvriers.
Industrie de la houille. En 1831, sans qu'aucune Union existât parmi eux, les ouvriers d'un grand nombre de houillères se coalisent, sous la direction d'un des leurs, Tony Hepburn , pour obtenir que la journée soit réduite à douze heures : ils sont 30,000 et finissent par l'emporter. Ce succès légitime leur donne trop de confiance, et ils échouent dans une nouvelle tentative de réduction des lieures de travail.
En iSkh, les ouvriers du Durham, ne voulant pas se fier aux câbles en fer, se mettent en grève : ils échouent.
En 18^9, les ouvriers de la mine de Marley Hill, voulant obtenir un accroissement de salaires, inventent une nouvelle forme de grève. Pour ne pas laisser la place à d'autres ouvriers, ils continuent à travailler, mais en se limitant à une production insignifiante qui inflige une perte nette à la Compagnie. Celle-ci les congédie, et ils sont obligés de céder.
En 1853, une nouvelle grève au sujet des salaires échoue à Leeds. Dans cette même année, on en compte
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douze dans le Durham-, une grève en Ecosse dure treize mois.
Enfin, en 1858, les ouvriers du Yorkshire, qui ont eu querelle avec les patrons sur nombre de questions, en sont arrivés à ce point qu'ils les considèrent comme des ennemis irréconciliables et ne songent qu'à les ruiner. AI. Briggs est l'objet principal de leur haine. La grève qui éclate cliez lui s'étend à tout le district ; les patrons prononcent un lock-out général. Mais une transaction vient suspendre la lutte. Elle recommence à propos du pesage des berlines : dix-huit mines sont fermées et dix mille ouvriers restent sans ouvrage. On transige encore, mais seulement pour reprendre lialeine. En 1862, une grande agitation règne dans tous les districts bouillers ; les griefs des ouvriers sont nombreux, les uns légitimes, les autres futiles. C'est encore chez M. Briggs que la lutte reprend, cette fois à propos du triage du charbon. Des étrangers sont appelés pour remplacer les grévistes. Ceux-ci, expulsés de leurs cottages, en viennent aux voies de fait, et, le 25 septembre 1863, une grave émeute ensanglante les mines de Whitwood. Le rôle joué par M. Briggs dans ces luttes donne une grande importance à celui que nous lui verrons prendre dès Tannée suivante.
La querelle continue en 186/t dans le Durham. Les patrons appellent de nouveaux ouvriers , qui sont chassés par les grévistes, et ceux-ci reprennent l'ouvrage aux anciennes conditions. En même temps, des grèves, auxquelles les Unions sont étrangères, éclatent dans le South Yoikshire, à Oaks et à Thoi'u-
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cliffe : un lock-out les ayant suivios, l'Union intervient; un certain nombre de patrons la soutiennent efficacement, et elle obtient un accroissement de salaires. La même année, elle est obligée de céder dans une grève entreprise à Slaveley.
En 1867, une nouvelle grève dans le South Yorksliire est marquée par certaines violences et échoue. Enfin, en 1868, tous les ouvriers de la houillère du Wigan C°, unionistes et non-unionistes, se mettent en grève pour résister à un abaissement de salaires. Loin d'encourager ces grèves, l'Union intervient pour les empêcher. Les ouvriers, sourds à ses remontrances, s'emparent de la mine et menacent de la détruire; pour les faire rentrer dans l'ordre, la troupe de ligne est obligée d'intervenir.
Dans ces derniers temps, l'élévation prodigieuse du prix de la houille a donné aux ouvriers le droit de se montrer exigeants, et ils ont usé et abusé de ce droit. Ils en ont usé dans les houillères où ils ont simplement demandé un accroissement de salaires proporlionnéaux bénéfices considérables faits par les patrons, ou dans celles où ils ont profilé, comme chez lord Dudley, de cette occasion pour obtenir la réduction de leur journée à huit heures de travail elTeclif. Ils en ont abusé là où ils ont demandé un accroissement de salaires exagéré, ou voulu imposer aux patrons une réglementation inacceptable. Ainsi, dans le South Yorkshire, où ils avaient déjà obtenu une élévation considérable dans le prix de la main-d'œuvre, ils n'ont pas tenu compte de la situation véritable des patrons.
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Ceux-ci, liés par des contrats antérieurs, sont obligés de fournir à leurs clients, à un prix relativement modéré, le charbon que ces derniers revendent ensuite aux prix actuels. Ils ne réalisent donc pas les bénéfices que leur assurerait sans cela le cours du marché de la houille. Néanmoins, dans plusieurs mines, les ouvriers ont voulu empêcher les patrons de compenser, par l'introduction de nouveaux ouvriers, la diminution de production causée par la réduction de la journée à huit heures de travail. Ils ont prélendii restreindre le nombre de personnes employées dans chaque puits et restreindre aussi la quantité extraite par chaque mineur. Les patrons, qui souvent ne perdaient pas à cette restriction, puisqu'ils avaient encore des contrats onéreux sur les bras, se sont empressés de la présenter comme la seule et la véritable cause de la hausse des prix et d'en rejeter ainsi toute la responsabilité sur leurs imprudents ouvriers. Cependant ces querelles ont, en général, été courtes et restreintes, comme dans l'industrie du fer, et pour les mêmes motifs. Patrons et ouvriers avaient trop à gagner pour ne pas sentir la nécessité de s'entendre promptement en toute occasion.
L'Association unie des mineurs a tenu au mois d'octobre dernier, à Walsall, une conférence où se sont réunis des délégués de toutes les Unions locales qui la composent. Des rapports faits par ceux-ci, il résulte qu'aucune grève sérieuse n'existait à cette époque, mais que, dans certaines mines, les ouvriers se préparaient à demander un accroissement de salaires, tan-
dis qu'ailleurs ils avaient déjà obtenu des avantages très-considérables. En général, ils s'efforçaient défaire limiter la journée à huit heures de travail; mais ce règlement n'affecle la production totale de la mine que par suite de la grande rareté des mineurs et parce que les usages aussi bien que l'opposition des ouvriers ne permettent pas de recourir au système des relais, qui n'est adopté que dans deux ou trois mines. Cette rareté même de la main-d'œuvre expérimentée prouve, d'une part, que le travail n'est pas ralenti, puisqu'il n'y a de chômeurs dans aucun district, et, d'autre part, que les relais, fort utiles lorsque les ouvriers sont abondants, seraient impossibles à appliquer dans les circonstances actuelles. Les représentants des Unions n'ont fait aucune allusion au système de la restriction adopté cet été par quelques-unes de ces associations, qui croyaient ainsi pouvoir faire la loi à la fois aux patrons et au public, et prétendaient faire monter encore du même coup les cours du marché et le taux de leurs salaires. Il n'en est pas moins certain que cette funeste politique a été appliquée dans plusieurs localités. La première crise fera sentir à ceux qui l'ont adoptée combien elle est fausse et dangereuse pour ses auteurs.
II est impossible de ne pas parler à ce propos de la part attribuée aux Unions dans le renchérissement extraordinaire du prix du charbon en 1872. Pour expliquer un changement aussi brusque, on a dit que les grèves avaient été si nombreuses en Angleterre, que la production totale en avait été singulièrement
diminuée : ce serait cette diminution qui aurait amené le renchérissement. On pourra juger cette tlièse lorsque les statistiques de l'année auront été publiées; mais je crois qu'elles en démontreront la fausseté. On ne doit pas attribuer le prix du charbon à une diminution de production due à des grèves nombreuses, d'abord parce qu'il parait que la production n'a pas diminué, et ensuite parce que les grèves ont été bien moins nombreuses que dans d'autres années. Mais toutefois les Unions n'en sont pas moins, dans une certaine mesure, responsables du renchérissement, quoique ce soit d'une autre manière. En effet, si, comme on l'affirme, la production de l'Angleterre n"a pas diminué cette année, le prix de la main-d'œuvre a singulièrement augmenté; la réduction des heures de travail, le plus souvent compensée par l'introduction de nouveaux ouvriers, a élevé le prix d'extraction ; les intermédiaires, midcUemen ou marchandeurs pour l'exploitation des mines, débitants en détail pour la vente du charbon, ont abusé de la situation pour élever encore le prix de revient et celui du marché; enûn, la perspective d'une nouvelle augmentation des salaires a poussé bien des gens à prévenir la hausse par des achats immédiats et considérables. A tout cela s'est joint l'accroissement constant de la consommation , et ces causes ont suffi pour déterminer, au moment où l'on s'approvisionnait pour l'hiver, une de ces crises que les Anglais appellent à si juste titre des paniques.
Construction des navires en fer. Dès 1825, les shipwrights de la Tamise, quoique ne formant
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pas une Union, se coalisent pour obtenir que les contrats soient calculés sur une journée de 7 fr. 50 c, et ils réussissent en 1851. Les menuisiers de navires, au milieu de cruelles privations, entreprennent une longue grève pour obtenir, malgré la crise industrielle, de plus hauts salaires : ils sont vaincus. En 1839, l'Union des shipwrigbts de la Ciyde se met en grève pour obtenir l'exclusion des non-unionistes : elle ne peut faire prévaloir cette injuste prétention. En 1866, elle recommence la grève en demandant une augmentation de salaires; les patrons prononcent un lock-out : dix -huit mille ouvriers demeurent sans ouvrage, et, après de grandes soufïi-ances, sont obligés de céder. Les forgerons de navires se mettent en grève en 1862, à l'arsenal de Ghatham, pour ne pas travailler avec les shipwrigbts : ils échouenl. Ceux de Greenock sont entraînés malgré eux dans la grève des chantiers de la Glyde en 1866; néanmoins, ils sont frappés par le lochoul dirigé contre les shipwrigbts.
Fabrication des machines. Les mécaniciens de Manchester sont en grève en 1837; mais la seule grande lutte qu'ils aient eu à soutenir éclate en 1851, lorsque la récente formation de l'Association unie leur donne une confiance exagérée dans leurs forces. Les machines automates viennent dispenser les fabricants de l'emploi des artisans et rendre l'apprentissage inutile. Les ouvriers, s'étant toujours opposés au travail à la tâche, ne profitent pas de ces inventions, qui ont pour effet immédiat de rédiiire leur nombre et le taux de leurs salaires. Ils s'en alarment et réclament