C. — SOCIÉTÉS DE CONSOMMATION
En 1870, il y avait en Angleterre (sans compter l'Ecosse ni l'Irlande) 960 Coopcratioe Stores, ou SociéLés de consommation, comptant 249,113 membres et un capital en actions de 50,856,525 fr.; ayant acheté pour 205,061,650 fr. de denrées, vendu pour 186,443,525 fr. et réalisé un bénéfice net de 13,885,875 fr.
Elles recrutent aujourd'hui leurs souscripteurs dans toutes les classes, et en particuher dans la bourgeoisie de Londres.
On connaît le principe de ces sociétés, qui achètent en gros pour revendre en détail à leurs membres, ceux-ci se substituant ainsi aux détaillants pour réaliser, d'une part, les profits faits d'ordinaire par ces derniers et, d'autre part, toute l'économie d'affiches et de montre par lesquelles le marchand attire l'acheteur. Mais en Angleterre, berceau de ces institutions, l'expérience a fait voir à quelles conditions elles pouvaient
réussir. Les sociétés qui se bornent à vendre à leurs propres membres végètent et s'éteignent dans l'impuissance.
Celles qui s'ouvrent aux étrangers et leur vendent au-dessous des prix du marché ordinaire succombent généralement devant la coalition de tous les détaillants auxquels elles font concurrence.
Aussi a-t-on généralement adopté le système suivant. La boutique vend à tout venant au prix du marché; seulement, elle donne à chaque acheteur, avec la marchandise, des jetons représentant la dilTérence entre le prix qu'il l'a payée et le prix de revient. Au bout de l'année, après qu'on a mis de côté les sommes nécessaires pour payer l'intérêt du capital et les frais généraux , les actionnaires reçoivent un dividende proportionnel aux jetons qu'ils présentent. Ils bénéticient donc en raison directe des achats qu'ils ont faits. Les jetons qui sont entre les mains des étrangers reçoivent alors aussi une certaine valeur. Dans quelques sociétés, on les rembourse en argent; dans d'autres, on les échange contre des actions de la société, en leur attribuant alors la même valeur que s'ils étaient présentés par des actionnaires. L'un et l'autre système attirent constamment, d'abord des acheteurs étrangers, qui, tout en réalisant des bénéfices, en font faire aussi à la société, et ensuite de nouveaux actionnaires qui augmentent son capital.
Les Équitables Pionniers de lîochdale, véritables fondateurs des sociétés de consommation, ont été l'objet de bien des études. En iSkh, vingt-huit ouvriers,
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apportant chacun 25 fr. de capital, ouvraient la première boutique coopérative dans la ruelle du Crapaud. Quelques-uns de ces pionniers vivaient encore en 1865, lorsque je visitai Roclidale avec M. Jules Simon. En 1867, la société comptait 6,823 membres; elle avait un capital de 3,210,875 fr., faisait pour 7,122,750 fr. d'affaires, et réalisait un bénéûce de 1,0^0,475 fr. Conservant toujours sa boutique historique de la ruelle du Crapaud, elle a ouvert dans Rochdale dix grands magasins, où elle vend tout ce qui peut servir à l'alimentation, à l'habillement et au chauffage; son immense comptabilité est admirablement tenue. Au moyen d'une retenue de 2 1/2 pour 100 du capital, sur les bénéfices, elle a fondé des cabinets de lecture pour ses membres et une bibliothèque de 9,000 volumes. Enfin, elle a subventionné plusieurs entreprises industrielles et a fondé, pour son propre usage, un vaste niouHn qui lui permet d'acheter en grain le blé qu'elle vend à ses clients sous forme de pain.
Je ferai seulement remarquer à ce propos que le terme coopératif appliqué à ces sociétés n'a pas le sens précis que je lui donne plus loin. En effet, tous les employés des Pionniers, commis, comptables ou meuniers, reçoivent de simples salaires fixes; aucun d'eux n'est associé à l'entreprise , et les bénéfices sont réservés exclusivement aux consommateurs.
L'excès du capital finit par devenir un embarras sérieux pour des sociétés renommées et prospères, comme celle des Pionniers, et elles se trouvent obligées d'écarter les petits capitaux qui sollicitent des actions.
IGi INITIATIVE PRIVEE.
attirés par des bénéfices que leur nombre même finirait par réduire à un chilTre insignifiant.
Après les Pionniers, je ne citerai que la Société de Halifax, qui comptait en 1867 plus de 7,000 membres, et fait presque autant d'affaires que l'association de lloclidale, et le Civil, service coopérative Slore. Celte dernière société, formée particulièrement parmi les employés des ministères, a pris à Londres une grande extension dans ces deux dernières années.
Je mentionnerai, pour terminer, les sociétés qui jouent vis-à-vis des Coopérative Stores le môme rôle que ceux-ci vis-à-vis des acheteurs. Elles leur servent d'intermédiaires auprès des producteurs et leur vendent en gros ce que les Stores revendent en détail. Elles sont fondées par les Coopératives Stores euxmêmes qui en sont les seuls actionnaires. Il y avait une douzaine de ces sociétés en 1870, dont la plus considérable, le Norih of England Wholesale, avait pour actionnaires 202 Stores, en approvisionnait 399 et avait fait en trois mois pour 5,331,000 fr. d'affaires. Ce rouage nouveau donne une plus grande puissance aux sociétés de consommation , quoiqu'il commence à peineà fonctionner. Si celles-ci n'intéressent pas directement l'ouvrier aux bénéfices de la production, elles lui facilitent l'épargne et le préparent ainsi à devenir capitaliste à son tour. C'est l'étude de ce changement dans la condition de l'ouvrier, de ce pas important dans la voie du progrès, qui sera le sujet de la section suivante.
Mais, avant de terminer celle où nous sommes, je
SOCIÉTÉS DE CONSOMMATION'. Ifir.
donnerai quelques chiffres qui, sans être complets, montrent le rapide développement des sociétés de consommation. Ils sont empruntés aux comptes rendus d'un congrès annuel, dit Congrès coopératif, qui réunit, pour discuter toutes les questions comprises sous ce terme si vague de coopération, des délégués de la plupart des sociétés ouvrières, des écrivains et des hommes politiques. Les travaux de ce congrès sont, on le comprend, fort utiles, quand ce ne serait que pour fournir de précieux éléments à ceux qui veulent étudier, chiffres en main, les progrès des institutions dues à l'initiative des ouvriers.
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