D. — DES GRÈVES ET DES UNIONS AGRICOLES
Les ouvriers agricoles étaient restés jusqu'à présent étrangers aux variations des salaires qui ont fait nattre tant de luttes dans Tindustrie. Leur situation explique cette différence, mais permet en même temps d'entrevoir la gravité de la crise que des faits récents semblent annoncer. Cette situation ne peut se comparer à ce qui existe en France: je n'en parlerai donc (jue très-bi'iè*
1MT1AT1V£ PaiVÉE.
vement, et j'ai réuni ici tout ce que j avais à dire sur la classe agricole, à propos, aou-seolement de ses grèf es, mais aussi de ses salaires.
Il est impossible de décrire et de résumer en quelques mots la situation de la population agricole d'un fpmnd pays comme TADgleterre, où il y a tant de di^ férenoesd'nn lieo à l'autre, sans ^exposer à commettre des inexactitudes, toujours faciles à relever à l'aide d'exemples particuliers. Gepeudaot, on peut dire, en général, que les grandes fermes et la concentration constante de la propriété ne permettent presque jamais à Touvrier de la campagne de devenir possesseur ou fermier d*an coin de terre. Cette assertion a été vivement disentée en Angleterre, et certains fsàts ont été allégués pour la contredire; mais ce sont des exceptions et DOD des preuves. L'on peut citer, sans doute, tel propriétaire qui a commencé la vie comme simple laboureur : parfois aussi, le dernier ouvrier d*une grande usine en est devenu le possesseur et a pris place daos les premiers rangs de la société. iMais on ne voit pas dans l'agriculture, comme dans l'industrie* un nombre considérable d'ouvriers devenir petits patrons, et cela pour la bonne raison qu'il y a fort peu de petits propriétaires et de petits fermiers, sauf en Irlande : je ne parlerai pas des classes agricoles de ce dernier pays, parce que les passions qui peuvent les agiter sont tout à fait étraugères à mon sujet.
Les quelques ouvriers qui tentent de placer leui^ économies dans l'exploitation agricole, et qui trouvent l'occasioD de le faire , ne réussissent guère ; ils sout
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écrasés par la concurrence de voisins qui ont sur eux l'avantage de posséder un capital considérable. Ils ne peuvent entreprendre que la culture maraîchère sur des lots de terre de deux à trois hectares au plus : ces maraîchers ne se recrutent que dans une certaine catégorie, particulièrement hien payée, des ouvriers agricoles, celle des draineurs, brûleurs de glaise et arracheurs de navets, véritables artisans qui travaillent à la tâche , en s'engageant par contrat, tantôt avec un fermier et tantôt avec l'autre, et qui sont, par conséquent, tout à fait distincts de l'ouvrier de ferme.
Autrefois, le paysan bâtissait, sans redevances, une hutte sur les vastes communaux qui couvraient le quart du pays. Aujourd'hui, le propriétaire le loge dans un cottage; mais il n'y reste que sous le bon plaisir de celui-ci. Le fermier qui le prend à son service l'engage généraiemenlpour toute Tannée; mais son salaire n*est en moyenne que de 14 fr. 35 c. par semaine, ou un peu moins de 750 fr. par an ; et, même en y ajoutant le travail d'aiguille de la femme, il est difficile pour un ménage d'éviter la misère avec d'aussi faibles ressources. La paroisse est obligée de secourir Touvrier indigent et de le recevoir au besoin dans l'asile, ou workhouse; mais cette charge devient si lourde pour elle, qu^cUe cherche souvent à Talléger en s'opposant à Taugmentation des cottages, et en r(*jotant Thabitation des ouvriers sur le territoire des petites villes, ce qui est pour eux une grande gêne.
Garantis contre le dénûment absolu, les ouvriers des campagnes ne sont, d'autre part, ni attachés au sol
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par leufs babitatîoiis, msUmuiésau travail par l'espoir de posséder une parcelle de la terre qa*ils ealtivent.
Ils ne peuvent eraployer les mêmes moyens que les ouvriers des villes pour obtenir des salaires plus élevés, qu'à la condition de renoncer complètement à leur situation actuelle. Les Unions et les grèves sont donc pour eux chose plus difûcile à organiser et beaucoup plus grave dans ses conséquences, fin effet, s'ils veulent être largement payés durant l'été, ils doivent se préparer à de longs chômages pendant l'hiver: s'ils veulent imposer des conditions aux fermiers eu se mettant en grève, ils ne peuvent prétendre aux avantages d'un salaire fixe et assuré. Aussi esl-il difficile de dire aujourd'hui si les tentatives récentes faites dans cette voie resteront stériles, ou si elles seront le début d'une profonde révolution dans toute l'économie des salaires agricoles^ 11 siiHîra d'indiquer ici en quelques mots le taux moyeu de ces salaires, en rappelant une fois de plus que chaque district ofire des particularités trop nombreuses pour être énumérées et qui disparaissent forcément dans (les moyennes générales. Les salaires agricoles ont augmenté, depuis vingt ans, de 35 pour lûû environ, fin 1851, ils n'étaient, dans bien des comtés, que de 0 fr. 37 c. par semaine. Les travaux des chemins de fer, enlevant beaucoup de bras pour les terrassements, ont principalement coutiibué à cette élévation. Dans le Warwicksbire et le Staffbrd, ils sont aujourd'hui de 20 fr. par semaine ; dans les comlés de Herlford, Cambridge, Notlingham et le Shropshire, de 18 fr. 75 c; dans le i^iorfoik , de 16 fr. 25 c. ; mais, dans le Cor^
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nooailles, il9 ne sont que de 11 fr^ 2( c, et 'de 10 fr«
seulement dans le Dorsel, le Somerset et le Devon; de sorte que la moyenne de l'ouvrier engagé à Tannée est, comme je le disais plus haut, de 14 à 15 fr. par semaine. Dans le Worcestershire. où sa position est meilleure, il est payé au taux de 3 £r. 12 c. par jour, avec addition de 12 fr. 50 c. par semaine pendant le temps de la moisson, ou environ an mois, ce qui, avec certains proLits qu'il fait en travaillant parfois à la tàclie, porte son revenu annuel à ,1,025 fr. environ. Quoique bien mieux traité, par conséquent, que dans d'autres comtés, il ne met cependant jamais rien de côté, et l'épargne est chose inconnue pour lui. Il compte sur ses enfants pour le soutenir quand il sera vieux ou infirme, et, s'il fait des économies, c'est lorsque, arrivé à l'âge où sa famille subvient à ses besoins, il a conservé assez de vigueur pour gagner eucore quelque chose par .son travail. Mais si, au contraire, ses foroes l'abandonnent avant cet âge, il termine généralement sa vie dans Tasile.
Ën Écosse, la condition du cultivateur présente, d'un comté à Tautre, les contrastes les plus frappants. Dans les Borders, il est d'ordinaire logé dans les cottages établis sur les fermes mêmes où il travaille, ce qui lui permet de fnii o de longues jouinées; il se maiie plus tard qu'en Angleterre et apporte alors quelques économies, qui assurent le bien-être du ménage. Aussi le revenu annuel d'une famille est-il souvent de 2,000 à 2,500 fr., et les dépôts à la* caisse d'épargne sont-ils très-fréqnents. Enfin , l'engagement à Tannée, aniver-
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sellemeht adopté , est une assurance contre les ch6« mages d'tiiver. Dans d*autres parties de l'Écosse, au contraire, et surtout dans TOuest, la condition des cultivateurs est des plus misérables. Les cottag;es sont
rares, mal construits et malsains. La plupart des fermiers ont abandonné le système des cuisines communes pour les familles de leurs ouvriers, et les ont remplacées par les hothies. Les bothies sont des dortoirs où non-seulemenl l'on manj^^e, mais où l'on vit en commun ; les uns sont pour les hommes, les autres pour les femmes. Ce système, qui détruit la famille, qui offre une prime au célibat, et facilite en môme temps Tîmmoralité, a été sévèrement critiqué, il y a deux ans, par la commission parlementaire chargée de l'examiner. En moyenne, les salaires ont augmenté en Écosse à peu près dans la même proportion qu'en Angleterre, et peuvent être estimés à 15 ou 18 fr. 75 c. par semaine* pour les ouvriers loués à la journée. Ceux qui sont loués à Tannée reçoivent moins en argent; mais ils scmt logés gratuitement, et une certaine quantité de nourritui^e leur est aussi fournie par le fermier.
Voici quelques détails statistiques sur la population agricole, tirés du Mémoire de M. Levi :
Le Royaume-Lni contenait, on 1866, U,2ô4,6ô3 acres en culture, nourrissant 8,678,294 bétes à cornes et 26,318,308 montons. La proportion entre la superficie du sol et le nombre des cultivateurs était d'un ouvrier pour 14 acres en Angleterre ; en Écosse, pour 13; en Irlande, pour 20. Ge dernier chiffre s'explique par le grand nombre de pâturages que contient cette lie.
LES UNIÔNS.
Le tableau suivant indique le chiflfire de la population qui vit du travail agricole. Les petits fermiers sont
ceux qui ont une ferme de moins de quinze acres et la cultivent sans l'aide d'autrui; la proportion entre leur nombre en Irlande et en Angleterre montre clairement la différence que j'ai dëjà indiquée dans le système des fermages des deux pays; en Irlande, le paysan est passionnément attaché au sol; ce sentiment est à peu près inconnu au cultivateur anglais.
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do moins do 15 ans.
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de 15 À 60 ans.
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En 1860, la moyenne des salaires en Angleterre était de 14 fr. 47 c. par semaine pour les hommes, de 5 fr. 20 c. pour les femmes et les enfants, et de 17 fr. 18 c. pour les ouvriers à la tftche. Le salaire de chaque famille était calculé, en moyenne, à 21 fr. 25 c., et ses dépenses strictement nécessaires à 20 fr. par semaine, de sorte qu'il y avait une bien petite différence entre les deux. En Écosse, la moyenne du salaire était de 16 fr. 45 c. pour les hommes, de 6 fr. 97 c. pour les femmes, de 5 fr. 39 c. pour les enfants. Ëo Irlande, de
lu
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Sflr. 90 e. pour les hommes, de k fr. 90 c. pour les femmes, et de 3 fr. 70 c. pour les enfants. Entre 1860 et 1866« les salaires se sont élevés jusqu'aux cbiOres soiTauts par semaine :
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Écosse 17 50
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La moyenne du prix payé par un adulte pour sa nourriture était, en 1866, de près de 3 fr. Ih c. par
semaine, ou 17 fr. 02 c. par famille. Les logements des cultivateurs étaient encore bièn insuffisants. Dans 5«375 maisons, examinées par les officiers médicaux, il y arait 2!i,770 habitants, ou h fi par maison et 2,8 par chambre. Mais, parmi ces maisons, il y en avait 2,195 n'ayant qu'une seule chambre et contenant chacune quatre habitants.
11 est inutile de prolonger ces détails, et il suffira de dire que, jusqu'à Tannée 1872, on n'avait entendu parler dans les campagnes ni de grèves, ni d'Unions, lorsqu'au mois de mai dernier, un certain nombre d'ouvriers de ferme se mirent en grève dans le Warwicàshire. Gomme il arrive toujours, c'est dans Tun des comtés où ils sont le mieux payés qu'éclata cette grève, qui avait pour but d'obtenir des salaires pins élevés. On a pu faire une remarque analogue à propos de rinduslrie: en effet, les ouvriers les plus mai payés sont trop pauvres pour faire les fraisd'une grève et n'ont pas les ressources nécessaires pour supporter quelques
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semaines de chômage. Mais ees ouvriers agricoles,
encore pleins d'inexpérience, commencèrent par se mettre en conflit avec la loi; plusieurs d'entre eux furent condamnés pour avoir refusé le travail avant Texpiration du temps fixé par leur engagement. Cependant, leur exemple fut contagieux et s'étendit du Warwickshire aux comtés voisins. Acceptant docilement la direction de quelques-uns d'entre eux« MM. Arcb, 6. Mitcbell et autres, ils formèrent des sociétés, qui furent bientôt fondues en une seule, et s'adressèrent aux puissantes Unions de llndustrie pour obtenir des secours et une direction. Ce mouvement, s^organisant ainsi à la veille de la moisson, devait inquiéter sérieusement les fermiers et les propriétaires. Aussi la polémique qui s'engagea à ce sujet, et qui continue aujourd'bui, fut-^IIe si vive, qu'il est difficile d'en dégager encore un jup^ement impartial. D'une part, quelques-uns de ces propriétaires qui possèdent des districts entiers, des évêques, de grands fermiers, jetèrent des cris d'alarme et précbèrent énergiquement la résistance. D'autre part, los griefs des ouvriers furent exagérés et exploités ; et la funeste Association internationale des travailleurs, qui tenait justement alors ses assises à Nottingham et s'agitait stérilement au milieu de l'indilTérence universelle, voulut accaparer à son profit ce mouvement nouveau : elle chercba à recruter des adhérents parmi les ouvriers du Warwicksliire, en intervenant avec grand bruit pour empêcher les Irlandais de venir travailler à leur place. Mais, de part et d'autre aussi, la voix de la modération
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sut se ftitre entendre. Les fermiers, habitués, par la
pratique de la vie politique, à défendre eux-mêmes leurs intérêts, allèrent dans les meelings de grévistes discuter «avec leurs anciens ouvriers. La plupart d'entre eux eurent la sagesse de ne pas s'attaquer directement il la nouvelle Union agricole et ne demandèrent pas à ceux qui venaient chercher du travail chez eux s'ils appartenaient ou non à l'Union. Au bout de deux mois, les grévistes revinrent ainsi en grand nombre; ceux qui avaient obtenu ailleurs de plus hauts salaires avaient reconnu qu*à ces salaires correspondait un genre de travail auquel ils n'étalent pas habitués, et souvent aussi leurs nouveaux maîtres ne les avaient pas trouvés aptes à ce travail. Leur exemple découragea les autres membres de la nouvelle Union, qui se contentèrent de s'organiser pour obtenir une paye plus élevée, sans pour cela se mettre en grève ni refuser de tiavailier au taux actuel. La question est donc entrée aujourd'hui dans une phase où les conseils modérés ont chance de prévaloir de part et d'autre ; et, pour terminer, je ne puis mieux faire que de citer quelques phrases d'une lettre d'un fermier distingué qui montrent jusqu'où va cette modération : « Il ne reste plus maintenant aux fermiers qu'à oublier, pendant l'hiver prochain, les désagréments que leurs ouvriers ont pu leur causer, à leur tenir compte du haut prix de tout ce qu'ils auront à acheter, et à chercher à procurer de l'ouvrage, moyennant un salaire équitable, à tous ceux qui ont travaillé pour eux durant l'été. »
Dans le Warwickshire et le Worcestershire, en
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eonsidère la erîse comme terminée. Il est toutefois
impossible que Texistence de l'Union, qui, sous le nom d'Union nmianaU de$ ouwriers agricoles, paraît être aujourd'hui fortement constituée, n'apporte pas un élément nouveau dans les rapports entre les fermiers et les cultivateurs. Quel sera son rôle? C'est ce qu'on ne saurait prévoir aujourd'hui. Dans un meeting qui a réuni récemment plusieurs centaines d'ouvriers agricoles à Peterborough, des discours ont été prononcés qui sembleraient présager de nouvelles luttes pour Tannée prochaine ; mais , d*autre part , Ton annonce pour le 10 décembre un grand meeting à Londres, où les intérêts des ouvriers agricoles seront discutés devant un auditoire composé surtout d'ouvriers de la capitale ; et les noms des personnes qui ont promis leur concours à cette réunion suffisent pour garantir le caractère modéré qu'on Teut lui donner. En effet, à côté de M. Arch, président de l'Union nationale des ouvriers agricoles, et de M. G. Poller, on rencontre ceux de l'archevêque catholique de Westminster, de membres du Parlement aussi distingués que iMM. Mundella, T. Hughes et Morley, et enfin du lord maire de Londres, qui doit présider le meeting ^«
1. 4S décembre 487$. — Le meeting ft eu lieu t à Texceptioa da lord maire, qai craint en tonte oocasion de compromettre sa neatia* Uté, toutes les personnes nommées plus haut ont été fidèles au rendex-Tons. « La réunion, m'écrit l'nn des assistants, a été interrompue d*ane manière injustifiable par les républicains de Londres, dirigés par H. Bradtangh. n n'en est pas résulté un grand ;nal $ car Ici Ton connaît ces messieurs, et leur Intervention a Jeté les unionistes agricoles dans le c6tè opposé. »
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