‹ De la situation des ouvriers en Angleterre mémoire présenté à la CommissionChapitre 46 sur 79 · B. — FORMATION ET DÉVELOPPEMENT · texte numérisé non relu

B. — FORMATION ET DÉVELOPPEMENT

La fin du siècle dernier marque Tépoque des plus grandes rigueurs contre les coalitions, les associations et toutes les réunions d'ouvriers qui paraissent se rattacher aux grèves. Cependant, il existait des Unions secrètes, et le système de la compression produisait ses effets inévitables : il ne supprimait pas les associations, mais les livrait aux plus violents et les poussait dans les voies extrêmes. Les ravages des Luddites, de 1811 à 1817, furent Toeuvre de ces sociétés, exaspérées par iine misère inouïe. Les odieuses Unions, qui soudoyaient récemment les assassins de Sheffleld, sont d'anciennes sociétés secrètes que l'air vivifiant de la liberté n'a pu atteindre et purifier.

Les membres de ces Unions secrètes se liaient par des serments à la fois grotesques et criminels. Cependant, malgré l'ostracisme qui les frappait, certaines sociétés savaient rester modérées, parce qu'elles avaient acquis, en dépit des lois, une puissance qu'elles ne voulaient pas compromettre. Ainsi, en 1840, au signal de leurs chefs, 30,000 ouvriers cotonniers se mettaient en grève dans le Lancashire; et, en 1815, le comité des shipwrights de Liverpool était assez fort pour pouvoir, quoique ses membres fussent poursuivis, arrêter d'un seul mot tout le mouvement commercial de la Mersey. QuelquesUnionsenfin étaient tolérées, comme celles des mouleurs de fer de SlaiFord et des mineursdu Lancashire;

et d'autres, comme celle des typographes, échappaient à la loi en ne prenant pas une part directe aux grèves. Enfin, en 1824, sur la proposition de J. Hume, le Parlement entra dans la voie conservatrice et libérale où il a marché depuis lors sans hésitation ni précipitation, et abolit le délit de coalition. J'indiquerai brièvement le développement des Unions, depuis cette époque, dans les diverses industries.

La Coutellerie de ShefiB-eld. Je commence par ce triste sujet pour n'avoir pas à y revenir. Un certain nombre de petites associations, formées particulièrement parmi les aiguiseurs de limes, ont conservé les traditions des sociétés secrètes. Unions simples, elles se sont laissé gouverner par des scélérats, capables de tous les crimes, qui exerçaient sur elles un pouvoir despotique, et employaient leurs fonds, sans contrôle, pour organiser contre les non-unionistes un sanglant système d'intimidation. Les révélations de ces chefs, achetées au prix de leur impunité, ont excité Thorreur, mais n'ont pu la faire rejaillir sur les grandes associations, dont tout le malheur est de porter le même nom que les sociétés de conspirateurs de Shefûeld.

Lies Briquetiers du Lancashire forment de petites sociétés qui offrent seules quelques exemples analogues. Fondées et gouvernées de même, animées du même esprit de persécution, elles ne reculent, elles aussi, devant aucun moyen pour intimider les ouvriers et les patrons qui leur résistent. Elles prétendent régenter l'industrie, limiter la production et imposer partout leurs plus absurdes caprices. Ce sont encore

des sociétés purement industrielles, et qui se refusent à rendre aucun compte de la gestion de leurs fonds. Aussi ne flgurent-elles pas dans les statistiques publiées par la commission royale. On pourrait citer par milliers les exemples de leur système de réglementation, aussi odieux que ridicule.

Industrie du bâtiment. Les produits étant consommés sur place, et les ouvriers seuls pouvant se déplacer, ils commandent plus facilement que d'autres le marché et abusent de cet avantage, non jusqu'au crime, mais pour faire prévaloir aussi des règlements insupportables, qui entravent l'exécution des contrats dont ils seraient les premiers à profiter. Sur 900,000 ouvriers du bâtiment, un tiers, disent leurs chefs, est enrôlé, par professions, dans différentes Unions de charpentiers, menuisiers, peintres, briquetiers, bricklayers, stonemasons et journaliers. Ces Unions sont presque toujours opposées à l'introduction des machines qui réduiraient le travail manuel, ainsi qu'à ladmission d'un trop grand nombre d'apprentis ou d'hommes n'ayant pas encore fait leur apprentissage ; mais elles poursuivent aussi des réformes légitimes, comme la garantie d'une semaine assurée aux ouvriers congédiés, et la réduction des heures de travail. Ce sont les plus petites qui sont les plus despotiques et qui persécutent les ouvriers rebelles à leurs ordres. Les grandes associations, au contraire, tempèrent ces excès et s'affranchissent peu à peu des préjugés qui les ont fait naître. Cependant, dans toute cette industrie, les luttes amènent presque toujours des mesures extrêmes.

LES UNIONS. Ii5

De part et d'autre, on publie des listes noires, celles des ouvriers comprenant les moutons noirs, ou récalcitrants, qu'ils mettent en quarantaine ; celles des patrons, les noms des unionistes, qu'ils se communiquent pour leur fermer tous les ateliers.

Industrie du fer. En arrivant à cette industrie, où tout le travail est à la tâche, nous passons pour ainsi dire d'un monde dans un autre. Nous y trouvons une classe d'ouvriers animés d'un esprit plus pratique et moins étroit ; le rattening, qui consiste à dérober ses instruments à l'ouvrier frappé d'interdit, usage trop souvent pratiqué dans^le bâtiment, et qui existait aussi autrefois dans l'industrie du fer, est combattu par les Unions, qui réussissent à l'extirpefr. Comme je l'ai déjà dit, elles ne cherchent pas à limiter le nombre des apprentis. Les Unions actuelles sont presque toutes récentes. Celle des fondeurs de fer, qui a toujours employé son influence dans le sens de la modération, est la seule ancienne. Celles de Gateshead et de Brierley mu ne datent que de 1862.

Industrie de la houille. Les Unions jouent un rôle particulier.dans l'industrie minière, et surtout dans celle de la houille , qui est la plus dangereuse. Elles prennent en main la cause de l'humanité, et s'efforcent d'obtenir la réforme du régime des mines et des cruelles conditions de travail imposées aux mineurs. Elles s'occupent avant tout d'affranchir les femmes et les enfants de ce travail épuisant et malsain. Dès qu'elles ont obtenu sur ce point la protection de l'État, elles réclament son intervention pour assurer

rassainissement des puits. Pendant qu'eUes poursuivent cette tâche, les grèves principales qui ont les salaires pour objet éclatent justement dans les districts où ces unions n'exercent pas leur influence. En 183b, dès que la question de la ventilation des mines est assez bien comprise pour émouvoir le public et intéresser le Parlement, qui ne cessera plus de s'en occuper, les Unions en. soulèvent une autre, non moins importante pour le bien-être de l'ouvrier, celle des Truch-shaps, Depuis quarante ans, toutes les enquêtes officielles ont prouvé que les Truck-shops, ou cantines et boutiques tenues par les propriétaires, étaient la source d'abus sans nombre et d'une véritable exploitation de l'ouvrier. Je reviendrai ailleurs sur ce sujet, à propos de la législation que , les Unions ont obtenue pour réprimer ces abus. Dans la même année 1834, elles se liguent en Angleterre et en Ecosse pour continuer la campagne en faveur de la ventilation des mines. L'année 1858 soulève une nouvelle question qui, aujourd'hui encore, donne, lieu à bien des disputes : c'est la confiscation des berlines qui sortent mal chargées de la mine. Les mineurs du South Yorkshire s'associent à Leeds pour obtenir que cette opération soit officiellement contrôlée. En 1862, ce sont ceux du Lancashire qui se liguent à leur tour à S. Helens, et enfin, la même année, une réunion des délégués de toutes les Unions existantes fonde à Leeds l'Association nationale des mineurs. En 1863, des Unions, qui entreront bientôt dans son sein, se forment dans le Durham. Cette intervention des Unions dans le gouvernement des mines

provoque la résistance des patrons, qui cherchent même. à éluder les lois protectrices obtenues par les ouvriers, et nous trouvons à la tête de Tune des associations de patrons ce même M. Briggs, qui deA^ait bientôt inaugurer une ère de paix et de concorde, grâce aux réformes hardies auxquelles il a attaché son nom. Ces associations vont jusqu'à publier des listes noires. La lutte s*envenime ; mais, si les excès sont assez nombreux, on ne peut pas toujours les mettre à la charge des Unions : ce sont, au contraire, les non-unionistes qui, le plus souvent, en sont responsables. Les Unions interviennent même parfois pour apaiser la lutte, comme dans la grève du Wigan C", en 1868, où les immenses établissements de cette société furent saccagés par des troupes de grévistes. En 1855, les Unions réclament du Parlement un système d'instruction obligatoire pour les mines; mais, malgré leurs efforts et l'appui de sir G. Lewis, elles échouent. Elles poursuivent en même temps et finissent par obtenir des réformes importantes dans le « Master and Servant Act », qui règle les rapports des patrons et des ouvriers. Aujourd'hui, comme je le dirai plus loin, la^fégislation est venue donner satisfaction à presque toutes les légitimes réclamations des ouvriers. Les disputes et les grèves n'ont pas complètement disparu et troublent encore Tindustri^ ; les questions de salaires, au moment de l'élévation récente du prix des charbons, leur ont donné un nouvel aliment; certaines Unions semblent n'y avoir vu que l'occasion d'allumer une guerre insensée entre les patrons et les ouvriers; il faut même

reconnattre qu'en général ces derniers ont mis en avant des prétentions exorbitantes. Mais on peut dire aussi qu'au milieu de toutes ces difficultés, la grande Association des mineurs, qui se fait respecter à la fois par les patrons et par les ouvriers, et qui comprend les intérêts de ces derniers d'une façon éclairée, a employé son influence pour modérer les luttes, abréger les grèves et faciliter les transactions.

Construction des navires en fer. Les shipwrights, les charpentiers et les menuisiers forment des Unions séparées. L'Union prévoyante des shipwrights de Londres, qui date de 1821, n'a presque pas eu de grèves à soutenir. Celle des shipwrights de Greenock fut presque dissoute dans la grève de 1839. Mais elle se reconslilua, et, en 1857, elle put traiter d'égal à égal avec les patrons. Son rôle changea alors : au lieu 4e leur être hostile, elle devint l'intermédiaire officieux entre eux et leurs ouvriers. Mais elle perdit cette heureuse situation dans la crise industrielle de 1866, et, en voulant soutenir mal à propos une grève partielle, elle succomba devant l'union formée par les patrons. A côté de cette Union s'est formée, en 1834, celle des forgerons maritimes.

Fabrication des machines. L'usage de l'apprentissage par contrat, et d'une durée de cinq ans, subsiste dans cette industrie. La grande société des mécaniciens unis, qui fut fondée, dissoute et reconstituée en 1851, instruite depuis par l'expérience , modère les ouvriers, et, loin d'encourager les grèves, en a diminué le nombre. Elle s'est appliquée à assurer aux mon-

teurs de machines, qui travaillent par équipes, un par* tage équitable des bénéfices entre tous; mais elle est hostile au travail à la tâche et veut maintenir l'apprentissage.

Les Tailleurs avaient conservé, sous le nom de maisons d'appel , un reste des anciennes corporations C'étaient dix-sept ou dix-huit petites sociétés de cent à huit cents membres, auxquelles les patrons s'adressaient pour avoir.des ouvriers, et qui établissaient entre ceux-ci une rotation , leur assurant à chacun son tour de travail, sans tenir compte de l'habileté personnelle. Des Unions furent formées en 1832; mais la grève qu'elles provoquèrent en 1834 leur fut fatale et fit disparaître du même coup les maisons d'appel. En 1858, des Unions, de formation récente, se réunirent pour fonder la Société des journaliers tailleurs, et, quelque temps après, en 1865, une fédération analogue se forma sous le nom d'Association protectrice des tailleurs de Lon- . dres. Cette dernière société, de beaucoup la plus puissante , favorise le travail à la tâche. Elle s'est trouvée parfois en bons rapports avec les patrons , mais leur a fait aussi une guerre passionnée, quoique exempte de toute violence. C'est la seule société qui paraisse, du moins avant 1869, s'être occupée de l'étranger et avoir eu des rapports avec l'Internationale.

Les Verriers, qui ne sont que 2,000 dans toute l'Angleterre, forment par cela même un corps trèsexclusif. Ils ont conservé la coutume d'un long apprentissage, et, vu leur petit nombre, s'opposent avec raison à l'accroissement de celui de leurs apprentis. Ils sont

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presque tous membres de l'Union des verriers du Royaume-Uni, qui est devenue l'intermédiaire entre eux et leurs patrons ; elle a obtenu une certaine élévation des salaires et la fixation d'un chiffre limité d'apprentis.

Les Typographes avaient, dès 1810, des délégués qui arrêtaient, de concert avec les patrons, les tarifs de salaires. En 1816, un comité d'ouvriers fut formé pour surveiller l'exécution de ces tarifs et devint une Union en 1821. Une nouvelle Union se forma en 1831. Celle des compositeurs de journaux date de 1820. Ces diverses sociétés, réunies en 1814, prennent le nom d'Association nationale des typographes. Dissoute en 1817, cette société se reforme en 1853. Le tarif étant partout adopté, elle se borne à en contrôler l'exécution et l'interprétation. Elle s'entend avec les patrons pour confier cette interprétation à un tribunal arbitral, composé de trois personnes de chaque côté ; mais, à la première épreuve, ce tribunal se trouve impuissant. Les ouvriers, condamnés par lui, portent la question devant la justice, qui leur donne gain de cause. Les patrons, de leur côté, trouvent moyen d'éluder cette décision, et ^arbitrage est abandonné. Les pressiers forment une Union séparée, qui s'est opposée plusieurs fois à l'accroissement du nombre des apprentis. Ces derniers sont employés par contrat.

Les Fileurs de coton formaient, dès le commencement du siècle, des sociétés qui devinrent des Unions en 1821. Mais ce n'est qu'en 1853 qu'elles s'organisèrent en une confédération qui, sous le nom d'Équitable association des fileurs, réunit les sociétés des

comtés du centre. Toutes les Unions virent leurs caisses épuisées, et furent temporairement dissoutes, par la crise cotonnière de 1862; mais elles se reconstituèrefnt bientôt. L'Équitable association, reformée en 1868, surveille aujourd'hui l'exécution du tarif et cherche à le faire adopter dans toutes les filatures. Elle tient un registre de toutes les variations du marché, et peut ainsi contrôler le taux des salaires, qui sont réglés par le tarif. Elle veille à l'observation des lois protectrices des ouvriers, particulièrement des femmes et des enfants, et s'efforce de faire réd»jire à huit heures la journée de travail ; mais elle n'agit qu'avec mesure, et prévient plus de grèves qu'elle n'en soutient.

Il serait trop long de discuter ici tout ce que l'on a dit pour et contre les Unions ; mais on peut d'abord écarter les accusations fandées sur les crimes de Sheffield, ou les violences des briquetiers, car il y a partout des criminels et des assassins, sans qu'on puisse rendre toutes les classes, toutes les professions responsables des fautes de quelques-uns de leurs membres. Les Unions ont souvent adopté des préjugés et des traditions erronées; elles ne les ont pas créés. Elles ont réglé les grèves et en ont tiré un puissant parti ; mais elles ne les ont pas inventées. Au contraire, elles ont généralement amené l'ouvrier à mieux comprendre sa situation, la limite de ses forces et l'emploi qu'il en peut faire. Elles ne sont qu'uneinstittttion transitoire, inutile, et, par suite, souvent dangereuse, là où l'harmonie règne dans le travail ; mais elles finissent par exercer

m INITIATIVE PRIVÉE.

une influence modératrice là où dominent les sociétés secrètes et où les grèves sont à Tétat chronique. Les Anglais ont compris qu'ils n*avalent ni le droit ni les moyens d'étouffer les associations ouvrières, et qu'au lieu de les comprimer, il fallait, au contraire,^es obliger à se produire au grand jour. Grâce à ce régime, les hommes les plus violents ont bientôt perdu l'influence que leur donnait un pouvoir occulte et irresponsable. Le système de la responsabilité et de la publicité a été la meilleure garantie contre tous les excès. L'argent a afflué dans les caisses de T Union : dès lors, tous ses membres sont devenus plus scrupuleux dans le choix des hommes auxquels ils en confiaient la garde. Ils ont appris à se servir du mécanisme électoral de ces associations pour se donner peu à peu des chefs honnêtes et capables. Enfin, plus l'Union a été riche, plus elle est devenue conservatrice. Aussi le Parlement, bien inspiré, a-t-il récemment encouragé ces sociétés à ne pas limiter l'emploi de leurs fonds au soutien des grèves, donnant ainsi à tous leurs membres un intérêt direct à la diminution de ces crises. Nous verrons plus loin qu'en échange de la publicité de tous leurs actes, il leur a accordé une existence légale, et même certains privilèges. Il a compris, en effet, que des associations, régulièrement constituées pour soutenir les grèves, seraient pour l'Angleterre la meilleure garantie contre les sociétés secrètes et les conspirations politiques. Ces associations peuvent jouer d'ailleurs un rôle plus utile, et on les a vues se faire les intermédiaires entre les patrons et les ouvriers. Dans les arbitrages, où il faut aux patrons

un répondant qui leur garantisse la parole des ouvriers, ils ont trouvé ce répondant dans TUnion. Enfin, on peut prévoir le moment où les Unions les plus riches seront tentées de commanditer elles-mêmes l'industrie, et emploieront ainsi à une œuvre féconde les fonds recueillis d'abord pour soutenir des luttes ruineuses,

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