‹ De la situation des ouvriers en Angleterre mémoire présenté à la CommissionChapitre 63 sur 79 · BANQUES COOPÉRATIVES · texte numérisé non relu

BANQUES COOPÉRATIVES

tant d'autorités diverses se trouvaient en présence. On discuta beaucoup, mais généralement avec calme et modération. On s'expliqua : bien des préjugés et bien des préventions furent dissipés. Un grand nombre d'Unions étaient opposées aux sociétés coopératives; elles apprirent à en comprendre les avantages. On s'occupa surtout de l'emploi des capitaux réunis par les Unions, qui, déposés par elles dans les banques, leur rapportent un faible intérêt. On songea à en faire un nouvel instrument de crédit. Le succès des banques populaires d'Allemagne encourageait cet essai ; l'échec du Crédit au Travail en France indiquait le danger à éviter. Le système de M. Schultze-Delitsch ne pouvait être servilement imité; il a réussi parce qu'il y a en Allemagne un très-grand nombre d'ouviers en chambre qui se fournissent eux-mêmes les instruments et les matières du travail. Les sociétés coopératives qui ont compté sur l'emprunt n'ont pas réussi. Les Trades Unions ne pourraient trouver de crédit sur les fonds qui sont à la merci d'une grève. M. Ludlow et M. Hughes, l'éminent auteur qui présidait le 'congrès, proposèrent un essai qui est aujourd'hui en voie d'exécution.

II. s'agit de fonder une banque, dite coopérative, par l'association des principales Unions et des sociétés de consommation, qui seront à la fois les actionnaires et les seuls clients de cette banque. Elles y déposeront leurs épargnes, et on fera, sur ce fonds commun, à celles qui en auront besoin , des prêts à un taux suffisamment élevé pour pouvoir, d'une part, assurer aux actionnaires qui auront fondé la banque un dividende

assez considérable, et donner, d'autre part, 5 pour 100 sur tous les fonds déposés. Les auteurs mêmes de ce plan ingénieux n'osent trop en garantir le succès : l'expérience seule pourra le juger.

Le principe fécond appliqué par ces sociétés peut se résumer en quelques mots. C'est l'association da capital et du travail par le partage des bénéfices de l'industrie, après que tous deux ont prélevé la rémunération qui leur est due. à Y un sous forme d'intérêt, à l'autre sous forme de salaire. Le premier résultat est d'intéresser les travailleurs au succès de l'entreprise, de supprimer grèves et disputes, et d'augmenter les bénéfices en stimulant le zèle de chacun. Le second est de constituer aux travailleurs une épargne et de les associer peit à peu à l'entreprise et à sa gestion.

J'énumérerai d'abord les diflérents essais qui ont été faits dans cette voie, en réservant pour la fin les entreprises des frères Briggs, qui se distinguent par leur importance, leur constant succès et l'application la plus complète du système de participation.

Quoiqu'on puisse citer bien des exemples anciens d'une sorte de participation industrielle, tels que l'exploitation en métayage des mines du Goriiouailles, du Flint, de Skipton et de plusieurs ardoisières du pays de Galles, enfin le partage des bénéfices piarmi les équipages des baleiniers, c'est incontestablement à

M. Leclaire que revient Thonneur d'avoir pour la première fois appliqué vraiment ce système à l'industrie.

Il y a six ou sept ans, MM. Fox et Head, fabricants de barres et de plaques de fer aux Newport Rolling Mills, k Middlesborough, ont introduit la participation industrielle dans leurs forges, où ils emploient environ 400 ouvriers. Ils s'engagèrent, toutes les fois qil'après un prélèvement de 10 pour 100 pour le capital des actions il resterait encore un excédant de bénéfices, à partager ces bénéfices en deux parts égales, dont l'une serait attribuée aux actionnaires et Tautre à tous les employés et ouvriers au prorata de leurs salaires.

Ils exigèrent de leurs ouvriers la promesse de ne faire partie d'aucune Union , et s'engagèrent de leur côté à n'entrer dans aucune association de patrons. Ils réservèrent pour les actionnaires, si une année ceux-ci touchaient moins de 5 pour 100, le droit de parfaire ces 5 pour 100 par un prélèvement spécial sur les bénéfices futurs. Soit à cause du mauvais état du commerce des fers, soit par l'efiFet de cette dernière réserve, ils ne purent, pendant plusieurs années, donner aucun bénéfice à leurs ouvriers ; mais leur persévérance finit par être récompensée. En 1869, ils ont pu distribuera leurs ouvriers 2 1/2 pour 100 de leurs salaires, à titre de bénéfice, k pour 100 en 1870, et 3 1/4 pour 100 en 1871. Grâce 'à ces encouragements, leurs rapports avec leurs ouvriers sont devenus excellents. Le compte rendu de leurs opérations a été lu dans une réunion publique, où ceux-ci leur ont donné l'assurance de la plus cordiale approbation. Il a été constaté que les ouvriers

tendent à se ûxer de plus en plus dans l'établissement et que les habitudes d'imprévoyance et d'ivrognerie diminuent en raison directe de l'épargne de chacun.

En 1865, MM. Greening et G% fabricants de fil de fer, à Salford, ont adopté le même système ; mais ils ont réservé 15 pour 100 aux actionnaires avant tout partage. La première année, ils ont donné 5 pour 100 aux ouvriers sur leurs salaires; mais jusqu'en 1869 ils n'avaient pu faire d'autres partages. Cette industrie est trop incertaine et trop variable pour pouvoir se prêter à un essai de ce genre, qui exige une certaine régularité dans les débouchés et dans le nombre des ouvriers employés.

Le Ouseburn Engine Works C^ est une société fondée en juin 1871, à Newcastle : son capital, de 2,500,000 fr., est divisé en actions de 250 fr., dont elle facilite l'acquisition à ses ouvriers. Après avoir prélevé 10 pour 100 pour le capital , elle partage les bénéfices également entre les actions et les salaires. C'est un rejeton des entreprises fondées par MM. Briggs, Elle compte parmi ses actionnaires une société coopérative.

La filature de coton de Sabden Mills a aussi introduit le partage des bénéfices dans ses statuts ; mais elle ne l'avait pas encore appliqué en 1870.

Deux établissements puissants et prospères ont cherché à intéresser leurs employés à leurs bénéfices, sans adopter pour cela le véritable système de la participation industrielle.

Le premier est la grande agence de publicité de Smith et C°, du 8trand,qui fait l'abonnement de presque tous les journaux, et a presque partout le monopole de

la vente dans les chemins de fer. Les employés qui tiennent ses innombrables stalles ont tous un bénéfice de tant pour cent sur leurs ventes, en sus de leur salaire fixe : bénéfice souvent considérable.

Le second est la grande fabrique de tapis de MM. Grossley, à Halifax. Ceux-ci ont abordé le problème par un autre côté : ils ne donnent pas de bénéfices à raison du travail, mais ils ont cherché à intéresser directement leurs clients, leurs employés et leurs ouvriers à l'entreprise, en les y associant comme actionnaires. Ils ont ainsi adopté la seconde parlie du système de MM. Briggs, qui combinent avec cette vulgarisation de l'action la distribution des bénéfices aux travailleurs en proportion des salaires. C'est en 1864 que les trois irères Grossley transformèrent leur manufacture en une société anonyme, au capital de 27 millions et demi, divisé en actions de 250 fr. : ils gardèrent 20 millions entre leurs mains et cherchèrent à placer les 7 millions et demi restants. Une partie de ces actions furent prises par les nombreux clients de la maison ; les autres furent réservées aux ouvriers. On leur en rendit Tacquisition facile en leur prêtant à 5 pour 100 l'argent nécessaire, et il fut stipulé que ce prêt serait remboursé au fur et à mesure à la compagnie, outre les versements que les ouvriers pourraient faire, par l'excédant des dividendes sur ces 5 pour 100. Comme ces dividendes ont toujours été au moins de 15 pour 100, les ouvriers qui ont souscrit se sont trouvés verser 10 à 12 pour 100 chaque année sans rien débourser, et ceux même qui n'ont fait aucune anticipation possèdent aujourd'hui des actions à

peu près libérées. Cent cinquante employés ou ouvriers étaient en 1869 actionnaires pour un chiffre de 2 millions et demi, et l'on s'accorde à reconnaître que les résultats de ce système ont été excellents, tant pour la perfection des produits que pour Taugmentation de la production avec un nombre égal de travailleurs.

Les entreprises des frères Briggs méritent une mention spéciale, quoiqu'il me faille abréger les détails, qui ont été publiés ailleurs. MM. Briggs ont été non-seulement les plus hardis et les plus heureux, mais aussi les premiers, dans l'application en Angleterre de la participation industrielle.

En 1863, après des grèves violentes, mentionnées plus haut, M. H. Briggs transforma l'exploitation de la houillère de Whitwood en une société anonyme au capital de 2 millions et demi, divisé en 10,000 actions de 250 fr. Son frère et lui en conservèrent les deux tiers. Son but était d'amener ses ouvriers à devenir actionnaires et à acheter ces petites coupures. Le moyen qu'il leur offrait était le partage des bénéfices, destiné à leur constituer une épargne.

La base de son système est la publicité complète et absolue de tous ses comptes et des bénéfices annuels de l'entreprise. Cette entreprise est fondée sur la réunion de deux éléments qui ne peuvent rien l'un sans l'autre, l'argent des actionnaires et le travail des ouvriers. L'un et l'autre prélèvent d'abord sur les bénéfices leur juste rémunération : l'argent, sous la forme de 10 pour 100 d'intérêt, taux calculé pour combler les

déficits des mauy'aises années; le travail, sous la forme de salaires absolument assurés. L'excédant des profits, après ces prélèvements, est partagé également entre les actionnaires et les ouvriers. La part de ceux-ci est distribuée à raison de leurs salaires, qui, étant à la tâche, représentent exactement la quantité de travail qu'ils ont fournie. Seulement, pour les encourager à devenir actionnaires» il a été stipulé, sur la demande des principaux ouvriers, que, provisoirement, les actionnaires ouvriers auraient, selon leurs salaires, un profit plus fort d'un tiers que celui qui serait alloué aux autres.

Ce système fut mis en vigueur le 1*' juillet 1865. La défiance des ouvriers était grande, car le nom de M. Briggs était détesté par eux. Mais, en 1867, tout était changé : le complet succès de l'entreprise avait converti les plus incrédules et apaisé les passions les plus violentes. L'Union n'existait plus, et ses principaux chefs étaient devenus les plus zélés coadjuteurs de M. Briggs. Tandis qu'auparavant la houillère, sans cesse troublée par des grèves, ne donnait aucun profit certain, en 1867, grâce à la régularité du travail et au zèle de chaque ouvrier, le profit net se trouva être de 510,425 fr. On mit 200,000 fr. de côté comme réserve, et le reste donna lieu à un premier partage. En 1868, on comptait U4 actionnaires sur 989 travailleurs. Ils avaient 178 actions, représentant U,000 fr. versés, produit d'une épargne de trois ans seulement. Les actions s'étant élevées au-dessus du pair, M. Briggs en réserva un certain nombre qu'il donna aux ouvriers,

à un taux réduit et contre un prenrier versement de 75 fr., leur laissant de grandes facilités pour les libérer. Un grand nombre de clients se sont aussi intéressés à l'entreprise, et en 1868 ceux-ci avaient entre les mains l,068.actions. En 1868, le bénéfice net fut de 17 pour 100, assurant ainsi aux ouvriers un profit de 3 1/2 pour 100 du capital engagé. Depuis lors, il s'est encore graduellement élevé, de sorte que, dans ces six premières années, les ouvriers se trouvejit avoir reçu, à titre de profit, 40 pour 100 de leurs salaires annuels. On voit que ce profit n'est ni un leurre, ni un accident ; car il a été constamment réalisé, au milieu des plus grandes variations commerciales. Le résultat moral obtenu est encore plus important; car, en peu d'années, la paix et la confiance mutuelle sont venues remplacer la haine et la guerre,

La publicité de la comptabilité a prouvé aux ouvriers qu'ils ne pouvaient mettre leurs intérêts en de meilleures mains que celles de leurs patrons. Chacun d'eux, ne restât-il que huit jours dans la mine, a une colonne spéciale, où sont inscrits ses salaires hebdomadaires. Le total de cette colonne établit, au bout de l'an, le chiffre du profit auquel il a un droit aussi absolu que Tactionnaire au sien. Le rapport imprimé et présenté tous les ans à l'assemblée des actionnaires, qui se compose en grande partie d'ouvriers, entre dans tous les détails nécessaires pour prouver à ceux-ci l'exactitude du chiffre du profit qu'il déclare. Mais M. A. Briggs, qui a succédé à son frère aîné dans la direction, ne s'est pas contenté de ces garanties données aux

ouvriers. Après les avoir intéressés aux bénéfices, comme salariés, et les avoir associés à l'entreprise, comme actionnaires, il veut les élever encore en leur donnant une part dans la gestion. A la réunion des actionnaires, tenue en août 1869, il a proposé de' faire nommer uniquement par les ouvriers actionnaires un des leurs pour siéger au conseil d'administration, au même titre que les autres directeurs. Naturellement approuvée, cette proposition a été aussitôt mise en pratique , et , après une réunion publique , où les candidats ont discuté avec beaucoup de mesure les diverses questions qui intéressaient particulièrement leurs électeurs, un d'eux a été nommé et installé comme directeur. M. firiggs n'a qu'à se louer d'avoir donné à ses ouvriers ce nouveau gage d'entente, car il est le premier à profiter des progrès que l'expérience leur fait faire en intelligence et en modération. L'admission des ouvriers au conseil fait de la société de Whitwood le vrai modèle de la société coopérative, où le capital a sa juste part, et où les actionnaires et les travailleurs ne forment pas deux castes ennemies. Il n'y a de dififérence entre les anciens actionnaires et les ouvriers souscripteurs que dans le nombre d'actions qu'ils possèdent, différence inévitable et qui renaîtrait à l'instant, si l'égalité parfaite avait été un moment établie entre eux. M. Briggs et ses employés se considèrent aussi à la fois comme actionnaires et comme salariés, et, à ce dernier titre, ils touchent leur part proportionnelle dans le bénéfice attribué au travail.

Malgré son succès, M. Briggs ne peut se flatter d'avoir conjuré toutes les difficultés : il aurait fallu pour cela à son système une perfection surhumaine. Il est entouré de voisins qui le considèrent comme un dangereux novateur; et ses ouvriers, d'autre part, ne peuvent avoir fait leur éducation complète en si peu d'années. Ils se trompent parfois encore : ainsi, ils ont demandé, cet été, une augmentation de 30 pour 100 dans le taux normal des salaires, qui sert de base à tout le système de la répartition. Le prix des salaires aux environs justifie dans une certaine mesure un accroissement; mais les ouvriers auraient dû comprendre que, le taux adopté chez MM. Briggs étant beaucoup plus stable, et ne suivant pas toutes les fluctuations de Tin- ^ dustrie, ils ne pouvaient, après avoir profité de cette stabilité en temps de baisse, réclamer les avantages contraires en temps de hausse. Ils auraient dû voir aussi qu'ils perdraient en profits ce qu'ils gagneraient en salaires. Mais ils se croyaient humiliés d'être moins payés â la semaine que leurs voisins, et ils insistèrent. M. Briggs, qui leur avait déjà accordé depuis 1867 15 pour 100 d'élévation, consentit à un nouvel accroissement de 15 pour 100, mais il a dû assurer une compensation aux actionnaires, et désormais ceux-ci prélèveront 13 pour 100 du capital avant tout partage de bénéfices. Ces bénéfices se trouveront ainsi réduits, au moins pour l'année présente : cette réduction sera une atteinte, non au principe même qui est la base du système, mais à ses résultats pratiques.

D'ailleurs, MM. Briggs ne considèrent le partage

par moitié des bénéfices entre le travail et le capital que comme une proportion empirique. La juste part à faire à chacun de ces deux éléments doit se modifier selon leur importance relative dans chaque, industrie. MW. Briggs ont proposé de prendre pour base de ce partage les rapports entre le chiffre total des salaires de Tannée et celui du capital engagé en actions. Ils considèrent la somme des salaires comme un second capital; et si, par exemple, une compagnie industrielle, au capital de 3 millions, paye annuellement 2 millions de salaires, le partage du bénéfice, après prélèvement de l'intérêt, se fera en attribuant trois cinquièmes aux actionnaires et deux aux salariés. Si le rôle du travail est plus considérable, la proportion sera renversée. Dans ce système, 10 pour 100 seraient toujours attribués comme intérêt aux actions, le taux des salaires serait établi d'après une moyenne et demeurerait invariable pendant quelques années. Enfin ^ deux fonds de réserve seraient formés avec une partie des bénéfices; ils payeraient un intérêt aux actionnaires d'un côlé, aux ouvriers de Tautre, et en outre seraient applicables, d'un commun accord, aux circonstances imprévues.

MM. Briggs ne se sont pas contentés d'un exposé théorique de ce plan : ils ont résolu de l'appliquer hardiment à une entreprise industrielle complexe et où, la main-d'œuvre jouant un grand rôle, la part qui lui sera faite dans les profits sera d'autant plus importante. M. Briggs aîné a fondé en 1870, avec l'aide de quelques personnes qui ont confiance en lui et foi

dans son système, une nouvelle compagnie anonyme, appelée 1« Nêrih of England Industrial Iran et Coal C^. Cette société, dont le siège est à Middlesborough, non loin de MIM. Fox et Head, a acheté la mine de South Belmont, deux hauts fourneaux et une hou il* 1ère : elle doit y joindre des forges et, si cela est possible , des carrières de calcaire , de manière que toutes ses dépenses pour la fabrication du fer et de Tacier soient limitées aux frais d'exploitation et aux salaires de ses nombreux ouvriers, ce qui augmentera la part de ces derniers. Avant de se lancer dans cette entreprise, M. Briggs s'est mis directement en rapport avec les chefs des Unions formées parmi les ouvriers qu'il aura principalement à employer. M. Macdonald, président de l'Association des mineui^, lui a promis un concours loyal, qui peut avoir une influence décisive sur l'avenir de la nouvelle société. Celle-ci, qui compte parmi ses actionnaires, pour une somme importante, la Société de consommation de Halifax, n'est pas encore en pleine activité, les hauts fourneaux viennent seulement d'être allumés; mais, dès que ses comptes seront régulièrement établis, elle commencera le partage des bénéfices.

Le succès de ce nouvel essai est d*autant plus désirable que la lutte entre patrons et ouvriers prend de plus grandes proportions (Jans les industries du fer et.de la houille. Si l'on n'a pas à signaler de grèves générales, si le travail n'est pas interrompu, en revanche chaque jour amène de nouvelles prétentions, de nouvelles difficultés, de nouvelles menaces. Les ouvriers s'organisent de plus

en plus pour profiter de la crise actuelle et pousser leurs exigences jusqu'aux dernières limites- Depuis que j'ai commencé à écrire ce chapitre, quelques-uns d'entre eux ont eu une entrevue avec un ministre, M. Forster, où celui-ci a formellement reconnu que, loin d'être, pour le prix de la houille, la cause du renchérissement, les mineurs y perdaient peut-être plus qu'ils n'y gagnaient. Les patrons, de leur côté, résistent obstinément à de nouvelles concessions. La sage intervention des conseils d'arbitres peut seule apaiser celte lutte. Il est intéressant, après avoir montré comment la houillère coopérative de Whitwood a traversé victorieusement les difficultés financières causées il y a quelques années par le bas prix du charbon, de voir comment elle supporte les difficultés d'un autre genre qui naissent aujourd'hui de l'excès contraire dans la valeur de ce produit. Au mois de juillet dernier, les Unions de mineurs du district de Whitwood résolurent, pour obtenir une élévation de salaires, de recourir au système absurde et funeste de la restriction, que j'ai décrit plus haut. Pour réussir dans cette voie, les chefs du mouvement ne pouvaient laisser la houillère de MM. Briggs travailler librement, tandis qu'ils entravaient l'extraction dans les puits voisins. Ils résolurent d'entraîner avec eux les ouvriers de cette mine et de la frapper du même interdit que les autres; car, aux yeux de ces agitateurs d'un ordre inférieur, bien différents des leaders des grandes Unions, les- efforts faits pour réconcilier les patrons et les ouvriers ne sont qu'un moyen de tromper ces derniers.

Il fallait s'attendre à cette crise; de fortes înstiliilions ne préviennent pas les difficultés, mais elles y résistent et les surmontent. M. A. Briggsa montré, dans cette occasion, qu'il était, non un utopiste, mais un homme d'action. Il a su à la fois rester fidèle à ses idées de progrès et tenir tête énergiquement à tous ceux qui se laissaient entraîner par de dangereuses excitations. Un certain nombre de ses ouvriers, qui, par raison, avaient abandonné TUnion depuis cinq ans, ayant cédé aux sollicitations des unionistes du voisinage, prétendirent imposer à leui's camarades une limite de production, et, afin de mieux marquer leur hostilité à tout ce que M. Briggs avait fait, ils décidèrent que, le lundi 19 août, jour fixé pour l'assemblée des actionnaires, pour le rapport des directeurs et rélectiori d'un ouvrier comme administrateur, ils s'abstiendraient de travailler pour tenir des meetings unionistes. M. Briggs déclara aussitôt que tout ouvrier qui ne prendrait pas part au travail ce jour-là ou assisterait à ces meetings serait déchu de tous ses droits à la participation aux bénéfices. C'était une déclaration de guerre ouverte. Le 19 août, M. Briggs annonça à ses ouvriers, réunis successivement dans quatre assemblées, que ceux d'entre eux qui étaient actionnaires recevraient à titre de profit 9 pour 100 et les autres 6 pour 100 de leurs salaires. C'était, dans la lutte engagée contre l'Union, opposer des faits à de vagues promesses. Aussi obtint-il un succès complet. Les ouvriers réunis par lui votèrent des résolutions contraires à l'Union, et les meetings convoqués par celle-ci

n'eurent pas lien. Le travail continua comme auparavant; les germes de discorde semblent étouflfés, et l'on peut espérer que ces difficultés n'auront eu. pour résultat que de montrer combien est féconde la voie dans laquelle sont entrés MM. Briggs.

Pour terminer, il me reste à dire les objections qui leur ont été adressées et les réponses qu'on y peut faire.

1<> Ce système, dit-on, ne peut fonctionner qu'en des temps prospères, et, s'il ne donne pas 10 pour 100 de bénéfices, les ouvriers, n'ayant aucun avantage, se croient lésés, et les actionnaires, de leur côté, continuent à supporter seuls toutes les pertes, après avoir gratuitement renoncé à une part de profits.

2° On allègue que, si les ouvriers deviennent actionnaires, ils sont exposés à perdre leur épargne et à se trouver plus malheureux qu'auparavant.

Voici ce qu'on peut répondre :

1° Si une année les bénéfices sont trop faibles pour permettre le partage de profits, la publicité des comptes et la présence d'un ouvrier dans le conseil d'administration seront pour ses compagnons une garantie suffisante que leur salaire leur assure cette année leur juste part de bénéfices. Et quant aux actionnaires, les 10 pour 100 d'intérêt et les bénéfices des bonnes années doivent suffire à les couvrir dans les mauvaises. L'exemption du salarié des pertes possibles de l'entreprise est le principe fondamental de tout le système. L'ouvrier subit les variations du commerce par la hausse ou la baisse du taux de son sa-

laire, mais il ne peut être solidaire des pertes industrielles de rentreprise, ni même de son manque à gagner, à moins d'être lui-même associé. C'est celte diflférence entre l'associé capitaliste et le salarié apportant son travail que le système de MM. Briggs respecte, parce qu'elle est dans la nature des choses, mais qu'en même temps il atténue autant que possible. La loi, au reste, a compris de même les rapports entre le patron et l'ouvrier, car un bill voté en 1865, juste au moment des premiers essais de M. Briggs, ne permet sous aucun prétexte de rendre l'ouvrier solidaire des pertes commerciales que peut subir le patron. D'ailleurs les avantages assurés à l'entreprise en y intéressant tous les salariés sont si grands, que la part de bénéfices qui reste aux actionnaires est plus forte que le bénéfice total qu'ils auraient touché, dans une situation commerciale semblable, s'ils n'avaient pas adopté ce système. C'est un point sur lequel MM. Briggs insistent particulièrement, car ils veulent prouver aux capitalistes, non pas que la participation industrielle est une œuvre philanthropique, mais que c'est une œuvre lucrative pour eux.

2° Il n'y a guère à craindre que les ouvriers soient ruinés par un désastre industriel. Si l'entreprise est mauvaise, ils n'auront pas de partage de profits et ne seront pas, par conséquent, tentés d'acheter des actions. Si elle commence par leur donner des profits, c'est qu'elle aura bien marché d'abord, et son premier soin devra être alors de faire une réserve pour les mauvais jours. Si d'ailleurs un incident imprévu la

faisait péricliter, les ouvriers n'y perdraient que ce que sa prospérité antérieure leur aurait fait gagner, et il est évident que, s'ils ne doivent courir absolument aucun risque, il faut qu'ils renoncent à jamais à l'espoir d'améliorer leur situation d'une manière durable.

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