DISCOURS RELIGIELX SUR LES BESOINS DE L ÉPOQUE
Le siècle, el surtout le pays dans lequel nous vivons, ont un caractère spécial : il leur faut donc une instruction également spéciale, et les vérités du cliristianisnie doivent leur être dispensées dans un mode particulier ; ils ne ressemblent à rien de ce qui nous a précédés. C'estun siècle et un pays nouveau qui, par conséquent, exigent ce que j'ai appelé une nouvelle dispensation du christianisme ; une dispensation en harmonie parfaite avec le nouvel ordre de choses né de son existence.
Toutefois nous ne paraissons pas avoir été généralement convaincus de cette vérité. Le caractère de nos institutions religieuses, le style de nos prédications, les moyens sur lesquels nous comptons pour la propagation des vertus chrétiennes sont encore ce qu'ils étaient à des époques reculées, et adaptés à des besoins qui n'existent plus ou qui n'exlskent que sous une forme extrêmement modiliée.
C'est à ce fait que j'en attribue un autre <lont j'ai déjà eu l'occasion de parler, à savoir que nos églises
sont loin d'être remplies ; qu'une portion nombreuse et toujours croissante de la société prend très-peu d'intérêt aux institutions religieuses, et manifeste, pour l'instruction religieuse , la plus complète indifférence.
Si ces personnes s'éloignent de nos églises, ce n'est pas quelles n'éprouvent aucun besoin de religion, aucun désir de se rassembler et de communier dans le saint temple avec leurs semblables et avec l'esprit irrand et bon qui règne partout autour d'eux et avec eux; si elles ne viennent pas dans nos églises, ce n'est pas faute d'apprécier cette communion, mais c'est qu'elles ne la trouvent pas dans nos églises. Sous les formes de nos institutions et de nos instructions, elles ne peuvent trouver le Dieu paternel qu'elles pensent aimer et adorer, avec qui elles voudraient établir une communion douce et salutaire ; elles ne peuvent trouver cette sympalliie de l'homme pour l'homme qu'elles recherchent, obtenir ce retour aux chaleureuses affections du cœur qui leur rendrait agréable de se réunir et de s'incliner ensemble devant un autel commun.
Mais quand ces obstacles seraient levés, quand tous obtiendraient des places, et les obtiendraient de manière à n'impliquer pour personne une présomption de supériorité ou un aveu d'infériorité, les prédications les plus ordinaires seraient loin encore d'être satisHûsantes et ne répondraient pas aux besoins de l'époque. Je dis que les prédications les plus ordinaires sont loin d'être satisfaisantes; je ne les accuse point, pour cela, de manquer de vérité, je n'accuse aucun prédicateur de prêcher l'erreur. Je crois la vérité prêchée dans
toutes les églises de toutes les dénominations, du moins jusqu'à un certain point ; mais ce n'est pas la vérité qui convient, ce n'est pas celle qui devrait être présentée selon les exigences du siècle et les besoins du pays. Toute vérité est précieuse , mais toutes les vérités ne sont pas également précieuses, et tous les aspects des mêmes vérités ne sont pas , en tous temps et en tous lieux, également attrayants. Ce que je reproche aux prédications en général, c'est qu'elles ne roulent pas sur des sujets qui puissent intéresser les masses à cette époque et dans ce pays. Les sujets, habituellement traités, peuvent avoir eu autrefois la plus haute importance; ils peuvent même offrir un vif intérêt au savant ou à l'étudiant dans son cabinet, mais ils laissent les auditeurs rassemblés dans la plus complète indifférence. Le grand nombre se soucie peu du sens d'une particule grecque ou de l'interprétation d'un passage douteux : peu lui importent des dogmes depuis longtemps privés de vie; les mœurs et les coutumes d'un peuple dont nous avons entendu parler, mais auquel nous ne prenons aucun intérêt spécial. Aux hommes, il ne suffit pas de présenter des descriptions de cérémonies juives, les menaces des prophètes d'Israël, des compositions poétiques, des périodes sonores sur quelques devoirs frivoles, quelque fruit théologique insignifiant; il leur faut un langage fort, des paroles qui pénètrent profondément dans Tintelligence universelle , et qui aillent toucher la corde qui vibre dans le cœur de tous. Ils veulent qu'on les fasse pénétrer profondément dans les choses de Dieu et de
riuimanité , qu'on les éclaire et les échauffe sur des matières avec lesquelles ils sont, chaque jour, mis en contact et qui seraient un aliment éternel de pensées vivifiantes et de sentiments forts.
Ce qui prouve que nos institutions religieuses et notre mode de dispenser la vérité chrétienne ne sont pas en harmonie avec les besoins de Tépoque, c'est le progrès de l'infidélité et le succès qu'obtiennent les infidèles à former des sociétés et à organiser l'opposition au christianisme. Il y a, dans cette vie, une société d'infidèles; ils se donnent, je crois, le nom d'investigateurs libres. Pourquoi cette société s'est-elle formée? ce n'est pas, j'en ai l'assurance, parce que son chef est un infidèle. On ne va pas l'entendre parce qu'il proclame des doctrines d'athéisme ou de panlliéisme, parce qu'il nie le christianisme, rejette la Bible et déverse des sarcasmes sur quelques membres de la profession cléricale, mais parce qu'il se constitue en opposition avec l'aristocratie de nos églises et revendique les droits de l'intelligence. Il réussit non parce qu'il est infidèle, mais parce qu'il s'est, jusqu'à ce jour , montré démocrate. Les hommes ne sont jamais infidèles pour le seul plaisir de Telre. L'infidélité, je n'emploie point ce terme dans une inleniiou de reproche, n'a par elle-même aucun charme. Il n'y a rien d'attrayant à ne voir , dans nos sembliiblcs, que des plantes qui naissent le matin , se fiélrissent et meurent avant la nuit : il n'y a rien d'attrayant à regarder le ciel , brillant de perles, de saphircs, et à ne pas voir rinlelligence qui y resplendit; à regarder la terre
féconde et fleurie, et à ne pas voir l'esprit qui lui donne la fécondité; à jeter les yeux autour de soi sur un monde de matière muelte et inerte , et à se sentir seul. Il n'y a rien d'attrayant à dépeupler le ciel, de Dieu , et la terre, dliommes , et à nous sentir au centre d'un vide universel sans une âme que nous puissions aimer, sans une intelligence avec laquelle nous puissions entrer en communication. Je connais le sentiment de solitude qui pèse sur Tincrédule , la désolation des hommes qu'il oppresse ; mais je ne tenterai pas de le décrire.
Je dis donc que ce n'est pas l'infidélité qui fait le succès du parti infidèle : c'est la défense de la liberté d'investigation et de la démocratie. En revendiquant le droit personnel qu'il avait de ne pas croire au christianisme, il a revendiqué le droit de l'intelligence, prouvé que tous ont droit de s'enquérir pleinement dans tous ses sujets et de s'en tenir aux loyales convictions de leur propre intelligence. En cela, le parti infidèle a répondu au besoin d'une portion considérable de la société, et il y a répondu comme aucune église n'a pu encore le faire. Je ne dis pas qu'il soit lui-même un investigateur libre, mais il proclame la liberté d'investigation comme l'un des druits de l'homme, et il a proclamé ainsi ce que des milliers d'hommes sentent, quoiqu'ils n'aient pas, en général , le courage de l'avouer. Le besoin de s'enquérir, de constater ce qu'est la vérité, ce que nous croyons et pourcjuoi nous croyons, devient de plus en plus urgent; nous pouvons le désavouer, l'excommunier, l'anathématiser.
mais le supprimer, cela nous est impossible. Il est trop tard pour arrêter les progrès de la liberté d'investigation ; les digues que nous élevons pour contenir ses flots ne sont que des points d'arrêt d'où elle s'échappera avec une force nouvelle et une furie redoublée. Le torrent coule , laissons-le couler ; la vérité n'a rien à craindre.
Après le besoin d'investigation, de philosophie, le siècle se distingue par sa tendance à la démocratie, par ses désirs de réforme sociale. Que cela nous plaise ou nous déplaise , la société tend incontestablement à la démocratie; l'esprit démocratique triomphe, les missions s'éveillent ; les masses entrent en scène , et chaque jour nous révèle de plus en plus
Quelle puissance dort dans le bras populaire.
La voix de millions d'hommes appelés à une importance nouvelle et inouie, et demandant à grands cris des institutions populaires , nous arrive apportée par toutes les brises et se mêlant à tous les sons. Sur toute l'étendue du monde chrétien une lutte se continue, non comme autrefois entre dix monarques et des nobles, mais entre le peuple et ses maîtres, entre le grand nombre et le petit nombre , les privilégiés et les non privilégiés; et la victoire, bien que, çà et là, elle semble douteuse au premier coup d'œil , se prononce partout pour le parti du grand nombre. Les vieilles distinctions perdent de leur prix; les titres deviennent de moins en moins propres à conférer la
dignité; la simplicité dans les goûts, dans les habitudes , dans les manières , devient à la mode ; la dignité appartenant à l'homme est de plus en plus recherchée, et le simple nom d'homme est déjà devenu plus honorable que celui de gentilhomme.
Or, c'est à cet esprit démocratique que le chef du parti infidèle fait a})pel ; c'est là qu'il trouve un puissant élément de succès. Les correspondants de son journal essayent même d'amalgamer l'athéisme avec la démocratie ; moi-même , il fut un temps où je croyais fermement qu'un progrès social était impossible, que l'homme ne pourrait conquérir sa dignité véritable sans la destruction de la religion; je croyais que les institutions , les habitudes et les croyances religieuses formaient le plus grand , presque le seul obstacle au perfectionnement de l'homme : cette opinion, que naguère je professai loyalement, est aujourd'hui tout aussi loyalement professée par des milliers d'hommes qui veulent identifier les progrès de l'humanité avec les progrès de l'infidélité.
C'est, je l'avoue, un état de choses nouveau que rinfidélité se faisant démocrate. Hobbes, l'un des pères , sinon le créateur de l'infidélité moderne , n'avait aucune sympathie pour les mœurs; Hume et Gibbon ne songeaient guère aux progrès sociaux, ils no manifestaient aucun désir de relever les humbles et de faire tomber les chaînes des opprimés. Avant Thomas Penn, je ne sache pas qu'aucun écrivain infidèle, dans notre langue, ait été démocrate ou ait pensé à donner à l'infidélité une tendance démocra-
tiqne. Depuis lui, rinfidélité s'est plu à se qualifier de démocrate, et elle s'est presque toujours présentée comme ennemie des masses et favorable au progrès. Le parti infidèle travaille maintenant à prouver que l'Église est aristocratique, et qu'elle ne s'occupe aucunement d'améliorer l'existence terrestre de riiommc. Malheureusement plus il réussit, plus l'Eglise lui fournit de nouveaux éléments de succès ; plus il semble identifier son infidélité avec l'esprit démocratique, plus l'Église désavoue cet esprit et le déclare complètement opposé à la foi. Lorsque, il y a quelques années, la pensée me vint qu'il y avait ilans la société des déviations à redresser, lorsque je songeai à me constituer réformateur social, tout ecclésiastique que j'étais, je trouvai mes adversaires les plus acharnés dans le clergé et dans les laïques les plus zélés pour la foi. Que je me sois trompé dans les conséquences que j'ai tirées de ce fait, comme les incrédules se trompent actuellement dans lesleurs, je suis prêt à l'avouer; mais il n'en résulte pas moins de ce fait que la religion et ses défenseurs sont hostiles, du moins en apparence, aux progrès sociaux.
Ce sont là les principaux motifs du succès qu'obtient l'infidélité; ses partisans répondent à deux besoins : la liberté d'investigation et le progrès social; besoins urgents à cette époque et dans ce pays. Les infidèles y répondent mieux qu'aucune de nos églises. Nous ne devons donc pas attribuer leur succès à un< dépravation sociale du cœur, ni à un aveuglemen: particulier de l'intelligence : ils ont raison de reven-
(iiquer les droits de l'intelligence et de défendre la cause du progrès social; seulement ils ont tort de supposer que la liberté d'investigations et le progrès social sont les éléments constitutifs de l'infidélité, tandis qu'ils n'en sont que des accidents. En réalité ils constituent deux importants éléments de religion; comme tels je les reconnais, je les accepte et j'affirme à tous les hommes religieux qu'ils doivent les accepter en se résignant à voir quelque temps la religion complètement obscurcie et l'infidélité triomphante.
Les infidèles ont tort de prétendre que l'infidélité peut effectuer le progrès du genre humain. L'infidélité n'a aucun élément de progrès; sa moralité la plus pure n'est que de l'égoïsme. Elle n'offre point à l'homme de mobile plus élevé que son intérêt personnel; mais l'intérêt personnel ne saurait faire un réformateur. Les grandes réformes ne se sont jamais effectuées sans sacrifice. En travaillant au bien des autres, nous sommes souvent obligés de nous oublier nous-mêmes, de nous exposer sans crainte et sans regret à perdre notre fortune , notre repos, notre réputation, et quelquefois même la vie. Celui qui ne consulte que son intérêt ne s'expose jamais à de pareils dangers. Quand bien même nous arriverions à convaincre les hommes qu'en travaillant pour la génération universelle on travaille pour le plus grand avantage ultérieur de chacun , l'expérience de chaque jour prouve que personne ne le fera, s'il faut renoncer au plus léger avantage immédiat. La moindre satisfaction actuelle , instantanée, l'emporte aux yeux de la plupart des