‹ De la société américaineChapitre 135 sur 135 · TOME III. 1>S · texte numérisé non relu

TOME III. 1>S

hommes sur l'éventualité de la plus grande félicité future. L'amour est le seul principe de réforme sur lequel nous puissions compter; il nous faut aimer la race humaine, afin de pouvoir nous consacrer à son plus grand bien , tout faire et tout oser pour son progrès ; mais comme nous ne pouvons aimer que ce qui nous paraît aimable, il nous est impossible d'aimer le genre humain, si nous ne voyons en lui quelque chose qui le rende digne d'être aimé. Mais l'infidélité dépouille l'homme de toutes les qualités que nous pouvons aimer ; aux yeux de l'infidèle , Thomme n'est qu'un animal né pour propager son espèce et mourir. C'est la religion qui découvre la véritable dignité de l'homme, révèle l'âme , dévoile l'immortalité qui est en nous et présente dans chaque homme le Dieu incarné, devant lequel nous restons saisis d'un saint respect, et que nous pouvons aimer et adorer. L'infidélité ne peut donc effectuer ce que ses amis revendiquent pour elle; elle ne peut nous faire aimer les hommes; et ne pouvant nous les faire aimer, elle ne peut nous faire travailler à leur amélioration.

En parlant ainsi, mon intention n'est point d'accuser les infidèles; si donc je condamne l'infidélité parce que je dois la condamner, je n'ai point cessé de voir, dans l'infidèle, un homme, un égal, un frère pour qui Jésus est mort, et pour qui, s'il était nécessaire, je serais moi-même prêt à mourir. Je n'ai pas le droit d'accuser l'infidèle, ni d'incriminer ses opinions spéculatives; si ses opinons sont erronées, comme j'en ai la conviction , mon devoir est de les lui imputer à

malheur, non à crime, et de faire mon possible pour l'aider à les rectifier. Nous sommes injustes envers notre frère quand nous lui refusons, pour ses opinions, la tolérance que nous exigerions de lui pour les nôtres. Nous méconnaissons le christianisme quand nous déversons la censure, le ridicule ou le dédain surun homme, en raison de ses opinions consciencieuses, quelles qu'elles soient. Nous avons souvent fait violence à l'Evangile, dans notre manière de traiter ceux qui, selon nous, l'interprétaient mal ou le désavouaient. Nous n'avons pas toujours traité leurs opinions comme nous demandons qu'on traite les nôtres. Nous n'avons pas toujours mis assez de scrupule à accorder aux autres les droits que nous réclamons pour nous-mêmes. Nous avons été injustes, et comme cela arrive toujours, notre injustice a fait tort aux opinions que nous avouons et à la cause que nous professons. 11 n'y a jamais eu , il n'y a pas nécessité d'être injuste ou incharitable envers les incrédules, et si nous croyons posséder la vérité, ne faisons pas à la vérité que nous défendons l'injure de croire qu'elle ne peut, sans danger, soutenir et repousser le choc du mensonge. Adoptons une règle uniforme pour juger tous les hommes, les infidèles comme les autres, non en raison de leurs opinions spéculatives, mais selon leur moralité réelle.

Je n'hésite point à descendre avec l'inlidèle sur son propre terrain; j'accepte, sans diÛiculté, tout ce que je crois vrai dans ses doctrines, et je combats avec la même liberté , tout ce (jui me semble faux et nuisible. Je l'approuve de revendiquer la liberté des investiga-

lions et le progrès social , car je les accepte comme lui non pas comme éléments de l'infidélité , mais comme éléments du christianisme. Si maintenant Ton me demande, comme on Ta déjà fait, ce que j'entends par la nouvelle dispensation du christianisme, la nouvelle forme de religion dont j'ai souvent parlé ici et ailleurs, je réponds que j'entends des institutions religieuses, et un mode de dispenser les vérités et les influences religieuses, qui reconnaisse les droits de Tintelligence, et se propose le progrès social comme l'un des grands buts à atteindre. Dans celte nouvelle Église, dont j'ai quelquefois rêvé, et plus que rêvé j'espère, je voudrais que la liberté illimitée de l'intelligence fût clairement reconnue ; dès lors nul interdit ne sera mis sur la pensée ; raisonner sera l'acte d'un chrétien , non d'un infidèle. Les investigations de la pensée seront encouragées, non dans un cercle étroit et limité, mais de manière à permettre à l'homme de scruter le ciel, l'air, l'Océan , la terre, et de comprendre la nature et Dieu, s'il le peut. Quiconque recherche la vérité franchement, fidèlement, avec persévérance, de toute la puissance de ses facultés, fait tout ce qu'on peut exiger de lui ; il obéit à la volonté de Dieu , et il doit lui être permis de s'en tenir à ses conclusions, sans avoir à redouter la désiipprobalion de Dieu ou des hommes.

En parlant ainsi, je ne fais que rappeler la société au christianisme. Jésus reprochait aux Juifs de ne pas juger par eux-mêmes de ce qui est juste, reconnaissant ainsi en eux, et par conséquent , en nous, le droit et la faculté de juger par soi-même. « Si je ne fais pas

les œuvres de bon père, » disait Jésus, « ne me croyez pas; » reconnaissant évidemment dansThomme le droit et la faculté de déterminer ce que sont et ce que ne sont pas les œuvres du Père; c'est à-dire, en d'autres termes, ce qui est et ce qui nest pas la vérité. Un apôtre nous recommande « de nous attacher fortement à la liberté que nous avons reçue du Christ, d'examiner toutes choses et de tenir fermement à ce qui est bien, j En effet, l'esprit même de l'Évangile est un esprit de liberté; on l'appelle une loi de liberté-, et son but principal est d'affranchir lame de toute entrave, si ce n'est de l'obligation de faire le bien. Ils méconnaissent l'Évangile, ceux qui veulent restreindre la pensée et enchaîner l'invesligalion ; ils mettent en doute ou nient sa vérité et sa puissance, ceux qui craignent de le soumettre à l'examen le plus sévère, aux investigations les plus rigoureuses ; et si j'étais en veine d'accusation, j'accuserais d'infidélité quiconque ne veut pas ou n'ose pas s'enquérir, quiconque ne veut |)as ou n'ose pas encourager l'investigation dans autrui. J'ai dit que le progrès social devait entrer dans l'Eglise que je voudrais voir établir, comme l'un des buts à atteindre. Le progrès social tient une grande place dans les sentiments de notre époque; les infidèles s'en emparent ety trouvent l'un de leurs plus puissants éléments de succès : et moi aussi, je voudrais m'en emparer, lui donner une direction-religieuse, et y trouver un élément du triomphe du christianisme. J'en ai le droit; comme chrétien, mon devoir est de retirer le progrès social, ou, si vous voulez, l'esprit démocrali

que des mains de Tinfidèle; lui , il n'y a aucun droit; il ne l'a usur[»é que par la né^digence de Téglise. L'esprit démocratique est l'esprit même du christianisme ; Jésus était l'homme du peuple , l'instituteur des masses; ses apôtres étaient des pécheurs de la dernière classe de ses compatriotes; c'était le commun du peuple qui entendait avec joie sa parole ; ce furent les Pharisiens et les Sadducéens, le grand-prêtre et les scribes, les hommes riches et imminents, en un mot l'aristocratie du temps, qui conspirèrent contre lui et le firent crucifier entre deux voleurs. Il se disait, lui-même, envoyé par Dieu pour prêcher l'Évangile aux pauvres, pour proclamer la liberté à ceux qui sont sous le joug, et délivrer le captif de sa chaîne. Il annonça à Jean qu'il prêchait l'Évangile aux pauvres, et que c'était la preuve la plus concluante de son droit au titre de Messie.

Eh ! quel était cet Évangile que Jésus prêchait aux pauvres ? était-ce un Évangile tel qu'il en faut aux despotes , un Évangile approprié aux vues de l'autocrate des Russies ? commandait-il aux pauvres, au nom de Dieu , de se soumettre à un ordre de choses dont ils sont les victimes , de se contenter de souffrir sans soulagement et de mourir de misère? Non , non , ce n'était pas cet Evangile de la tyrannie que prêchait Jésus. L'Évangile qu'il prêchait était l'Evangile de la fraternité humaine. Il prêchait l'Évangile, le saint Évangile , la bonne nouvelle aux pauvres , quand il les proclamait membres de la grande famille humaine, quand il enseignait que nous sonmies tous frères.

ayant tous le même père qui est dans le ciel ; il prêchait l'Évangile aux pauvres , quand il déclarait, à ceux qui faisaient parade de leur religion, que les républicains et même les femmes de mauvaise vie entreraient plutôt qu'eux dans le royaume des cieux, quand il déclarait que la pauvre veuve qui, en prenant sur ses propres besoins, avait mis deux oboles dans le trésor du Seigneur, y avîiit mis plus que tous les riches ensemble ; et quiconque prêche la fraternité universelle de la race humaine prêche l'Évangile aux pauvres, alors même qu'il ne s'adresse qu'aux riches.

Quelle puissance dans cette grande doctrine de la fraternité universelle du genre humain ! elle donne d'immenses avantages au réformateur , elle prête à ses paroles une forme presque capable de réveiller les morts: Arrête, oppresseur, lui permet-elle de dire, lu opprimes un frère ! Cesse tes mépris, amer contempteur de la race humaine , tu calomnies ton frère 1 En passant hier avec indifférence devant cet enfant qui était dans la rue, et le laissant grandir dans l'ignorance et le vice, quoique Dieu t'ait donné la richesse pour rélever dans les lumières et la vertu , tu as négligé l'enfant de ton frère. Oh ! si nous comprenions que nous sommes tous frères et sœurs , enfants d'un même père , nous comprendrions que tout mal fait à un être humain est une violence faite à notre propre chair.

Je répèle que Jésus était véritablement l'instructeur des masses , ou , si vous l'aimez mieux , le prophète des travailleurs, de tous ceux qui c travaillent et sont

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pesamment chargés. » Si je répétais ici ou ailleurs ses paroles en y attachant un sens , si je disais comme lui : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'il ne l'est à un homme riche d'entrer dans le royaume des cieux, i> et si je le disais d'un ton qui indiquât que j'y attache un sens, vous m'appelleriez radical, niveleur, désorganisateur ou de quelque autre nom également barbare et horrible. Celui-là aurait besoin de courage qui voudrait, de nos jours , prendre en main la défense du peuple , comme le faisait Jésus, et il s'exposerait dans cette lutte à perdre sa réputation de bon sens et de moralité.

Je répète donc encore que Jésus était expressément l'instructeur des masses , le prophète du peuple ; non qu'il s'adressât à une classe d'individus à l'exclusion des autres , non qu'il cherchât à faire du bien à une portion de la race humaine auxdépens d'une autre; car son caractère dislinctif était de s'élever au-dessus des classilications factices de la société et de parler à l'homme universel , à l'intelligence universelle , aux sentiments universels. Je l'appelle le prophète du peuple, parce qu'il a reconnu des droits de Thumanité , parce qu'il a proclamé et scellé de son sang des principes qui , dans leurs consécjuences légitimes , ne peuvent manquer de relever les humbles et les opprimés et de restituer au grand nombre qui , dans tous les temps et dans tous les pays, a été le jouet du l)elit nombre , le rang et l'importance sociale (jui lui appartiennent; son esprit, considéré scmis le jMunl de

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vue politique, est ce que j'ai appelé iesprit démocratique ; au point de vue le plus général, c'est, dans 1 individu et dans la race, lespril de progrès vers la perfection , vers l'union avec Dieu ; c'est cet esprit qui , depuis dix-huit cents ans , fermente dans la société , comme le levain dans les trois mesures de froment, qui a fait disparaître l'esclavage de presque toute la chrétienté , qui a détruit l'aristocratie du glaive, presque effacé l'aristocratie de la naissance, lutte aujourd'hui contre larislocratie de la richesse , et finira, avant qu'il soit longtemps, par proclamer et établir la véritable aristocratie , celle du mérite.

Si maintenant on me demande , comme on l'a déjà fait, à quelle communion japparliens, je réponds que j'appartiens à celte communion qui a pour point de départ la liberté de l'investigation , reconnaît de bonne foi , et sans aucune restriction mentale, les droits de rintelligence , et se propose l'amélioration de lesistence terrestre de Ihomme comme l'un des buts principaux de ses travaux. Je ne pense pas qu'une telle communion existe , je ne connais pas de communion qui , comme telle , réponde pleinement aux besoins de l'époque. Toutefois, qu'on ne se méprenne pas sur mes intentions : je ne suis pas ici pour accuser ou pour attaquer aucune communion existante; je ne suis en guerre contre aucune église ; je n'ai de controverse à soutenir, ni avec mon frère le calviniste, ui avec mon frère l'Arménien, l'univers ou le trinitaire : chaque Église a son idée, sa vérité, et beaucoup plus de vérité , je le crois, qu'aucune Église n'est disposée

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à en reconnaître dans celles dont elle diffère. Pour moi, je suis charmé de trouver la vérité dans toutes les Églises, et je la reconnais partout où je la trouve; toutefois, je le déclare, je ne connais point d'Église qui avoue, pour sa vérité centrale, la grande vérité centrale du christianisme, vérité qui doit être maintenant retirée des ténèbres où-elle a été ensevelie, et qu'il est plus que jamais nécessaire de rétablir dans ses droits. Qu'il me soit donc permis de le dire : quoique ma présence ait ici un but qui , à ma connaissance , n'est le but spécial d'aucune Église , je ne veux faire encourir à aucune le plus léger dommage. Plût au ciel qu'elles eussent l'une pour l'autre le sentiment de fraternité que j'ai pour elles ! Je n'ai atïliire à aucune d'elles; je suis ici pour un objet spécial , mais si élevé , si vaste , qu'elles peuvent toutes coopérer à l'atteindre. Ma profession de foi est simple ; son premier article est : investigation libre et illimitée, liberté complète de professer et d'exprimer des convictions loyales , et respect absolu pour l'investigateur libre et consciencieux, quelles que soient ses conclusions. Mon second article de foi est le progrès social : je voudrais que la société, dont j'appelle de mes vœux la réformation , travaillât à perfectionner toutes les institutions sociales, à donner à chaque homme une position sociale qui lui permît de développer libre ment et harmonieusement toutes ses facultés ; je voudrais voir perfectionner , et non détruire , toutes les institutions sociales. Je ne crois pas que Dieu m'ait donné une mission de destruction : je voudrais amc-

liorer, conserver tout ce qui est bon, rectifier tout ce qui est défectueux , et réunir ainsi les deux fonctions de CONSERVATEUR ct de RADICAL. Mou troisièiuc article de foi est que tout homme doit travailler pour sou àme de préférence à son corps ; l'homme n'a pas seulement un corps, il a aussi une àme ; il n'a pas seulement des besoins animaux ; il a une âme qui est en relation avec Tabsolu et l'infini , une àme toujours prête à s'élancer dans l'inconnu et à s'élever à travers un monde de ténèbres jusqu'à la source du bon et du beau ; cette àme est iuimortelle ; la perfectionner est le but le plus élevé que nous puissions nous proposer. Je voudrais encourager les investigations ; je voudrais perfectionner la société, non comme but définitif, mais comme moyen de croissance et de maturité pour ce qu'il y a dans l'homme de plus élevé, son àme.

Telles sont mes vues , et je pense qu'elles répondent aux besoins de lépoque ; elles ne sont hostiles à aucune secte chrétienne; elles ont été adoptées dans un esprit d'amour pour l'humanité, et ne peuvent être mises en pratique que dans un esprit de paix; elles ne sont hostiles qu'au péché : contre lui, en etîet, elles nous appellent aux armes. Nous devons combattre toute injustice, toute perversité de haut et de bas étage, mais nos armes doivent être spirituelles et non matérielles; nous devons marcher au combat fortifiés par la foi et par l'amour, revendiquer les droits de l'intelligence, faire de la société le séjour de toutes les vertus et de toutes les grâces, revêtir l homme de sa dignité morale

et le mettre à même, à l'exemple tlu Créateur, de promener ses regards sur un monde de beautés.

Tel est le but que je me propose ; je ne suis pas ici pour prêcher aux travailleurs ou aux non travailleurs, dans l'intérêt de raristocralie ou de la démocratie, je suis ici dans l'intérêt de l'humanité; je plaide la cause de l'universalité des hommes; j'arbore la bannière de la croix sur une position nouvelle et plus haute, et j'appelle autour d'elle la race humaine. Je suis ici pour parler à tous ceux qui se sentent hommes , à tous ceux dont le cœur palpite au nom d'homme, à tous ceux qui brûlent de diminuer la somme de la misère humaine et d'augmenter celle du bonheur humain, à tous ceux qui ont la perception du beau et du bon , à tous ceux qui ont soif de se reposer dans l'infini, l'éternel et l'indestructible; c'est à eux que je fais appel : je leur recommande l'objet dont j'ai parlé et devant lequel je m'arrête pénétré d'un saint respet; je les ad jure, par tout ce qu'il y a debon dans leur nature, de saint dans la religion, de désirable dans la joie d'un monde régénéré , de s'unir et de marcher à la conquête de ce grand but, préparés à combattre en héros, à souffrir en saints ou à mourir en martyrs.

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