TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION
pleine et entière des principes adoptés. Quand le peuple se fatiguera de son asservissement universel aux anxiétés matérielles, quand il aura sufilsamment médité et discuté ce fait, que les quatre-vingt-dixneuf centièmes des délits naissent directement de la propriété; que le plus grand nombre des fautes humaines sont relatives à la possession égoïste; que les maladies les plus dangereuses sont causées par Texcès ou l'insuffisance du travail , et par l'anxiété de l'esprit, il sera préparé à se demander s'il n'existe aucun moyen d'éloigner cet effroyable cauchemar, et si les difficultés de son éloignement peuvent être comparables aux maux qu'il inflige. En Angleterre, le peuple a non-seulement à rectifier les principes erronés d'une politique barbare, mais à triompher de l'accumulation d'abus qu'ils ont fait naître, œuvre qui peut demander des siècles. En Amérique, la volonté une fois mùiie, le peuple n'aura guère qu'à revenir sur ses pas dans la route que son imitation de l'ancien monde lui a fait perdre. Chez lui , l'accumulation des abus est trop peu de chose pour opposer un sérieux obstacle à la volonté de tout un peuple.
On objecte qu'en Amérique la majorité de la société aurait horreur d'un grand changement comme celui dont je parle; on ajoute que, bien que soumis à la servitude des anxiétés matérielles, le peuple n'en sent pas le poids , ou en a pris son parti. Fort bien : tant qu'il en sera ainsi, les Américains n'auront aucun changement à redouter, car tous ces changements doivent être louvrage de leur volonté. Ils n'ont à craindre
t8 DE LA SOCIÉTÉ AMERICAINE.
l'envahissement d'aucun pouvoir sur la terre. On permettra cependant à leurs amis d'entrevoir à Tavanct; la condition meilleure qui les attend. Quand nous regardons la chrysalide , nous aimons à nous reporter, par la pensée, vers le jour où elle sera un brillant papillon. Si nous pouvions en parler à la chrysalide , il est probable qu elle s'effrayerait à cette idée et représenterait l'extrême danger qu'il y aurait pour elle à se trouver en l'air à une grande hauteur. Notre intention n'est point de forcer ou de hâter Tévénement ; en attendant, la chrysalide finit par devenir papillon sans aucune objection de sa part.
La principale crainte avouée ou secrète de ceux qui ne veulent même pas entendre parler de l'abolition de la propriété individuelle , c'est d'être obligés de renoncer à leurs occupations et à leurs goûts. Mais nulle privation semblable ne peut avoir lieu que lorsqu'ils seront arrivés à avoir d'autres goûts que celui de l'argent, et à poursuivre leurs occupations favorites dans d'autres vues que celle du gain. « Oh ! que deviendrai-je sans mes feuilles de mûrier? » pourrait s'écrier la chrysalide ; « comment ferai-je pour passer mon temps, si je ne puis plus ramper le long des tiges? * A l'époque où elle cesse de ramper, elle se trouve une paire d'ailes qu'elle déploie et qui lui rendent désormais méprisable l'action de ramper , et puis elle se sent venir le goût du nectar, préférable aux feuilles de mûrier , quelle que soit leur saveur. Les hommes peuvent bannir toute inquiétude sur la salisfaction de leurs i^oûts dans l'organisation nouvelle , car