TROISIEME PARTIE. — CIVILISATION
ment; comment ces messieurs se lèvent de grand matin, prennent leur déjeunera la hàle, courent à leur comptoir à deux ou trois milles de là, passent les longs jours de Tété à s'agiter au milieu de la clialeur, de la poussière, du bruit et du trafic de Pearl-Slreet, et reviennent, le soir, épuises, ne pouvant qu'à peine manger et parler; pendant que leurs femmes, pour lesquelles ils se sont donné tout ce mouvement à la poursuite des richesses , ont passé toute la journée à arroser leurs fleurs, à lire un roman anglais, à visiter leurs connaissances, et à s'amuser chez la marchande de modes, donnant peut-être 100 dollars pour le chapeau le plus récemment arrivé de Paris. Ce tableau fit sur moi une impression différente de celle sur laquelle on comptait. Il me parut que , si les dames préfèrent la société de leurs maris à celle des visiteurs du matin et des marchandes de modes , elles sont tout aussi à plaindre que leurs maris , et que cette manière d'user la vie ne peut être regardée comme nécessaire ou honorable. Si elles préfèrent porter des chapeaux au prix d'un dollar et avoir quelques jouissances dans la vie domestique, leur destinée est déplorable ; si elles préfèrent des chapeaux de 100 dollars aux jouissances de la vie domestique, leur sort est bien plus déplorable encore. Dans tous les cas , leur existence et celle de leurs maris ne sauraient manquer d'être inquiètes et malheureuses.
A New-York, j'assistai à un bal dont la magnificence égalait tout ce que j'avais vu de plus beau jusqu'alors. Quelques jours après, la dame qui avait donné le bal
Ai DE LA SOCIÉTÉ AMÉRICAI>E.
me demanda si je ne désapprouvais pas l'étalage et le luxe de leurs sociétés; je répondis que je désapprouvais tout ce qui n'était qu'étalage, mais que j'aimais le luxe et l'approuvais fort, tant que les plaisirs de quelques-uns n empiétaient pas sur les droits des autres.
« Mais, B dit-elle, « il faut que nos maris payent tout cela, ils travaillent comme des forçats.
— Je suppose qu'ils le veuillent bien. Peut-être ferais-je un choix différent ; mais s'ils préfèrent beaucoup de travail et beaucoup d'argent plutôt que de consacrer à leur famille un travail modéré et moins productif, je ne vois pas pourquoi je les blâmerais.
— Oh I mais nous dépensons tous au delà de nos revenus.
— Dans ce cas, vos plaisirs empiètent sur les droits des autres, et je n'ai plus rien à dire, v
S'il en est ainsi , comment cette classe ne seraitelle pas inquiète et mécontente.
Les classes ouvrière et airricole sont-elles satisfai-
les? non, elles non plus, bien qu'elles soient, extérieurement, mieux partagées qu'aucune autre classe (le la société. Elles aussi comprennent que la vie a été donnée dans un tout autre but que celui de pourvoir aux moyens extérieurs de vivre. Elles doivent savoir que si , à force de persévérance , elles peuvent obtenir une certaine portion de temps pour des occupations qui n'ont pas le gain pour objet, il n'en est pas moins vrai qu'il doit y avoir quelque chose de vicieux dans le système qui force les hommes à con-
sacrer la presque totalité des heures de leur journée à se procurer ce qui, avec une combinaison différente du travail, pourrait s'obtenir en trois fois moins de temps; que leur pensée se soit ou ne se soit pas expressément portée vers ce sujet, presque tous les membres de la société savent que le soin de pourvoir à leurs besoins extérieurs absorbe la presque totalité de leur attention; et ils consentiraient volontiers à consacrer une courte portion de chaque jour à travailler pour la communauté , à condition d'être affranchis de toute inquiétude à venir sur leurs besoins physiques. Ceux qui connaissent le mieux tout ce que le travail a de salutaire, ceux qui savent que la vie intérieure est nourrie par l'activité de la vie extérieure , comprennent néanmoins de quelle importance il est pour leurs progrès que cette activité varie dans ses objets et soit séparée, autant que possible, de toute idée de nécessité physique et de possession égoïste. Dans l'état actuel des choses , on a raison de dire au pauvre que son premier devoir est de pourvoir à ses besoins. Celte recommandation est juste aujourd'hui, parce que, s'il en était autrement, il lui fl\udiait empiéter sur les droits d'autrui; mais ce serait une triste leçon , comparée à celle qui sera enseignée à l'époque où l'amélioration de tous par chacun sera l'idée prédominante de la civilisation. Quand on réfléchit que l'abolition du système de concurrence et de gain laisserait disponible une somme considérable de temps, de pensées et d'énergie aujourd'hui dépensée à user le corps, à stimuler et gaspiller partiellement
l'intelligence , nul être pensant ne peut être satisfait du système actuel.
En Angleterre, le mécontentement général doit subsister longtemps avant qu'il puisse être rien fait d'efficace pour y remédier. Les Anglais sont enchaînés par des institutions qui ont jeté les droits de la propriété individuelle dans un dédale inextricable. Quoique les esprits clairvoyants aperçoivent que la propriété est le grand moteur du crime et de la misère , qu'elle est un obstacle aux lumière^, corrompt la paix, éteint la foi et la charité ; quoiqu'ils aperçoivent que les institutions destinées à légler les affaires extérieures suivent toutes le même cours étant d'abord nécessaires, puis utiles, puis inutiles, pernicieuses et finalement insupportables; que la propriété suit les mêmes gradations que Tesclavage, autre l'ois nécessaire, maintenant intolérable; que la monarchie, autrefois nécessaire, est maintenant inutile, sinon pernicieuse; quoique tout cela soit évident pour beaucoup d'esprits clairvoyants en Angleterre, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est d'attendre que le reste de la société le voie également. Us se résignent à attendre, car il n'y a de changements désirables que ceux qui procèdent de l'intelligence mûrie et de la volonté éclairée de la société. Il en est ainsi pour TAngleierre; en Amérique, sa marche sera plus rapide. Là les principes démocratiques de l'organisation sociale, ayant déjà produit une égalisation de la jjropriélé telle que jamais on ne l'avait vue, sont favorables à des changements qui sont, en effet, nécessaires à la mise en pratique