‹ De la société américaineChapitre 30 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. CIVILISATION. Sî · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. CIVILISATION. Sî

partout. Un lionime q\S\ avait été écolier déprave , mauvais père, mauvais époux , propriétaire d'esclaves plein de cruauté , dont la réputation de brutalité était aussi étendue que le territoire lui-même, fut loué dans les journaux après sa mort. Tout livre nouveau est élevé aux nues , tout orateur flatte le peuple ; le peuple, à son tour, flatte les orateurs. Les prêtres louent leurs ouailles, et les ouailles sont dans ladmiration devant Texcellence de leurs prêtres. Les maîtres d'école admirent leurs écoliers , et les écoliers exaltent leurs maîtres. Quant aux convives, surtout si ce sont des étrangers, l'hospitalité devrait pourvoir à ce qu'il y eût dans chaque pièce un coin bien sombre où ils pussent se réfugier quand on fait leur panégyrique en face. Même dans les familles où, assurément , la flatterie ne saurait rehausser l'affection , il y a , dans l'élévation des mérites respectifs, une absence de cette modestie, de celte simplicité, de cette vertueuse sincérité qu'inspire une aff'ection fidèle portée à son plus haut degré.

Sans parler de ce qu'il y a de puéril et de vulgaire dans cette habitude , je pense que si les Américains savaient tont ce qu'elle prouve d'égoïsme, combien elle démontre le manque de bienveillance, ils exerceraient sur la langue le même empire que sur leur caractère et épargneraient à leurs interlocuteurs des louanges pénibles. Pour justifier ce défaut, on me disait que cette admiration était réelle , ces éloges sincères. C'est possible : mais pourquoi les exprimerait-on plutôt que toute autre pensée vraie dont lex-

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pression ferait de la peine? Qu'on se livre tant ({u on voudra à son admiration ; mais pourquoi détruire toute sympathie avec la personne admirée , en parlant sur un sujet à propos duquel la sympathie doit cesser? N'est-il pas évident que , si Téloge n'est pas pénible à la personne louée, il doit lui être funeste? Si elle est modeste, c'est une torture ; dans le cas contraire , c'est du poison. Dans une troisième hypothèse, il est possible que l'éloge soit indifférent ; mais, quand on est indifférent pour l'éloge, on n'est pas loin de mépriser celui qui le donne. Quand la pudeur de l'amitié est violée , que la modestie d'une appréciation mutuelle est nulle , c'en est fait également de la sainteté de l'amitié, et il est à craindre qu'une passion égoïste et personnelle étouffe l'affection innocente et désintéressée. C'est assez; seulement je demande, à toute personne de bonne foi , si l'amitié dont il fait le plus de cas n'est pas celle qui est le moins défigurée parla louange, celle dans laquelle lui et son ami sont amenés le plus rarement à penser à l'opinion qu'ils ont l'un de l'autre. Je demande aux amis d'un homme comme le docteur Channing , par exemple , si l'affection vive qu'ils lui portent n'est pas accompagnée de la délicieuse certitude que , tout en sympathisant avec toute émotion pure et vraie , il s'abstiendra d'en troubler le cours en y introduisant des allusions de personnalité. La louange peut aplanir pour quelques esprits vulgaires les diflicultés de relations nouvelles et superficielles ; on me le dit du moins ; mais la communion intime et l'amitié permanente exigent une pureté et

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