TROISIEME PARTIE. — CIVILISATION
dommage qu'on parle tant de Fesclavage en ce moment ?
— < Non ; je crois que cela est nécessaire et naturel.
— « Mais ceux qui professent les opinions du docteur Channing sur une vie future ne voient pas que l'élat des esclaves soit si fort à déplorer; si la vie présente n'est qu'un moment en comparaison de l'éternité à venir, il importe peu comment on la passe.
— « Penseriez-vous ainsi à l'égard de vos enfants? Prendriez-vous votre parti de les voir esclaves par la raison qu'ils ne pourraient l'être au delà de soixantedix ans?
— c Oh ! non ; mais la vie est si courte !
— « Et que pensez-vous de leur condition au terme de leur existence? Croyez-vous qu'ils ont rempli le but de la vie humaine ?
— « Les esclaves ne seront pas punis pour l'état où ils sont, puisque cela n'est pas leur faute : la responsabilité en retombera sur leurs maîtres.
— « Placez la responsabilité où vous voudrez; d'après vos propres idées, croyez-vous qu'il soit indifférent qu'un homme entre dans la vie future , complètement ignorant et sensuel, ou semblable au docteur Channing, tel que tout à Theure vous le représentiez?
— « Non, certes, cela n'est pas indifférent; mais, du reste, ce n'est pas notre affaire, du moins, à nous autres femmes.
— « Je croyais que vous vous considériez comme chrétienne ?
— « Sans doute ; vous me direz peut-être que des chrétiennes doivent secourir ceux qui souffrent, quels qu'ils soient, en tous lieux; mais, dans tous les cas, cela ne saurait être un devoir pour les femmes.
— a Où trouvez-vous dans la religion une pareille distinction établie? »
La dame se contenta de répondre qu'elle croyait que Taction des femmes devait se renfermer dans leur cercle domestique. Lui ayant demandé ce que sa charité chrétienne la porterait à faire si elle voyait un grand garçon en battre un petit dans la rue, elle me répondit :
— « Oh! j'en ai séparé deux l'autre jour; il eût été mal à moi de ne pas intervenir.
— « Eh bien! s'il y a dans le sud mille hommes forts qui battent dix mille esclaves faibles, et si, en déclarant voire opinion , vous pouvez l'empêcher, que vous soyez homme ou femme, votre devoir chrétien ne vous oblige-t-il pas à faire cette déclaration? Qu'a de de commun avec cela votre qualité de femme? »
Ce qui prouve combien la moralité de la femme est écrasée, c'est la persuasion prédominante qu'il est des vertus masculines et d'autres plus spécialement féminines. Il est surprenant qu'une société qui professe hautement le christianisme entretienne , presque universellement, une opinion aussi erronée et ne voie pas que , dans cette hypothèse, le caractère du Christ n'aurait pu être le centre de toutes les vertus; qu'il aurait fallu nécessairement un Évangile séparé pour les femmes et des agents distincts pour la propagation
de cet Évangile. Il ne s'agit pas seulement ici de la différence très-convenable établie entre les occupations de l'homme et celles de la femme; personne au monde, je pense, n'a contesté ce point; mais on prétend positivement que ce qu'on nomme les vertus fortes est plus approprié aux hommes, et les vertus douces aux femmes. Comme toutes les vertus sont nourries l'une par l'autre et ne peuvent l'être que de cette manière, il résulte, de l'admission de ce sophisme, que les hommes ne sont pas, à beaucoup près, aussi graves qu'ils le devraient être, ni les femmes aussi douces que les hommes voudraient qu'elles le fussent. Qu'est-ce que le courage mâle, sans mansuétude? Le mot de magnanimité ne peut lui être applicable que lorsqu'il est devenu doux à l'exemple du Christ. Que peut être ou que peut faire une femme sans courage? n'a-t-elle pas à lutter contre les fatigues et les difficultés qui accompagnent la simple possession de l'intelligence, ne doitelle pas braver la douleur physique et morale, les dangers physiques et moraux? est-il un jour dans sa vie où elle ne soit pas livrée à des combats où nul ne peut venir à son secours, où elle trouvera plutôt de nouveaux ennemis que des défenseurs? Elle reste isolée dans l'exercice de la vie morale, seule à lutter contre des émotions, des penchants. L'honneur peut défendre la femme contre les attaques delà violence, mais il ne peut la garantir de la souffrance, de la douleur, empêcher le sol de la vie de trembler sous ses pieds à chaque pas, ni cacher à ses regards l'abîme qui est au-dessous d'elle, ni l'empêcher, à la fin, d'y
tomber seule. Puisqu'il en est ainsi, puisque la femme est un être humain, les hommes devraient se garder de la priver d'aucune partie de la force qui lui est nécessaire pour soutenir la lutte et le fardeau de l'humanité. Qu'ils se gardent de la laisser désarmée et sans défense en l'abusant par des promesses qu'ils ne pourront remplir; promesses d'une protection qui ne peut venir que d'elle-même , d'un support qui ne peut dériver que de l'action morale la plus libre , de la foi en soi-même qui ne peut provenir d'aucune protection extérieure.
Mais, dira-t-on : Comment marche la société? que fait-elle autre chose? n'agit-elle pas d'après la supposition qu'il est des vertus particulières aux hommes et d'autres qui sont propres aux femmes?
Cela est vrai, et les conséquences en sont tellesqu'on devait les attendre. Les hommes sont durs, tyranniques ; ils abusent du droit du plus fort, de quelques concessions qu'ils voilent cet abus, lis n'ont pas la magnanimité de discerner les droits humains de la femme, et ils compriment sa moralité au lieu de lui en permettre l'usage. Les femmes sont, comme on devait s'y attendre, fiiibles, ignorantes et soumises, en tant qu'elles échangent l'appui qui est en elles contre un appui étranger. Celles qui refusent de se soumettre à celte suspension de leurs fonctions morales (car l'œuvre du perfectionnement de la femme par la femme doit s'effectuer tôt ou tard) ont à expier la fidélité à leurs devoirs. Elles ont tout autant besoin de courage que les hommes héroïques, qui revendiquent les droits les plus précieux de la femme, ont besoin de douceur pour