‹ De la solidarite moraleChapitre 1 sur 100 · DE LA QUATRIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA QUATRIÈME ÉDITION

(1 est difficile de donner, en 1895, une nouvelle édition de cet ouvrage, sans constater le chemin fait depuis la première par ce mot solidarité et par les idées qu'il exprime.

Aucun terme n'est plus en faveur aujourd'hui; aucun n'est plus employé ni mieux reçu. Où l'on disait liberté il y a vingt ans, on dit à présent solidarité. C'est le mot de la fin dans tout discours public, celui qui, mieux que tout autre, dit les sentiments généreux de l'orateur et suscite ceux de l'auditoire, celui qui fait éclater à coup sijr les applaudissements d'un public français.

Or, en 1880, quand M. Caro lut comme juge cet essai sur la Solidarité, qui se présentait alors comme thèse de doctorat, il me souvient que son oreille était comme déchirée par ce titre. Il n'avait point de grief contre le fond de la thèse, et il en louait la forme avec une boune grâce très précieuse de la part de cet écrivain. Non content de l'accueillir en Sorbonne, il en rendit compte avec beaucoup d'ampleur et de faveur dans le Journal des savants, et lui fit même cet honneur singulier, de la prendre, l'année suivante, pour thème de discussion dans son cours. Mais il n'en était que plus à Taise pour dire combien le titre lui déplaisait. S'il ne m'a pas demandé expressément de le changer, c'est qu'après avoir beaucoup cherché, il dut avouer lui-même qu'il n'en trouvait pas l'équivalent.

C'est pour moi qu'il le déplorait. Le renom, disait-il, par-

tant l'action ultérieure d'un écrivain dépend presque toujours d'un seul livre, par lequel il se fait connaître, sur lequel on le juge une fois pour toutes. Ce qu'avait été pour lui Vidée de Dieu, cette thèse pouvait l'être pour moi... Mais la fortune des livres dépend plus qu'on ne le croit de l'essor que leur donne le titre même sous lequel ils se présentent. Il faut que ce litre dise quelque chose et promette encore davantage, qu'il pique la curiosité de tout le monde sans effaroucher personne, qu'il plaise par lui-même et qu'il excite la pensée, sans évoquer rien qui la blesse ou qui lalarme. Le mot solidarité, à peine français, non de la bonne langue, à coup sûr, n'était ni clair ni euphonique; même accompagné de l'épithète la plus rassurante, il ne pouvait manquer de porter ombrage, compromis qu'il avait été par les écrivains socialistes.

Bien que moins ému de ces inconvénients et plus disposé à passer outre, mon autre et principal juge, M. Paul Janet, pour le moins aussi bienveillant, me faisait remarquer, lui aussi, qu'employé surtout par Pierre Leroux, le mot solidarité faisait en effet partie d'un vocabulaire spécial; qu'ayant pris de la sorte une acception différente de celle que je lui donnais, il risquait à la fois d'écarter des lecteurs à qui je m'adressais, et d'en attirer d'autres qu'il tromperait sur le contenu de l'ouvrage.

J'étais loin d'être insensible à ces avis, dont la justesse n'était que trop évidente; un peu rassuré cependant par l'exemple du penseur à qui j'empruntais le titre de mon travail, comme je lui en devais l'inspiration. Car sans être un écrivain académique, M. Renouvier parle une langue philosophique dont ni la force ni la propriété ne sont douteuses. Plus grande eût été encore ma sécurité, si j'avais su alors que j'avais aussi pour moi l'autorité de M. Secrétan; mais je n'avais lu qu'en partie, et il y avait longtemps, sa Philosophie de la Liberté. Je l'avais lue trop jeune et fort mal, et quoique sans doute j'en eusse plus ou moins subi l'influence, c'était d'une manière si peu consciente, qu'il ne put me venir à l'idée de me mettre sous ce patronage.

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