‹ De la solidarite moraleChapitre 2 sur 100 · PREFACE DE LA QUATRIEME ÉDITION. III · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA QUATRIEME ÉDITION. III

Ce qu'on m'avait prédit arriva. Des premiers lecteurs qui se portèrent avec curiosité vers mon livre, plus d'un, je l'ai su, s'attendait, sur la foi du titre, à y trouver une théorie sociale. Qu'ils aient été déçus, il y a trop lieu de le croire; et, bien des fois depuis, pareil mécompte a pu suivre pareille attente.

Cependant, à y bien regarder, le malentendu n'est pas si grand. Ce n'en est même un qu'en apparence, je l'ai vu nettement depuis, et je le sentais dès lors très vivement. Si l'on ne célèbre pas dans ce travail le sentiment de la solidarité, on étudie ce qui le fonde en raison. Tout en s'abstenant d'y faire appel, on prend, en vérité, le meilleur moyen de le faire naître, sinon chez les simples, que l'instinct seul gouverne, du moins chez ceux qui raisonnent leurs impressions et qui, pour croire, ont besoin de comprendre.

Sans doute, ce qu'on étudie dans la première partie sous le nom de solidarité individuelle, n'a qu'un rapport éloigné avec l'acception ordinaire et aujourd'hui triomphante du mot. Cette partie n'est que l'étude de la manière dont se forme notre individualité morale par la mutuelle action et réaction, par la fusion en un tout des divers éléments de notre vie psychique. Mais la deuxième partie considère les individus dans leurs rapports entre eux; elle nous les montre, dans la vie sociale, exerçant, même à leur insu, une telle action les uns sur les autres, influant de telle sorte non sur le sort seulement, mais sur le caractère les uns des autres, que la prélenlion chez l'un d'eux d'accomplir sans les autres toute sa destinée, d'atteindre isolément le bonheur et la perfection que sa nature comporte, apparaît comme une suprême naïveté. L'individualisme à outrance n'est plus seulement l'exaltation déplaisante de nos tendances égoïstes ; il suppose l'ignorance profonde de notre condition et la méconnaissance des lois de notre nature : c'est plus qu'une laideur et une faute, c'est une sottise.

J'aurais pu me donner le plaisir de le dire explicitement dans un chapitre ajouté tout exprès; à quoi bon? Tant d'autres s'en chargent!

Il est même à craindre qu'on ne dépasse le but, qu'à faire avec passion le procès de l'individualisme, on n'oublie le prix de l'individualité. Ce serait se donner des torts et compromettre la plus belle cause.

Se prendre seul pour tin, quelle misère! si la sagesse, si la vraie supériorité est de se voir à sa place, et de s'y tenir, dans le tout dont on fait partie, d'accomplir au mieux sa fonction dans le corps dont on est un organe. Mais une société humaine n'est un organisme supérieur, que parce que les cellules qui la forment ont une existence supérieure et déjà une valeur absolue. La cité est une personne à la deuxième puissance, parce qu'elle est composée de personnes, c'est-à-dire d'énergies conscientes, libres en partie et responsables : responsables solidairement, mais aussi et d'abord individuellement, ce qui ne s'exclut en aucune manière. Une personne a pour caractères propres, de penser, d'aimer et de vouloir à ses risques et périls; elle a ses vertus propres, dont la première est de savoir se subordonner; elle a sa destinée, qui est de travailler à une œuvre qui la dépasse et de trouver le bonheur sans le chercher, en s'oubliant pour les autres.

Mais comment faire beaucoup pour les autres si l'on ne vaut beaucoup soi-même? Pour se dévouer, la première condition est d'exister. Le sacrifice n'a de prix, et même de sens, que s'il est l'acte volontaire d'une personne qui s'appartient.

De même donc que la solidarité morale, loin d'exclure la liberté, l'implique, et diffère en cela de la nécessité, de même l'esprit de solidarité, tout en s'opposant à l'individualisme anti-social et immoral, est si loin d'exclure l'individualité, que, tout au contraire, il la suppose. Il la suppose forte et autonome, il ne vaut que par elle, sans elle il serait sans vertu comme sans mérite.

Juillet 1895.

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